Alors que la libertĂ© de la presse se dĂ©grade en Europe, le Conseil de l’Europe vient de dĂ©poser une charte europĂ©enne pour la libertĂ© de la presse.

Ce n’est pas seulement en rendant hommage aux journalistes morts en exercice de leurs fonctions qu’on peut changer les choses : la liberté de la presse se défend au quotidien et dans les plus petits détails.
Celles et ceux qui ont lu les journaux et hebdomadaires de cette semaine se rappellent peut-ĂŞtre d’une couverture en noir et orange : une pub pour une boĂ®te de tĂ©lĂ©communication qui change de nom. Jusqu’ici aucun problème. Si ne figuraient au-dessus de la pub les entĂŞtes des journaux, faisant croire au lecteur crĂ©dule – le temps de quelques secondes – qu’il s’agissait d’un contenu rĂ©dactionnel.
Cette publicitĂ© – qui n’est pas la seule de son genre au Luxembourg ou en Europe – est en infraction avec l’article six de la nouvelle charte europĂ©enne pour la libertĂ© de la presse, prĂ©sentĂ©e ce lundi Ă la chambre des dĂ©putĂ©s lors d’une session de la sous-commission des mĂ©dias du Conseil de l’Europe par Hans-Martin Tillack, journaliste allemand et spĂ©cialiste de l’Union europĂ©enne et de sa bureaucratie monstrueuse. La charte dit explicitement : « Les entreprises privĂ©es doivent respecter l’indĂ©pendance Ă©ditoriale des mĂ©dias et s’abstenir d’exercer des pressions sur le contenu Ă©ditorial ou d’essayer de rendre floue la distinction entre la publicitĂ© et le contenu Ă©ditorial ». Or, si la publicitĂ© mentionnĂ©e plus haut, rend floue la diffĂ©rence entre info et message commercial, elle a aussi sĂ»rement Ă©tĂ© voulue par les directions des journaux. Car pour une page de journal entière qui, de plus est la première, les responsables peuvent s’attendre Ă des rĂ©munĂ©rations juteuses. Ce sont donc les journaux eux-mĂŞmes, hypnotisĂ©s par l’appât du gain qui torpillent leur propre charte. C’est dire les difficultĂ©s qu’ont mĂŞme des Etats dĂ©mocratiques Ă appliquer toutes les règles d’une presse libre, c’est dire aussi la grande complexitĂ© du problème.
Lundi dernier donc, les dĂ©putĂ©-e-s de la sous-commssion des mĂ©dias – qui est attachĂ©e Ă la commission de la culture, de la science et de l’Ă©ducation – du Conseil de l’Europe ont fait face Ă des expert-e-s europĂ©en-ne-s des mĂ©dias, pour Ă©changer leurs vues sur l’Ă©tat de la libertĂ© de la presse en Europe, c’est-Ă -dire des 47 pays membres du Conseil de l’Europe. Le rapport de William Horsley, directeur international du Center for Freedom of the Media (CFOM) et reprĂ©sentant pour la libertĂ© des mĂ©dias de l’association des journalistes europĂ©ens, fĂ»t sans appel. 20 morts violentes dont la plupart en Russie, mais aussi en BiĂ©lorussie, Bulgarie et Turquie. Celles-ci tĂ©moignent non seulement d’une dĂ©gradation certaine de la libertĂ© de la presse dans les pays concernĂ©s, mais aussi de la paralysie de la situation politique, qui s’avère particulièrement frustrante. Le rapport ne condamne pas seulement les Etats et leurs appareils d’intimidation de journalistes, mais aussi tous les acteurs du terrain susceptibles d’entraver la libertĂ© d’expression dans la presse. Entendez par lĂ : les entreprises – qui peuvent influer sur le contenu en privant certaines publications de publicitĂ©s – ou encore des groupuscules extrĂ©mistes – comme l’ETA espagnole – ou tout simplement la mafia, qui n’apprĂ©cie pas qu’on dĂ©voile ses rĂ©seaux. Il est intĂ©ressant de voir, que ceux qui s’opposent Ă une presse libre sont les mĂŞmes qui sont responsables de la misère dans leurs pays respectifs.
Mais ce n’est pas seulement en Europe de l’Est que les journalistes ne sont pas libres : le Conseil de l’Europe se dĂ©sole particulièrement de la dĂ©gradation de la situation en Europe occidentale, dans les pays appartenant Ă l’Union, et donc dĂ©mocratiques depuis des dĂ©cennies – du moins serait-on portĂ© Ă le croire. L’Italie est en première ligne de ces pays et pas pour rien. L’empire mĂ©diatique de
Silvio Berlusconi ne date pas de hier et pourtant ce n’est que maintenant que le Conseil de l’Europe, tout comme le parlement europĂ©en de Strasbourg rĂ©agissent, en condamnant les liens entre pouvoir, industrie et mĂ©dias dans la botte de l’Europe. Le pays des merveilles du sieur Berlusconi vient en effet d’ĂŞtre reclassĂ© par l’ONG internationale Freedom House : de pays oĂą la presse est libre, l’Italie est maintenant devenu un pays oĂą la presse ne l’est qu’en partie. L’ONG – tout comme le rapport de William Horsley – en veut pour preuve entre autres : « le recours accru aux tribunaux et aux lois sur la diffamation pour limiter la libertĂ© de parole, de la multiplication des actes d’intimidation physique et extrajudiciaire du crime organisĂ© et des groupes d’extrĂŞme droite et d’inquiĂ©tudes au sujet de la propriĂ©tĂ© et de l’influence des mĂ©dias ». Ce n’est donc pas uniquement Mediaset, la firme du Cavaliere qui pose problème, mais aussi tout le fonctionnement de l’Etat et de la sociĂ©tĂ© italienne. Malheureusement, les choses ne sont pas prĂŞtes de changer : une motion dĂ©posĂ©e au parlement europĂ©en – entre autres par le Vert luxembourgeois Claude Turmes – condamnant l’Ă©tat de la libertĂ© de la presse en Italie vient d’ĂŞtre bloquĂ©e in extremis par les dĂ©putĂ©-e-s du parti conservateur europĂ©en. Leur argument principal : « La libertĂ© de la presse n’est pas uniquement un problème italien ». Le pire est qu’ils pourraient avoir raison.
Depuis les attentats du 11 septembre 2001, la question de la libertĂ© des mĂ©dias est en train de devenir un vĂ©ritable problème. Beaucoup d’Etats optent – dans le cadre des lois soi-disant « anti-terroristes », qui pleuvent Ă chaque petit pet issu d’une caverne afghane – pour la restriction de la libertĂ© de la presse. RĂ©sultat : les fouilles de rĂ©dactions, les mises sur Ă©coute de journalistes investigateurs, les intimidations en justice se multiplient partout en Europe. Les lois contre le terrorisme sont liberticides et les terroristes sont les premier Ă s’en rĂ©jouir, puisque l’Occident fait ce qu’ils leurs demandent : restreindre les libertĂ©s de leurs citoyens. Dans ce contexte, le Conseil et les experts se sont surtout prononcĂ©s pour une meilleure protection des sources journalistiques. Cette protection, essentielle pour les journalistes d’investigation, est souvent la première raison des conflits entre la presse et la justice. Or, quand les sources potentielles tarissent par peur de consĂ©quences judiciaires c’est la vĂ©ritĂ© et la libertĂ© de la population toute entière qui en souffrent.
Au Luxembourg aussi, la libertĂ© de la presse en a pris pour son grade. Dans le classement annuel de Reporters sans Frontières (RSF), notre pays dĂ©gringole de la deuxième place Ă la vingtième. La prĂ©sidente du conseil de presse luxembourgeois, Danièle Fonck, met en doute le sĂ©rieux de ce classement. InterrogĂ©e par le woxx, elle rĂ©pond : « Le Luxembourg ne figure dans le classement de Reporters sans Frontières que depuis 2008. (?) Afin d’Ă©tablir son classement, Reporters sans Frontières a Ă©tabli un questionnaire Ă remplir par ses correspondants nationaux. Ne connaissant ni le/les correspondant-s de Reporters Sans Frontières, ni les reproches qui sont formulĂ©s Ă l’encontre du Luxembourg, je ne peux que prendre position sur les infractions Ă la libertĂ© de la presse rapportĂ©es au conseil de presse ». Pourtant, RSF s’est fendu d’un communiquĂ© lors de l’affaire de la perquisition chez l’hebdomadaire Contacto – la prĂ©sidente du conseil de presse suppose que c’est une des raisons pour le dĂ©classement. Mais le Luxembourg a aussi d’autres problèmes, comme le manque d’une loi sur l’accès aux informations – nous sommes le seul pays europĂ©en Ă part Malte et Chypre, Ă ne pas avoir un accès garanti aux informations de l’Etat (voir woxx 1026). Dans ce cas, Danièle Fonck a profitĂ© de son intervention lundi devant le Conseil pour reformuler cette revendication, sans pourtant mentionner l’avant-projet de loi sur l’accès Ă l’information qui est durement critiquĂ© par certains syndicats de journalistes comme Ă©tant plutĂ´t une loi destinĂ©e Ă bloquer l’accès Ă l`information.
Que peut-on conclure de ce bref survol d’une problĂ©matique complexe qui nous concerne tous ? Les sonnettes d’alarme se font de plus en plus stridentes, il est vrai. Mais d’un autre cĂ´tĂ© celles et ceux qui tirent ces sonnettes manquent de poids politique, ou alors de vraie volontĂ© Ă changer les choses. Alors que ce serait – en thĂ©orie – assez simple : pour garantir la libertĂ© de la presse, la presse devrait commencer par dire la vĂ©ritĂ© sur son propre fonctionnement et dire qui les finance. Et puis, si la presse est libre, les forces anti-dĂ©mocratiques tombent automatiquement – ce qui, actuellement, est loin d’ĂŞtre le cas.

