Jazz
 : Le voyageur

En quelques années, Pol Belardi est devenu un incontournable de la scène jazz luxembourgeoise. Pourtant, ce n’est pas d’hier que ce jeune touche-à-tout a commencé à creuser sa niche dans le monde de la musique.

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Pol au milieu de son univers. (Photo  : Sven Becker)

Il n’est pas toujours aisé d’écrire le portrait de quelqu’un qu’on connaît. Surtout si, comme dans le cas présent, on a eu la chance de partager un petit bout d’aventure musicale avec lui. Mais vu que c’est le cas avec Pol Belardi et que, parfois, les anecdotes en disent plus que mille descriptions aussi minutieuses qu’élogieuses, il serait dommage d’en priver le lecteur, surtout si cela peut aider à mieux cerner le sujet.

Et d’une : une salle de répétition derrière le garage d’une maison unifamiliale à Tétange, vers la fin des années 1990. Chris, le grand frère de Pol, officie derrière les fûts d’un groupe indie, comprenant d’autres membres désormais connus du grand public, mais dont on taira le nom ici. Juste avant une pause clope dans le jardinet ensoleillé de la maison, le petit frère, alors âgé de sept ou huit ans, descend les escaliers, entre dans la pièce et demande à jouer de la batterie. Hilarité générale. N’écoutant pas les amis de son aîné, il s’installe, tourne les vis du siège de façon à pouvoir toucher les pédales et commence à jouer avec une perfection à en faire pâlir certains un morceau du groupe Helmet (« Betty », si je ne me trompe pas). Après plusieurs mesures, l’hilarité laisse place aux bouches bées…

Et de deux : une dizaine d’années plus tard, toujours dans une salle de répétition. Autre lieu, autre groupe toutefois. Pol y est engagé pour jouer du vibraphone (et tout autre instrument qui lui tombe sous les mains) sur certains morceaux du groupe. À ce moment, c’est en hiver, il doit aussi passer certaines épreuves de son bac F. Et c’est justement en fin de répétition qu’il se rappelle que, pour le jour d’après, il doit rendre une composition. Il demande à un des membres du groupe de lui donner un chiffre entre un et dix au hasard. Ce sera un cinq : il se basera donc sur des quintes dans sa composition. Le mode mineur ou majeur sera tiré à pile ou face. En l’espace de dix minutes, il gribouille des suites sur des portées et puis se met à les jouer en martelant le vibraphone de ses deux mains, tandis que ses pieds glissent sur les contrôles d’un synthétiseur basse « Moog Taurus » – qui est fait pour ça. Enfin, c’est fait pour des guitaristes, mais, avec lui, on ne sait jamais… Pas besoin de dire que le morceau était tout sauf raté et qu’il a eu son bac F sans grande difficulté.

Impressions urbaines transposées

Depuis, Pol a collectionné les prix et les mentions partout où il est passé. Après des études à Bruxelles et à Amsterdam, où il a perfectionné la maîtrise de son instrument de prédilection – la basse, aussi bien électrique que traditionnelle -, il est de retour au pays et partage son temps entre des cours donnés dans différents conservatoires du Sud et les projets musicaux dont il est à l’origine ou dans lesquels il fait office de « sideman ».

Sa veste de cuir un peu rebelle mise à part, c’est tout de même toujours le même jeune homme tiraillé entre une certaine timidité, voire humilité, et sa détermination pour la musique qui s’installe dans un petit café eschois pour parler de ses projets récents et futurs. Derrière ses lunettes d’écaille, son regard sérieux et interrogatif est celui de quelqu’un qui ne pourrait pas forcément comprendre une personne qui ne ressent pas le même amour pour la musique que lui. Un talent extraordinaire lie au monde et en isole à la fois, c’est la tragicomédie de la vie de tous les surdoués de cette planète.

Même si ce n’est sûrement pas sa première préoccupation, on entrevoit que la question de son positionnement par rapport au monde de la musique, que ce soit à l’international ou localement, le taraude. C’est aussi une des raisons pour lesquelles il vient de prendre la décision d’associer son nom aux deux projets principaux où il écrit et arrange la totalité de la musique : Urban Voyage et Force. « Dans la musique, et surtout dans le jazz, si un projet n’est pas associé à ton nom, il est difficile de se faire remarquer, voire de laisser une trace », explique-t-il. Ce sont surtout ses tournées avec le vibraphoniste Pascal Schumacher, dans l’ensemble duquel il a assuré le poste de bassiste, qui ont fait pencher la balance dans cette direction. « Si un jour j’avais une carrière et une renommée comparable à la sienne, ce serait génial. Mais, pour cela, je me concentre sur mes projets. Je veux que chaque année soit encore une hausse de productivité et d’excellence par rapport à celle qui précède. C’est le seul plan que je me suis donné. »

Mettons que s’il réussissait à se surpasser ne serait-ce qu’une semaine, il aurait fait plus que certains ne font en une année. Ce mercredi (passé malheureusement lors de la mise sous presse), c’est au tour de Force de se muer en big band un peu particulier. En effet, le groupe de jazz « plus traditionnel » comme il le décrit, s’est vu ajouter un orchestre à cordes dirigé par Lynn Mohr, sa compagne. Professeure de musique et membre du Luxembourg Philharmonia, cette dernière a pris pour cette occasion unique les rênes de l’orchestre Estro Armonico.

Toujours plus loin

Puis le 25 mars, à la Rockhal, on pourra découvrir l’autre versant du compositeur, arrangeur et bassiste avec la présentation officielle du disque « Pol Belardi’s Urban Voyage ». Moins traditionnelle, la musique composée pour ce groupe hétérogène – onze personnes vivant dans quatre pays différents, ce qui rend difficiles les tournées – est un savant pot-pourri entre – presque – tous les genres que Pol a pratiqués au cours des dernières années. À l’écoute du disque, on dirait que les jazzeurs contemporains d’E.S.T. ont pris de l’acide avec Carla Bley dans un ciné underground à proximité d’une discothèque de dub. Initialement conçu pour son examen final du conservatoire d’Amsterdam, écrit pour deux de « ses » groupes combinés (Metro Mara et A Little Known Fact), « Urban Voyage » a eu la chance de gagner un prix de la Keep an Eye Foundation néerlandaise. Pour Pol, « c’était l’occasion de continuer ce projet dans lequel je m’étais beaucoup investi. Ainsi, à la suite initiale de cinq morceaux j’en ai ajouté d’autres et nous avons pu les enregistrer dans un grand studio à Amsterdam. J’ai même pu y ajouter d’autres musiciens – même une harpe ». Le concept d’« Urban Voyage » est d’ailleurs aussi simple que la musique est complexe : partant de photos prises dans différents endroits – Luxembourg, Bruxelles, Amsterdam ou encore Tokyo -, Pol a composé des pièces s’accordant aux clichés et aux différents lieux. Les photos sont d’ailleurs reproduites dans la pochette de l’album, qui paraîtra donc vers la fin du mois.

« Urban Voyage », c’est aussi le disque qui, pour l’instant, fixe le mieux la multitude d’influences qui bouillonne à l’intérieur de Pol Belardi. Entre jazz traditionnel et contemporain (Metro Mara, Pascal Schumacher ou encore Nelson Ogliastri), dub (il est aussi membre fondateur de la formation Dillendub), rock alternatif (The Carps, avec son grand frère), pop (avec Charlotte Haesen, même si ce projet n’est plus d’actualité) et jazz-rock (A Little Known Fact), il doit définitivement encore trouver son chemin. Mais gageons que le voyage vaudra la peine d’être vécu (pour lui) et d’être écouté (pour le reste).

www.polbelardi.com

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