Photographie/poésie : Kirchberg en vers

Combiner photographie architecturale et poésie contemporaine est a priori une bonne idée, mais pour « (In) Progress », malgré des contributions de qualité, la sauce ne prend pas.

Photos : woxx

Au deuxième étage de la flambant neuve Bibliothèque nationale (BNL) se cache l’exposition « (In) Progress », proposant des textes écrits pour l’occasion par les poétesses et poètes Fabienne Faust, Ulrike Bail, les frères Helminger et l’incontournable Lambert Schlechter. Appliqués à des photographies de Marc Theis, photographe luxembourgeois établi en Allemagne à la longue et glorieuse carrière, ces textes devraient refléter l’esprit éternellement inachevé du Kirchberg, qui malgré sa douzaine d’inaugurations de nouveaux bâtiments, arrêts de tram, parcs et autres par an reste toujours un nid à chantiers.

Si les photographies de Marc Theis sont techniquement et esthétiquement impeccables, elles peinent à remplir la promesse du feuillet de l’expo, de montrer aussi « des ruptures, des transitions et des lacunes passionnantes qui montrent déjà l’avenir tout en révélant les traces résiduelles d’un urbanisme passé ». S’il y a des images de chantiers, les « traces résiduelles » sont pourtant en infime minorité. Est-ce la volonté du Fonds Kirchberg − qui a mandaté Marc Theis −, qui aurait refusé des photos d’endroits plus glauques et exprimé sa préférence envers des images plus lisses, soulignant la beauté architecturale de « son » plateau ? C’est du moins l’impression qu’on en retient. Le tout fait un peu plus prospectus de vente pour une société immobilière ou un fonds, voire une boîte d’audit, que le « regard candide du voyageur qui vient d’arriver ». Ce dernier verra plutôt des grues, une infrastructure piétonnière parfois carrément catastrophique et un ensemble de bâtiments beaux pris séparément, mais qui regardés ensemble peuvent paraître monstrueux.

Heureusement que la littérature vient – un peu – à la rescousse de cette expérimentation. Les auteur-e-s mandaté-e-s par la BNL semblent avoir plus de sensibilité pour ce qui se cache derrière les façades de verre lisses et les constructions alambiquées de l‘avenue Kennedy. Ainsi, Fabienne Faust évoque un « Ghost Building » dans son texte, parlant d’oiseaux collés sur des vitres qui montent la garde contre les vrais oiseaux, pour les empêcher d’entrer dans ces halls de miroirs embrassés par le vent.

Une approche plus humoristique, quoique très savante, est avancée par Lambert Schlechter, qui raconte juste une petite anecdote inventée autour d’un rendez-vous raté entre lui et le sémiologue Roland Barthes à une station de tram au Kirchberg. C’est vrai que Roland Barthes se serait amusé comme un fou à décrypter l’entourage du plateau – et aurait certainement eu un jugement final qui aurait fortement déplu aux adeptes du nation branding et au Fonds Kirchberg. Mais malheureusement, Schlechter doit apprendre que son rendez-vous n’aura pas lieu, puisque Barthes vient de se faire renverser par une voiture – comme dans la vraie vie, juste que l’accident a eu lieu en février 1980, rue des Écoles à Paris.

Tandis qu’Ulrike Bail évoque « Die Geister vom Niedergrünewald », dans une conjuration du passé agraire du plateau, les frères Helminger opèrent une fuite en avant avec des textes volontairement plus cryptiques, laissant la critique du lieu naître entre les lignes.

Comme indiqué plus haut, ce n’est pas à cause de la qualité des œuvres exposées que le concept ne fonctionne pas, mais à cause de la distance entre elles. Trop lointaines les unes des autres pour vraiment établir un dialogue, filer une métaphore ou donner lieu à une belle correspondance. S’y ajoutent les vitrines qui évoquent la carrière de Marc Theis, certes aussi intéressante qu’éclectique, mais qui ne trouvent pas leur place dans l’ensemble. On ne chasse pas l’impression d’une exposition qui a été produite juste pour être là, sans vrai fondement. Et c’est bien dommage.

Jusqu’au 11 septembre à la BNL.

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