SCIENCE: Darwin était théologien

A l’occasion de l’élection du nouveau bureau de la section sciences de l’Institut grand-ducal, le chercheur Claude Meisch s’est penché sur l’évolution du darwinisme. Le moment pour le woxx de voir quels sont les enjeux de cette théorie hautement politisée.

Survival of the Fittest : une théorie qui – si isolée – donne des résultats fâcheusement absurdes.

 

« Quand les journalistes demandent à des chercheurs si Darwin a eu raison, ils leur rient au nez » – c’est dire que l’estime des chercheurs pour ceux qui doutent du génie et de la prévoyance du chercheur anglais de l’avant-dernier siècle est plutôt faible. Ce qui est absolument compréhensible au vu des dernières évolutions – ou plutôt mises en question – qui affectent cette théorie. Ses adversaires ne sont pas les moindres : créationnistes, fous de dieu, opportunistes politiques ou simplement obscurantistes – ceux qui ne veulent pas entendre parler d’une explication logique de la vie sur terre sont polémiques, forts et parfois même très friqués.

Comment expliquer autrement l’envoi massif – non-sollicité – à des universités, écoles, journaux et bibliothèques il y a quelques années d’un « Atlas de la Création », oeuvre d’un certain Harun Yaha. Même le woxx en a reçu, et à ce qu’il paraît, cet atlas a été distribué gratuitement en des millions d’exemplaires à travers le monde. Derrière une mascarade scientifique se cache la volonté d’invalider les thèses de Darwin, tout en ré-interprêtant les découvertes scientifiques faites depuis, pour enfin imputer la vie sur terre à un certain Monsieur Dieu. Ainsi, la première moitié du livre ne comprend que des photos de fossiles – magnifiques d’ailleurs – puis suivent des explications pseudo-scientifiques qui aboutissent à la conclusion que ces fossiles seraient la preuve de la non-évolution de la vie sur terre. Peut-être que M. Yaha devrait étudier les espèces vivantes, comme l’a fait Darwin, au lieu de se pencher sur des fossiles. Cela lui ouvrirait les yeux. Face à ce raz-de-marée de conneries de grande qualité, la science, la vraie, celle qui doute au lieu de chercher la preuve d’existence de fantômes, était désarmée.

Mais le problème n’est pas seulement financier – il réside aussi dans l’incompatibilité entre rigueur et doute scientifique et foi inébranlable en Dieu. Dans l’aperçu historique présenté par M. Meisch lundi dernier, il apparaît que Darwin était parfaitement conscient du contenu explosif de ses thèses. Comment expliquer sinon qu’il a attendu une vingtaine d’années avant de publier « The Origin of Species », le livre qui relate pour la première fois une théorie de l’évolution ? Et encore, il ne l’a pas publié de manière réfléchie, mais uniquement pour ne pas se faire devancer par un de ses pairs qui allait publier une théorie similaire. Alors que les observations faites par Darwin sur les îles Galapagos indiquaient que les espèces se développent en fonction du temps et de leur entourage naturel, il a tu son hypothèse que l’homme aussi soit assujetti à l’évolution, par peur de l’exclusion sociale. De plus, en tant que théologien lui-même – il avait préféré cette matière à la médecine que voulait lui inculquer son père – il savait trop bien ce qui l’attendrait. Dans « The Origin of Species », on ne trouve pas un seul mot sur l’homme. Il faudra attendre 1871, pour que Darwin mentionne la présence des humains dans ses tableaux évolutifs. La réaction de l’époque ne diffère d’ailleurs pas tellement de l’appréciation de Darwin de nos jours : reconnaissance immédiate par ses pairs, lourde condamnation par l’église.

Aucune théorie n’est parvenue a ébranler durablement les fondements de la théorie de Darwin. « Aujourd’hui, les scientifiques con-sidèrent que tout se passe dans le cadre décrit par Darwin », expliquait M. Meisch lors de sa conférence. Des scientifiques de tous bords ont complété les origines par des approches interdisciplinaires : paléontologues, généticiens ou taxinomistes – tous ont contribué à l’état de la science d’aujourd’hui. Même des ingénieurs techniciens utilisent les bases de Darwin pour construire des « robots darwiniens », – en s`appuyant sur les trois prinicipes du darwinisme moderne : mutation, recombinaison et sélection naturelle. Et ils ont obtenus des résultats tout à fait surprenants.

« L’évolution n’est pas un ingénieur, plutôt un bricoleur »

Le problème de la réception de Darwin provient de deux malentendus. Premièrement : la sélection naturelle. S’il est vrai que Darwin s’est basé sur les théories de Malthus – qui ont aussi été utilisées pour justifier des politiques racistes et eugénistes – elle n’est dans son cas que le résultat d’une observation. Et la sélection ne constitue qu’un des trois piliers du darwinisme moderne – quoique le seul à ne pas être soumis au hasard. Trop souvent, on réduit l’évolution au « survival of the fittest » – et encore de nos jours la sélection naturelle sert de justification à celles et ceux qui veulent légitimer un ultra-libéralisme ou encore des théories racistes pseudo-scientifiques. Il n’y a qu’à relire le discours paternaliste et arrogant de Nicolas Sarkozy sur Afrique pour se rendre compte que cette idée est restée dans les têtes. Malheureusement au mauvais endroit. L’utilisation de la génétique afin de déterminer qui sera pédophile ou meurtrier un jour relève de la même idiotie dangereuse propagée par le nouveau mari de Carla Bruni.

Le deuxième malentendu concerne « l’évolution de l’évolution ». Car, contrairement à ce que prétendent les créationnistes ou encore les défenseurs de la thèse de « l’intelligent design » – qui admet certains faits irréfutables de l’évolution juste pour les attribuer à un « Dieu ingénieur » qui aurait « construit » la vie sur terre – « l’évolution est un bricoleur et non pas un ingénieur ». Selon Meisch, « elle fait avec les moyens du bord et ne va pas toujours par le chemin le plus court. » Ajoutez-y encore la composante du hasard dans la mutation et la recombinaison génétique et vous y êtes : non, il n’y a pas de Dieu tout-savant derrière les mécaniques, ou s’il y était, il pourrait faire mieux. Du moins pour ce que nous en savons.

Car le vrai malentendu est que le darwinisme moderne serait incompatible avec l’existence de Dieu. En d’autres termes, les créationnistes ne sont pas seulement des adversaires de l’esprit scientifique, mais se trompent aussi de cible. Le hasard qui intervient dans ces évolutions est le talon d’Achille de la science. Le seul « tort » des scientifiques aux yeux des croyants serait alors de ne pas mettre Dieu dans tous les trous noirs de leurs théories. Politiser Darwin ne fait donc pas vraiment sens. Car toute utilisation politique ne se base que sur des aspects fractionnés de sa théorie, alors que les scientifiques essaient de s’éléver pour avoir une vue d’ensemble.


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