Percée de l’extrême droite aux européennes : Le Luxembourg n’est pas une île

Quelle position adopteront les six eurodéputé·es luxembourgeois·es dans le prochain hémicycle européen issu des élections de ce 9 juin, où l’extrême droite a notablement renforcé ses positions ? C’est la question que le woxx leur a posée au soir de l’élection, alors que l’ADR a décroché le premier siège européen de son histoire.

Le Parlement européen version 2024 penche davantage à droite, avec d’importantes percées de l’extrême droite dans certains États membres comme la France ou l’Allemagne. Ces deux pays disposent des plus importants contingents d’élu·es. (Photo : Parlement européen)

Difficile de faire plus antinomique : d’un côté les fédéralistes européens de Volt Luxembourg, de l’autre les souverainistes de l’ADR. Ce dimanche 9 juin, candidat·es et militant·es des deux partis sont longtemps quasiment seul·es à occuper le terrain de la soirée électorale organisée par le Parlement européen, dans ses locaux du Kirchberg. En récoltant seulement 1,04 % des suffrages, la potion peut sembler des plus amères pour Volt. Mais aucune déception ne se lit sur les visages de ses deux têtes de liste, Aurélie Dap et Philippe Schannes, qui se veulent au contraire d’un optimisme inoxydable, convaincu·es que, tôt ou tard, leurs idées traceront leur chemin. Mais, incontestablement, c’est l’ADR qui focalise l’intérêt des médias : en obtenant 11,7 % des suffrages, la formation enverra pour la première fois de son histoire un élu au Parlement européen. Sans surprise, ce sera Fernand Kartheiser, actuel député national et ancien diplomate. Le Luxembourg n’est pas une île et n’échappe pas à la tendance générale qui voit l’extrême droite progresser dans presque tous les pays de l’UE à l’occasion de ce scrutin. Pour l’ADR, ce score s’inscrit dans une dynamique favorable déjà à l’œuvre lors des communales et des législatives de l’an dernier.

Aucun sondage à la sortie des urnes n’est effectué au grand-duché. Il faut donc attendre 23 heures et la fermeture des bureaux de vote en Italie, qui clôture officiellement le scrutin, pour connaître les résultats luxembourgeois. En vérité, un petit jeu de dupes s’installe pendant plusieurs heures, alors que le dépouillement s’est achevé en fin d’après-midi. Des responsables politiques distillent des « rumeurs » sur la base des remontées dont ils disent disposer depuis les communes. Et il n’est pas bien difficile de deviner que l’ADR est en passe de réussir son pari, tant les membres du parti se sont déplacés en nombre au Kirchberg, arborant de larges sourires. Quand, à 23 heures, les résultats apparaissent sur les écrans, ils manifestent bruyamment leur joie, s’embrassent et se congratulent dans un ballet qui semble un peu téléphoné, mais qui les place momentanément au centre du jeu.

« Pour mon parti, c’est un événement historique et cela fait de nous la quatrième force politique du pays », se réjouit Fernand Kartheiser face aux journalistes. Il estime que les thèmes chers à l’ADR, comme l’opposition à la fin des moteurs thermiques pour les voitures ou l’immigration, ont « porté auprès de l’électorat ». Il constate les résultats en Allemagne, où l’AFD termine deuxième du scrutin, « malgré tous les scandales », et en France où le Rassemblement national enregistre une victoire écrasante (lire également en page 2). À ses yeux, ces résultats doivent aboutir à une reconfiguration des rapports de force au Parlement européen, dominé jusqu’à présent par un bloc central constitué des partis conservateurs du PPE, libéraux de Renew et socialistes et sociodémocrates de S&D, auxquels se sont souvent associées les formations écologistes du groupe EFA.

Kartheiser en bonne compagnie

« Pendant de longues années, on a eu des coalitions de gauche au parlement », estime Fernand Kartheiser, pour qui il est entendu qu’aussi bien le PPE au niveau européen que le CSV au Luxembourg se situent au centre gauche. « Ces résultats vont dans le sens d’une alternance démocratique, et il faudrait maintenant qu’il y ait une coalition de droite au Parlement européen », plaide l’élu ADR. Au passage, il étrille sévèrement Ursula von der Leyen, la présidente sortante de la Commission européenne, qui brigue sa reconduction à la tête de l’exécutif européen.

(Source : Parlement européen)

Jugeant que qualifier son parti de populiste ou d’extrême droite est diffamatoire, Fernand Kartheiser revendique l’étiquette conservatrice et siégera au sein du groupe des conservateurs et réformistes européens (ECR), dont le nombre d’élu·es passe à 69, contre 58 dans l’assemblée sortante. Il y sera en bonne compagnie, aux côtés notamment de Fratelli d’Italia, le parti de Giorgia Meloni, des néofascistes espagnol·es de Vox ou encore des Polonais·es du PiS. Mais à entendre Fernand Kartheiser, tant au sein de l’ECR que d’ID, l’autre groupe d’extrême droite représenté dans l’hémicycle européen, il s’agit avant tout d’alliances d’intérêts : « On se regroupe autour de certains principes, mais ce sont des partis avec beaucoup de divergences », dit-il. Pour lui, l’affaire est entendue, et le projet européen est avant toute chose un projet national : il limite sa fonction de député européen à la défense des seuls intérêts du Luxembourg. Et il n’en attend pas moins des cinq autres eurodéputé·es luxembourgeois·es.

Ses adversaires sont pourtant loin de partager sa vision des choses, du moins pour l’instant. Et le premier à l’exprimer est Luc Frieden, le chef du gouvernement, qui rejoint la soirée électorale après 23 heures : « Le PPE a gagné ces élections en obtenant 10 sièges de plus. C’est un résultat fort. L’initiative politique doit donc venir des trois grands partis qui sont proeuropéens. Je ne vois pas la nécessité d’une coalition avec des extrêmes, ni à gauche ni à droite. » Il salue le résultat du CSV, qui conserve ses deux député·es en obtenant 22,9 % des voix (contre 21,1 % en 2019). « Pour faire barrage à l’extrême droite, les partis proeuropéens devront travailler plus étroitement ensemble que ces cinq dernières années », confirme Christophe Hansen, qui retrouve le siège de député européen qu’il avait quitté l’an dernier pour mener la bataille des législatives nationales, à l’issue desquelles il avait été élu à la Chambre des députés. Co-tête de liste du CSV, Isabel Wiseler-Lima retrouve également son poste à Strasbourg.

Le soulagement de Tilly Metz

« La logique au Parlement européen est de travailler avec tous les groupes démocratiques et progressistes présents », abonde Tilly Metz, qui réussit à sauver le siège des écologistes. « Ça dépend des dossiers, mais on peut arriver à de très bons résultats avec le PPE, les socialistes et les libéraux », poursuit-elle. Elle juge qu’il faut dorénavant « travailler davantage ensemble de façon cohérente, car il s’agit d’envoyer un signal aux électeurs pour l’avenir ». Elle affirme qu’il est plus important que jamais « de faire en sorte que les gens ne se sentent pas exclus d’un projet », car c’est cela qui les jette dans les bras de l’extrême droite. « Il faut davantage de bottom-up, faire participer les gens à ce projet génial qu’est l’Union européenne », souhaite-t-elle. Se disant profondément « soulagée » par son résultat, Tilly Metz veut croire que, au niveau national, ces élections constituent « un nouvel élan » pour Déi Gréng, après des communales et des législatives plutôt catastrophiques en 2023.

Le député socialiste Marc Angel partage évidemment l’idée d’une coalition centrale au Parlement européen, où il effectuera son deuxième mandat consécutif. Dans ces élections, le groupe S&D réussit à se maintenir en décrochant 135 sièges, soit une perte minime de quatre élu·es par rapport à l’assemblée sortante. Marc Angel est euphorique, car au Luxembourg le LSAP a réuni 21,7 % des suffrages, contre 12 % en 2019. Il s’agit du bond le plus spectaculaire enregistré au grand-duché dans ce scrutin. Le parti est passé tout près d’un deuxième élu.

Qui est dès lors le perdant de la soirée ? Le DP, qui cède le second siège qu’il avait gagné en 2019 avec Monica Semedo, exclue du parti en cours de mandat ? Charles Goerens récuse la défaite : « Contrairement à d’autres partis qui ont présenté des poids lourds de la politique, nous avons parié sur une liste de jeunes, pour la plupart inconnus du grand public. Dans ce sens, nous faisons un très bon score. » Le DP a obtenu 18,2 % des voix, contre 21,4 % en 2019. Ce scrutin du 9 juin signe la septième victoire de Charles Goerens à des élections européennes. Il est de loin le mieux élu des eurodéputé·es du Luxembourg, rassemblant plus de 86.000 suffrages sur son seul nom. Siégeant au sein du groupe libéral Renew, qui chute de 102 à 79 sièges, ce vétéran de la politique européenne rejette sans ambiguïté toute concession à l’extrême droite ou tout rapprochement avec elle. Il le dit avec fermeté et insistance.

Avec aussi gravité et un brin de catastrophisme, Charles Goerens esquisse ce qui, selon lui, constitue le défi de la législature européenne qui s’ouvre : « Il faut à tout prix renforcer l’Union européenne, car elle est seule face à la Chine et aux États-Unis », où l’élection présidentielle de novembre pourrait signer le retour de Donald Trump. Mais l’échange est interrompu par Fernand Kartheiser, qui vient féliciter le libéral pour son élection et l’entraîne vers le buffet autour duquel les politiques discutent en partageant coupes de champagne et petits fours. « Maintenant, je vais pouvoir te surveiller », glisse ironiquement le nouvel eurodéputé ADR à Charles Goerens. Voilà qui promet !

Nicolas Schmit à la présidence du Conseil ?

Qui sera le commissaire européen luxembourgeois dans le prochain exécutif européen, où un siège revient à chaque État membre ? En toute logique, ce sera Christophe Hansen, tête de liste du CSV, élu le 9 juin. Le scénario semble tout écrit et le premier ministre, Luc Frieden, l’a confirmé au soir même des élections. Mais l’eurodéputé LSAP Marc Angel ne l’entend pas tout à fait de cette oreille, répétant inlassablement que Nicolas Schmit devrait être reconduit dans sa fonction de commissaire européen à l’Emploi et aux Affaires sociales, qu’il a occupée ces cinq dernières années. Marc Angel avance le travail accompli par le socialiste dans la Commission sortante où, estime-t-il, il a été le bras social d’Ursula von der Leyen. L’eurodéputé avance aussi le poids de son groupe politique au sein du Parlement européen, les socialistes et sociodémocrates du S&D, seconds en nombre d’élu·es. Il faudra bien composer avec des commissaires socialistes pour reconduire une coalition au centre, affirme donc Marc Angel. Bien qu’il ne se soit pas présenté directement aux élections, Nicolas Schmit était le Spitzenkandidat des socialistes européens. Questionné par le woxx, Christophe Hansen montre un certain agacement face à la question : « Qui a gagné les élections ? », interroge-t-il pour rappeler que c’est le CSV qui est sorti en tête du scrutin. Outre cet argument purement national, le député chrétien-social se réfère aussi aux socialistes espagnols, qui ont obtenu 30 % des suffrages et 20 sièges le 9 juin, pariant qu’ils ne voudront pas renoncer à un poste de commissaire. Il ajoute cependant que Nicolas Schmit pourrait décrocher la présidence du Conseil européen, l’institution qui réunit les chefs d’État et de gouvernement des Vingt-Sept. « La fonction reviendra aux socialistes, un beau poste qui ne fait pas partie du bouquet des commissaires. Les socialistes peuvent très bien proposer Nicolas Schmit », dit Christophe Hansen. Interrogé par le Tageblatt au lendemain du scrutin, Nicolas Schmit a confirmé son intérêt pour la Commission. Mais, a-t-il assuré, « je ne veux pas m’engager dans des spéculations », ajoutant être « relativement zen » quant à son avenir européen.


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