Installation : L’I.A. (intelligence artisanale) de Katharina Grosse

« Déplacer les étoiles » est la plus récente installation artistique présentée au Centre Pompidou-Metz et aussi le défi que sa créatrice, Katharina Grosse, s’est posé. Une expérience unique et surtout immersive au sein d’une déflagration colorée où nous sommes tous et toutes partie intégrante.

« Déplacer les étoiles », présenté dans la Grande Nef du Centre Pompidou-Metz. (Photo : Nuna Lucas da Costa)

En photo, l’installation semble être encore une création de plus émanant de l’intelligence artificielle. Détrompez-vous, il n’y a pas d’illusion d’optique ici, car cette immense toile existe bel et bien, et la fiche technique de cette installation impressionne. Dans l’immense salle de la Grande Nef, sur une hauteur de vingt mètres, une trentaine de câbles tiennent accrochés un colossale corpus en tissus, tel un linceul, de près de quatre tonnes et d’une surface de 8.250 m², sans parler des litres de peinture aspergés à coup de pistolet aérosol industriel.

La Grande Nef du Centre Pompidou lorrain nous a toujours habitué à des performances artistiques lors desquels l’échelle du sens commun est incommensurablement dépassée. Dans un passé non lointain (été de 2022), se déployait devant nous la gargantuesque toile numérique de 10 mètres sur 10 de Refik Anadol, projetant des vidéos en 3D, dans lesquels plus de 90 millions d’images recueillies sur internet gagnaient de nouvelles formes colorées et mystérieuses. Chez Katharina Grosse (né en 1961 à Fribourg-en-Brisgau), vivant et travaillant à Berlin et en Nouvelle Zélande, l’explosion de couleurs est similaire, mais cette fois-ci devant (et sur) une toile plus terrienne et étonnamment plus surdimensionnée encore. Nous sommes face à une expérience purement immersive sans casque virtuel, propice à porter le public vers d’autres stratosphères imaginaires, car la démesure est au rendez-vous.

Vu de l’extérieur, l’installation ne parait pas particulièrement attirante, mais une fois à l’intérieur, la magie opère. Nous sommes désormais partie intégrante d’une expérience artistique, comme si nous entrions à l’intérieur d’un tableau exposé devant nous. Dans cet harem de couleurs, même un daltonien serait guérit. Comme devant un grand canyon (cette fois-ci multicolore), nous pouvons rester admiratifs pendant de longs moments sans mot dire en savourant le moment. Et surtout nous pouvons le traverser. À l’instar de ce que mère Nature a fait pour les merveilles de ce monde, le travail accompli par Katharina Grosse est monumental.

Twilight zone

Nous sommes véritablement dans une autre dimension. Laquelle ? Nous ne le savons pas et le temps est comme suspendu et même la rotation du globe terrestre semble s’être mis à l’arrêt. Finis les aléas de la vie quotidienne, le débranchement s’invite silencieusement et discrètement.

Inspirée par les fresques de la Renaissance lors d’un séjour à Florence, une des marques de fabrique de l’artiste est le recours de la technique du vaporisateur pour réaliser ses peintures immersives. Quant à la taille surdimensionnée de certaines de ses créations, Katharina Grosse dévoile que cela lui vient de ses souvenirs de jeunesse, devant les énormes tableaux de Delacroix au Musée du Louvre.

Exposées aux quatre coins du monde, les créations de Katharina Grosse sont postérieurement démontées et ainsi vouées à être éphémères. Toutefois, certaines de ses grandes œuvres ne suivent pas à la lettre l’idéologie in situ qui associe la création d’une œuvre à un endroit spécifique. L’artiste les qualifie plutôt de « ortsbezogen » (« reliées au lieu »). L’installation « Déplacer les étoile » en est la preuve vivante. La genèse de cette dernière remonte à 2018 au Carriageworks de Sidney, où l’énorme création de l’artiste fut pleinement adaptée aux locaux australiens. Après le démontage, elle avait décidé de découper l’énorme toile de tissu en plusieurs couches afin de la garder.

Cette même toile fragmentée acquiert quelques années plus tard une nouvelle existence à la suite d’un long périple jusqu’en Lorraine où l’artiste la réadaptera dans les entrailles de la Grande Nef du Pompidou-Metz. Entièrement recousue et repeinte aux couleurs vaporisées, même les plis de la toile en tissus dégagent une forme de sagesse et la beauté est au rendez-vous. Nous sommes devant une œuvre d’art à l’état pure.

L’expérience est d’un profond onirisme duquel on peine à ressortir et nous avons surtout une envie infantile de recommencer le parcours. La déambulation se termine devant la paroi vitrée de la Grande Nef. En regardant au travers, l’installation « déplacée » a cette fois-ci la particularité de se prolonger sur le parvis extérieur du musée par toutes sortes de peintures reprenant le même schéma de la pulvérisation colorée. La volonté d’établir une interaction avec tout élément humain (ou autre) de la ville lorraine est ainsi assumée et surtout consommée, ne serait-ce qu’avec un passant ou un anodin oiseau.

Avant ce périple quelque peu cosmique, Katharina Grosse nous accueille avec une installation plus terre à terre dans l’immense hall d’entrée du musée avec « The Bed ». L’artiste ne nous expose rien d’autre que le lit qu’elle utilisait de l’époque où elle vivait à Düsseldorf, en 2004. Et une fois n’est pas coutume, sur et autour de ce lit, repeint de couleurs vaporisées, s’empilent un grand nombre de livres. Katherina Grosse nous dévoile ainsi une partie de son intimité créatrice, une sorte d’usine à rêves à la portée de tous·tes, que l’artiste a su « déplacer ».

Le but ultime de toute cette odyssée est simple et Katharina Grossse est catégorique : « De cette expérience positive ou négative, mon intention est que nous développions le désir d’initier un changement ». Au vu des dernières nouvelles politiques qui tiennent en haleine la France (et l’Europe), gageons que ce désir de changement puisse à travers les forces transcendantales de l’art assouvir les électeurs français le 7 juillet prochain et insuffler de meilleurs vents. Ainsi, les étoiles de Katharina Grosse n’auront pas été déplacées en vain et elles acquiescent lorsque l’écrivain brésilien Ferreira Gullar affirmait que « l’art existe parce que la vie ne suffit pas ».

Au Centre Pompidou-Metz, jusqu’au 24 février 2025.

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