Grande-duchesse Marie-Adélaïde : Retour au 19e siècle

Auteure de la première biographie politique de la grande-duchesse Marie-Adélaïde, Josiane Weber a brisé la glace sur un personnage souvent mythifié dans la légende nationale – provoquant aussi au passage un froissement à la Cour grand-ducale.

L’ex-collaboratrice scientifique au Centre national de littérature/Lëtzebuerger Literaturarchiv à Mersch est aussi docteure en histoire depuis 2011. Josiane Weber publie surtout sur l’histoire et la littérature luxembourgeoises du 19e siècle. (Photo : Fernande Jourdain)

woxx : D’où vient votre intérêt pour le personnage de la grande-duchesse Marie-Adélaïde ?


Josiane Weber : Cela remonte à 2014, quand je travaillais au Centre national de littérature à Mersch, et à l’exposition que nous avions organisée autour de la Première Guerre mondiale. Même si à l’époque j’avais écrit deux articles qui ne traitaient pas de la grande-duchesse, celle-ci m’intéressait. De sorte que pour une deuxième publication, émanant de l’université, j’avais planifié d’écrire un article sur elle. Je l’avais même presque terminé quand il y a eu des soucis avec certaines sources – nommément avec la Cour grand-ducale. Ce qui a fait que j’ai retiré l’article et que je me suis dit que, plus que jamais, j’avais envie d’écrire une biographie. Parce que je voulais savoir quel rôle politique elle a joué à cette époque.

Concernant les sources : vous faites allusion à l’épisode où Gast Mannes, le bibliothécaire de la cour, a été congédié parce qu’il avait proposé de vous ouvrir la bibliothèque grand-ducale ?


Oui. Il faut savoir que Gast Mannes, mon mari, était déjà à la retraite à l’époque, mais travaillait encore bénévolement pour la cour. À l’occasion du centenaire de la Grande Guerre, il y a eu une réunion préalable, où la cour se demandait comment traiter de la problématique liée à la guerre et au rôle de la grande-duchesse. Mon mari tout comme l’archiviste Pierre Even (qui vient de publier aussi une biographie de Marie-Adélaïde, plutôt hagiographique, aux éditions Saint-Paul, ndlr) avaient plaidé à l’époque pour mettre tout sur la table – les deux m’avaient d’ailleurs donné des indications sur la documentation qui se trouvait aussi bien à la bibliothèque qu’aux archives. Ils avaient signalé que j’étais en train d’écrire un article sur le sujet. Ce qui a conduit à l’exclusion de mon mari. Nous ne comprenons pas du tout cette réaction de la Cour grand-ducale, même pas encore aujourd’hui.

« Nous ne comprenons pas du tout cette réaction de la Cour grand-ducale, même pas encore aujourd’hui. »

La cour se souciait-elle du maintien de la légende d’une grande-duchesse Marie-Adélaïde plutôt victime des circonstances qu’actrice politique elle-même ?


C’est bien probable, mais je ne peux rien dire de certain, parce que je ne le comprends pas. Pas en tant que personne et encore moins en tant qu’historienne. De plus, après une centaine d’années, il serait temps de passer à autre chose que de vouloir propager une légende qui a été contredite maintes fois. De toute façon, je savais après cet épisode que la documentation qui se trouve à la cour est surestimée et que l’essentiel est à trouver ailleurs. Ce qui m’intéressait, de toute façon, ce n’était pas l’intimité de Marie-Adélaïde, mais le rôle politique qu’elle a joué. D’ailleurs, certains épisodes, comme celui des rencontres avec le kaiser qui sont souvent le sujet de controverses, sont aussi systématiquement surévalués.

Pourtant, vous avez pu démontrer définitivement que ce n’était pas une, mais cinq rencontres qui ont eu lieu pendant le séjour du kaiser au Luxembourg. 


Certes, ce qui est aussi dû au fait que j’ai consulté toutes les autres sources disponibles et qui sont sans appel – notamment des archives allemandes.

Au-delà des visites impériales, le règne de Marie-Adélaïde a été marqué de plusieurs épisodes de « Kulturkampf », comme la loi scolaire. Quel était le poids de son entourage, très allemand, et de celui des cléricaux très présents à la cour ?


C’est une question compliquée, vu qu’il n’existe presque pas de sources émanant directement de la grande-duchesse. Apparemment, elle ne tenait pas de journal intime, et j’en suis aussi persuadée. Elle n’a pas écrit beaucoup de courrier, en tout cas pas au cours de son règne – qui était un temps de guerre, où la censure existait. Il y en a de l’époque où elle était en Suisse ou après, au monastère. C’est donc difficile de savoir ce qu’elle pensait elle-même. En ce qui concerne son entourage, l’Église catholique avait sans aucun doute une très grande emprise sur elle. L’évêque Koppes en particulier, en tout cas juste avant qu’il fasse un AVC en 1916, mais aussi le couvent des dominicaines au Limpertsberg – cela avant tout dans le dossier de la loi scolaire. Ce que j’ai pu dégager et qui m’a étonné le plus est pourtant l’influence exercée par Émile Reuter et le Volksverein qu’il présidait – une association qui propageait le retour à la foi chrétienne au Luxembourg, avec de nombreuses succursales partout dans le pays. L’organisation disposait d’une grande maison au boulevard Royal, que le peuple appelait « De versoffene Rousekranz », et elle avait une grande influence sur le parti de la droite. À côté de Reuter, Dupont et Bech étaient les meneurs du Volksverein. En même temps, ils exerçaient leur influence sur Marie-Adélaïde. Pour moi, c’est avant tout Émile Reuter qui jouait le plus grand rôle à la cour.

Peut-on dire que la grande-duchesse a sciemment ouvert les portes du pouvoir au parti de la droite, devenu CSV plus tard ?


Personnellement, je dirais oui. Surtout en abolissant le droit de vote censitaire, qui a existé jusqu’en 1919, et qui donnait un avantage au parti libéral, puisqu’il fallait disposer d’un capital pour voter. Le parti de la droite montait de toute façon d’élection en élection, tout comme les socialistes. Mais Marie-Adélaïde a dissous le Parlement et imposé le gouvernement Loutsch à la fin 1915 – qui n’était que le pantin d’Émile Reuter, ce qui apparaît clairement dans tous les débats à la Chambre. Ce faisant, elle se positionnait clairement contre la majorité parlementaire, le bloc composé de libéraux et de socialistes. Il est clair qu’elle voulait la droite au pouvoir. Même si le gouvernement Loutsch a dû démissionner quelques mois plus tard et qu’il a été remplacé par le gouvernement Thorn, plutôt libéral, c’est clairement la grande-duchesse qui a ouvert la voie au parti de la droite et aux gouvernements conservateurs qui allaient suivre. Comme le gouvernement Kauffman, qui a succédé à Thorn, et qui est toujours considéré officiellement par le CSV comme le premier des premiers ministres de droite, alors que c’était clairement Loutsch.

Photo : « Marie-Adelheid. Eine politische Biographie », éditions Binsfeld

Mais les socialistes ne se sont-ils pas mis eux-mêmes à l’écart, surtout après que leur meneur Michel Welter s’est laissé convaincre d’entrer au gouvernement Thorn pour assurer le ravitaillement de la population, avant d’en être chassé ?


Il faut aussi se remettre dans cette situation compliquée. Après l’échec cuisant du gouvernement Loutsch et deux essais infructueux d’Henri Vannerus pour mettre sur pied un nouveau gouvernement – aussi parce que la grande-duchesse a refusé ses candidats –, la crise politique avait déjà duré plusieurs mois. En plus, le ravitaillement de la population devenait de plus en plus difficile et il fallait donc un gouvernement. Michel Welter a vu son entrée au gouvernement comme une entreprise personnelle pour mettre fin au marasme politique et s’occuper des problèmes qui affectaient le peuple. Et il ne savait pas à l’époque qu’il en serait éjecté quelques mois plus tard – tout ce qu’il voulait, c’était trouver des solutions à la famine qui menaçait. Mais une chose est sûre : le gouvernement Thorn signifiait la fin du bloc libéral-socialiste. Un bloc qui de toute façon n’existait que comme dénominateur commun de l’anticléricalisme. Car en ce qui concerne les questions sociales, les socialistes et la droite étaient beaucoup plus proches. Quand on lit les discours de Dupont à la Chambre aujourd’hui, on le croirait presque communiste. Et Reuter aussi était plutôt social ; tout comme le Volksverein, qui était toujours à l’écoute des petites gens. Pour moi, c’est le moment où les socialistes ont dû se rapprocher du parti de la droite sur les questions sociales. Et c’était d’ailleurs aussi un souhait de Marie-Adélaïde, qui, il faut l’admettre, était très favorable à des mesures sociales. C’est un aspect méconnu de notre histoire : ses ennemis n’étaient pas les socialistes, mais les libéraux.

« C’est clairement la grande-duchesse qui a ouvert la voie au parti de la droite et aux gouvernements conservateurs qui allaient suivre. »

Est-ce trompeur de dire que le gouvernement et la grande-duchesse auraient mieux fait de venir en aide à la population, au lieu de s’engouffrer dans des crises politiques à répétition, alors que la guerre couvait à l’horizon ?


Si l’on considère les témoignages de l’époque, lors de la bataille de Verdun, on n’entendait pas seulement les coups de canon au grand-duché, mais la terre tremblait régulièrement à cause de l’intensité des combats. La population a effectivement senti physiquement cette guerre, pas seulement par la famine. Vu d’aujourd’hui, on pourrait effectivement parler d’un manque de conscience des autorités, c’est vrai. Mais les clivages idéologiques qui existaient à l’époque étaient très grands, et il faut y ajouter le rôle de la presse écrite. En comparaison, la presse contemporaine paraît très inoffensive. À l’époque, les médias faisaient feu de tout bois et la polémique était leur arme. Les attaques aussi contre la grande-duchesse étaient extrêmes. Finalement, les gouvernements successifs ont fait des efforts pour remédier à la situation désastreuse du ravitaillement, mais c’était une tâche presque impossible. Certes, la classe politique ne subissait pas la famine elle-même, parce qu’elle était composée de personnes qui disposaient d’une fortune personnelle, mais ceux qui en souffraient le moins étaient sûrement les agriculteurs. Ils étaient les grands gagnants de la guerre, tout en étant partiellement responsables de l’état désastreux du ravitaillement. S’y ajoute que le Luxembourg a été vu comme proche du Reich allemand, donc les Alliés n’étaient pas disposés à l’aider.

Ce qui était aussi la faute de la grande-duchesse.


Pas exclusivement. Même sans elle, le grand-duché aurait été occupé par l’Allemagne et aurait été vu comme un ennemi par les Alliés. Certes, sa proximité avec le kaiser n’a pas aidé : l’Angleterre surtout n’a pas arrêté de le lui reprocher.

Finalement, diriez-vous que Marie-Adélaïde voulait restaurer le pouvoir monarchique au détriment de la démocratie ?


Considérant qu’elle n’était que la troisième représentante de la dynastie des Nassau et que son grand-père et son père n’ont pas vraiment régné – l’un à cause de son âge, l’autre parce qu’il était déjà malade en montant sur le trône –, elle a été la première à vraiment pouvoir régner pleinement. Cela sans grande influence de sa famille. Car contrairement aux légendes, sa mère, la grande-duchesse Marie-Anne de Bragance, n’exerçait pas vraiment d’autorité sur sa fille – les correspondances des envoyés diplomatiques allemands sont unanimes sur le sujet : Marie-Adélaïde était une personne très autonome. Je dirais qu’elle voulait vraiment exercer son pouvoir selon les articles prévus par la Constitution de 1868. Elle voulait instaurer un régiment personnel, c’est ce qui est écrit dans les deux brochures qu’elle a publiées en 1916. Marie-Adélaïde voulait un retour au 19e siècle et s’est heurtée au fait que les Luxembourgeois n’étaient plus habitués à un tel exercice du pouvoir. Et vu qu’elle était proche du parti de la droite, cela les arrangeait aussi. Pourtant, je n’ai pas écrit ce livre pour donner une mauvaise image de la grande-duchesse, mais pour en exposer la complexité. Car en même temps qu’elle voulait restaurer et garder ses pouvoirs monarchiques, elle était pour le suffrage universel – afin de donner une base plus large à la démocratie.

« Marie-Adelheid. Eine politische Biographie » a paru aux éditions Binsfeld.

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