Photographie : Face à face(s)

Quinze autoportraits du photographe portugais Jorge Molder sont exposés depuis peu à l’Institut Camões – il y tire le bilan d’une vie.

Pour le contexte : Jorge Molder figure dans la collection d’art de l’Unesco à côté d’artistes comme Giacometti, Le Corbusier ou encore Tàpies. Ce Lisboète d’origine est également présent à l’Everson Museum of Art de New York, à l’Art Institute of Chicago ou encore à la Maison européenne de la photographie à Paris. Pour l’instant, c’est au tour des murs de l’Institut Camões d’accueillir l’expo « Malgré lui ». L’évènement s’inscrit dans le cadre du Mois européen de la photographie 2019.

Les murs du centre culturel portugais sont comme tapissés par les autoportraits de Molder. La succession de portraits symétriquement alignés nous apparaît telle la pellicule d’un film qui retrace toute une vie. Pendant cette même vie, Jorge Molder a étudié la philosophie et travaillé dans les services pénitentiaires du ministère de la Justice portugais en tant que psychologue, avant de prendre son véritable élan en tant que photographe. Les quinze photos présentent toutes des expressions faciales différentes, comme des réactions à différents souvenirs. Au fameux pendule de Schopenhauer oscillant entre l’ennui et le malheur, les portraits de Molder apportent d’autres déclinaisons non binaires, qui vont de l’étonnement au reniement en passant par l’effroi. L’inventaire se présente comme non définitif et une recherche inachevée de sa personne se poursuit. Molder doit rendre des comptes à lui-même et à personne d’autre.

Jorge Molder privilégie depuis des années le noir et blanc. Toutefois, son approche est totalement différente de celle d’un Michael Kenna, le célèbre photographe de paysage anglais, où les règles de la mise au point et de la profondeur de champ sont militairement respectées. Le cinéaste Sidney Pollack affirmait que « pour briser les règles, il faut d’abord les maîtriser ». Cette théorie passe comme une lettre à la poste chez Molder. Du haut de ses 72 ans, il semble défier par ses clichés les dogmes élémentaires de la photographie. Pour Molder, c’est surexposition et sous-exposition, mais la valeur ISO ou le diaphragme sont purement mis de côté – il n’y pense même pas.

Les photos sont montrées sans aucun titre ni aucune description. Si dans des éditions précédentes l’on pointait du doigt un certain minimalisme dans la présentation de certaines expositions, cette fois, il apparaît comme louable. Ainsi, l’exposition semble tout simplement avoir trouvé son habitat naturel à l’Institut Camões. La couleur blanche stérile de l’espace, à l’ambiance d’hospice, y contribue fortement. Le noir et blanc de l’ensemble des photos acquiert ainsi une autre force et une autre profondeur. Et la dimension des photos réunies nous plonge dans des univers proches des cauchemars cinématographiques d’un David Lynch.

De nature discrète, le photographe a d’ailleurs refusé toute interview lors de sa venue au Luxembourg. Il préfère écrire. Ainsi, il a remarqué à propos de l’expo que l’on y pouvait « anticiper une infinité de masques auxquels l’on peut donner les caractéristiques les plus diverses, dont celle où ils cessent un jour de bouger, si tant est qu’ils aient jamais bougé ». En tout cas, ici, une chose est sûre : pas de top-modèles aux visages futiles et rapidement obsolètes, mais un visage qui a un vécu et quelque chose à raconter.

Au centre culturel portugais Camões, jusqu’au 8 juillet.

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