FILM DOCUMENTAIRE: « L’Italie est un laboratoire »

Claudio Lazzaro est un ancien journaliste du « Corriere della sera », qui s’est lancé il y a quelques années dans le film documentaire. Retour sur son premier film « Camicie verdi – Bruciare la tricolore », qui parcourt les méandres des sécessionnistes de la Lega Nord.

L’état de son Italie natale lui crève le coeur : Claudio Lazzaro.

woxx : Comment se fait-il que quand on évoque la politique italienne du moment, qu’on parle de Berlusconi mais pas ou très peu de la Lega Nord ?

Claudio Lazzaro : La Lega Nord existe parce que Berlusconi a été capable de créer un bloc politique de droite. Toute seule, elle serait un parti qui atteindrait au maximum cinq pour cent à toutes les élections. Ce n’est qu’en entrant au gouvernement que la Lega acquiert un poids politique. Cela avec d’autres partis de droite comme l’Alleanza Nazionale – qui n’est rien d’autre qu’un regroupement d’ex-fascistes. Berlusconi a fait la Lega Nord et lui a permis ainsi de devenir un parti plus connu et plus puissant, que s’il était resté hors du gouvernement. C’était une idée géniale en somme. Par le pouvoir médiatique du président du conseil italien – qui est absolument en dehors des règles occidentales – il a su forger cette alliance qui est en fait contre nature. Par exemple les ex-fascistes et la Lega, c’est comme les chiens et les chats : tout les oppose? en principe. La seule raison pour laquelle ils sont ensemble, c’est la promesse de pouvoir émise par Silvio Berlusconi. Grâce à lui, la Lega Nord a pu gagner du terrain et se connecter avec le peuple – et elle a pu populariser ses idées avec une dextérité extraordinaire. La Lega Nord ressemble – mais seulement sous cet aspect – au parti communiste d’antan.

Y a-t-il beaucoup d’ex-communistes à la Lega Nord ?

Non, pas vraiment. Au commencement, il y en a eu certains, mais c’étaient surtout des personnes dégoûtées par le système politique. Et qui espéraient que la Lega Nord pourrait être quelque chose de nouveau. Donc, oui il y a eu au début des conversions de gens de gauche ou même d’extrême-gauche à la Lega Nord. Mais ce n’est plus pensable de nos jours. Car depuis longtemps, la Lega a dévoilé son vrai visage politique basé sur la xénophobie et sur le racisme.

La Lega Nord préconise avant tout un partage de l’Italie en deux parties Nord et Sud. De quand date ce désir de sécession ?

Il faut savoir que les réalités régionales en Italie sont vraiment différentes les unes des autres. Et il faut garder en tête que l’Italie moderne, telle que nous la connaissons, est une invention relativement récente, car elle ne date que de 1861. Il y a eu une conquête du Sud par le Nord à ce moment là. Et les mentalités du Sud et du Nord restent encore totalement différentes. Mais ce n’est pas un problème irrésoluble, tout au contraire. Par contre, surtout après la fin de la Deuxième Guerre mondiale, encore sous les Américains mais aussi sous presque tous les gouvernements successifs, il y a eu un pacte entre l’Etat et la mafia. C’est un fait que même des gens de la Democrazia Cristiana, comme Giulio Andreotti, ont profité de ce système. Car, collaborer avec les mafieux apporte beaucoup : notamment tous les votes de la Sicile. Et avoir tous les votes siciliens peut changer l’équilibre électoral. Il y a des procès en ce moment qui démontrent assez clairement que des négociations entre les officiels et le crime organisé ont eu lieu. Mais le problème italien pourrait être résolu en faisant appel à la culture et au cosmopolitisme. Pourtant, ce qui se passe en ce moment en Italie – mais aussi dans le reste de l’Europe – c’est la victoire de l’industrie de la peur. Qui emploie la peur, devient puissant, c’est bien connu. Et la Lega Nord et l’extrême-droite en général a compris cela. C’est beaucoup plus simple de jouer sur la peur, celle de l’immigration, de la perte de l’identité et de la criminalité que de changer un système.

Mais pourquoi les Italiens ont-ils cette tendance à se fier à ces marchands de peur comme Berlusconi ?

Pour être réaliste, il faut dire que chacun a ce qu’il mérite. Qu’un peuple a le gouvernement qu’il élit. Il y a surtout une chose qui rend possible un phénomène comme Berlusconi. Il faut garder en tête qu’en Italie seulement cinq millions (sur 60 millions en tout) de personnes achètent des journaux. Tous les autres regardent la télévision. Et les chaînes privées sont totalement entre ses mains. De plus, il est entretemps tellement riche et influent qu’il peut, même s’il est dans l’opposition, influencer l’audiovisuel public – plusieurs interceptions téléphoniques viennent de démontrer clairement que Berlusconi a su éviter quelques débats pénibles en achetant des journalistes. Alors que maintenant qu’il est au pouvoir, il obtient ces services gratuitement. Le problème, c’est que l’Italie est un pays tellement culturalisé et qui a une consommation télévisuelle tellement élevée que cela affecte le sens de la réalité. Mais la responsabilité n’incombe pas seulement à Berlusconi. Les Français par exemple ont bien réussi à le faire rentrer chez lui quand il essayait de mettre la main sur leur audiovisuel. C’est aussi la faute à l’opposition, à la gauche notamment, qui n’a pas été capable de faire son métier d’opposition. A la fin des années 80, on aurait pu stopper l’empire médiatique de Berlusconi – car il ne se trouvait pas dans la légalité. Par contre, la gauche a préféré négocier au lieu d’affronter ouvertement cet homme. Ils disaient : « Tu gardes la télé privée et nous gardons la troisième chaîne publique. » Avec le résultat qu’ils ont aussi perdu cette troisième chaîne aujourd’hui. Une autre responsabilité incombe aussi à la presse et aux journalistes. Il y a beaucoup de journalistes italiens qui ne font pas leur métier

Avez-vous connu beaucoup de difficultés pendant la réalisation de « Camicie Verdi » ?

Non, pas vraiment. Cela tient aussi à ma carrière antérieure. Avant de faire des films, j’étais journaliste pour le « Corriere della sera », qui est un des quotidiens les plus lus et respectés du pays. De plus, j’étais connu comme étant un type pas vraiment extrêmiste, mais au franc-parler. Ce qui m’a permis d’entamer ce voyage vers l’intérieur de la Lega Nord. J’ai eu la permission de Mario Borghezio, eurodéputé et un des leaders les plus extrêmistes du parti, de le suivre pendant sa campagne de 2006. Je lui ai dit franchement que je ne pensais absolument pas comme lui, mais qu’en tant que journaliste je me tiendrais à mon obligation de donner une représentation équilibrée de ce que je pourrais observer. Et Borghezio est un de ces types en politique qui pensent même pouvoir détourner la critique à leur avantage. Mais à la fin, quand ils ont vu le film, les réactions ont été bien sûr plus que négatives. Même si je ne me suis pas montré agressif durant les interviews.

Est-ce que le film a été diffusé en Italie ?

Bien sûr, il a même été très bien accueilli par la critique. Par contre, il n’a pas été montréé au cinéma et cela pour des raisons techniques. Je voulais absolument le montrer au public avant que la Lega Nord fasse voter le pays par référendum sur la « devolution » en 2006 – une loi permettant une autonomie très poussée des régions face à l’Etat central. C’est pourquoi je voulais absolument que les gens sachent avant d’aller voter ce que c’était que la Lega Nord. Parce ce que ce ne serait pas à la télévision qu’on verrait qui étaient les types vendant la « devolution » au pays. C’est pourquoi le film est sorti en DVD, parce que la loi italienne veut qu’on ne peut sortir en DVD que six mois après une sortie en salle. Mais une distribution sur ce support nous paraissait plus efficace. Par contre, en ce qui concerne la télévision, pas question bien sûr de le faire passer sur les chaînes publiques ou privées italiennes – puisque le bloc de droite les contrôle. « Camicie verdi » est tout de même passé sur Sky TV. Mais il est aussi visible sur internet, Youtube par exemple le présente en entier. Le dés-avantage d’une telle diffusion, c’est qu’on ne tombe que sur des gens intellectuels qui savent s’informer.

Est-ce que vous pensez qu’un jour la Padanie – l’Etat que la Lega Nord veut installer dans le Nord de l’Italie – va voir le jour ?

C’est difficile à dire. Je crois que c’est possible. Parce qu’en Italie en ce moment il y a une décadence horrible. C’est un pays magnifique avec de grands potentiels et ça me crève le coeur de voir mon pays en train de perdre sa notoriété et son orientation. Mais il faut faire attention : l’Italie est aussi un laboratoire, et ce qui nous arrive peut arriver aussi n’importe où en Europe. Car quand il y a une décadence pareille, le « chacun-pour-soi » prévaut, et dans cette atmosphère le disours séparatiste a de bonnes chances de gagner encore du terrain par rapport aux voix de la raison.

La projection et le débat – qui ont eu lieu mardi dernier – ont été organisés par « Luxembourg Against Racism ». L’intégralité du film est visible sur
www.youtube.com et sur
www.camicieverdi.com


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