MUSÉE(S): Traitements différents

L’invitation aux musées du weekend dernier a permis de jeter un coup d’oeil sur les traitements différents infligés à deux musées importants pour le Luxembourg : celui de la forteresse et celui de la Résistance.

Devrait renaître de
ses cendres: le musée
de la Résistance

Même si le Luxemburger Wort croit avoir vu des « zahlreiche Besucher » lors de la visite guidée du musée de la forteresse en compagnie de la ministre de la culture Octavie Modert, la réalité était un tantinet moins palpitante. Ils étaient une petite douzaine à se faufiler dans les galeries vides de l’ancien fort Thüngen. « Au moins, les toilettes sont des modèles dernier cri », constatait, mi-amusé, mi-consterné un des visiteurs. « Oui, mais c’est là le trou dans lequel les millions d’euros ont disparu », lui répondait un autre. L’atmosphère de la visite était plutôt tendue pour ainsi dire. Et pour cause : Comment faire visiter un musée – surtout s’il est mentionné dans la presse presque chaque jour – qui est? vide. Bon, pas tout à fait vide, car il reste les maquettes, qui expliquent en long et en large l’ancienne constellation des installations fortifiées. Ce qui est peut-être intéressant pour des historiens, mais pas pour le grand public. Car, point de vue panneaux d’information ou visite interactive ou du moins quelques témoignages sur le mode de vie à l’intérieur de ces murs centenaires, c’est carrément le désert. C’est juste qu’on a installé des tables dans les différentes salles du rez-de-chaussée, ce qui donne l’impression qu’un jour on pourra y fêter des « Quetschefest » – mais le musée de la forteresse ne ressemble toujours pas à un musée. Au premier étage, l’atmosphère vire carrément. C’est fantômatique. Un gardien esseulé fait ses rondes dans un hall pourvu de colonnes du genre post-moderne – il faut savoir qu’à ce niveau, les « faiseurs » du musée de la forteresse avaient les mains libres pour choisir le design des lieux à condition de respecter les dimensions – mais, à part une autre maquette géante, il n’y a vraiment rien à voir. Même pas la fameuse pierre Berlaimont que le conservateur du musée aurait fait « voler » à la fondation Pescatore. D’ailleurs, au cours de la visite, cet artéfact n’est même pas mentionné.

Et pourtant, cela aurait fait grand bien de la voir. Comme l’a dit l’un des visiteurs : « Comme ça, ils auraient au moins deux pièces à montrer : la pierre et le bâtiment lui-même ». Mais bon, pour que le musée de la forteresse devienne vraiment un musée digne de ce nom, il faudra encore faire montre de beaucoup de patience. Rendez-vous pris pour la prochaine invitation aux musées, pour voir s’il y aura peut-être l’ombre d’un concept. Qui devrait voir le jour dans les deux ou trois années à venir. Pour celles et ceux qui ne veulent pas attendre : depuis que le musée de la forteresse est passé sous l’égide du MHNA, on peut se faire guider à travers ce vide intersidéral chaque semaine aux heures d’ouverture.

Car un musée – et même si la thématique qu’il traite est très spécifique – en dit toujours long sur ses concepteurs. Et le musée de la forteresse devait aussi, dans un premier instant, se préoccuper de l’aspect identitaire que les Luxembourgeois entretiennent en relation avec « leur » forteresse. Or, le fait que son installation soit une telle débâcle témoigne aussi de la difficulté de définir cette identité ou plutôt « ces » identités. Le problème est ainsi beaucoup plus profond et complexe qu’initialement prévu. Mais peut-être qu’une conception muséale plus technique, qui met un accent sur le fonctionnement de l’ancienne forteresse ainsi que sur l’histoire et l’évolution des bâtiments serait idéale pour enfin sortir les « dräi Eechelen » du bourbier dans lequel les gestionnaires du projet l’ont empêtré. En tout cas, la patience du public est exténuée. Et ce n’est pas seulement la Cour des Comptes, qui dans un rapport spécial a dressé une liste de toutes les incongruités qui ont accompagné la création de ce musée jusqu’à aujourd’hui, qui doit penser que la récente rallonge budgétaire est aussi la toute dernière chance de ce projet pour aboutir à quelque chose de palpable, sinon de représentatif. Sinon, on devra repenser le tout et en faire un restaurant ou un lieu de fête alternatif. Finalement, dans un contexte de crise économique, il est déjà assez difficile de faire passer la pilule au contribuable en mettant le paquet pour récompenser l’incapacité notoire de certains fonctionnaires de l’Etat. Un musée en friche n’est sûrement pas ce qui sauvera l’honneur.

Un musée en dit toujours long sur la société qui le crée.

Justement, les friches semblent être – à première vue – la seule chose que partagent le musée de la forteresse et celui de la Résistance. Etabli depuis 1956 – l’année du cinquantenaire de la ville – sur la place du Brill à Esch-sur-Alzette, faisant face au théâtre, c’est sûrement un des monuments les plus connus de la « métropole du fer et de l’acier », mais aussi un des plus délaissés. En ce moment, il est même très difficile d’y accéder, car il faut se faufiler à travers les barrières qui délimitent le chantier du nouveau parking souterrain que la ville s’apprête à installer, avant de le recouvrir d’une nouvelle place qui certes est un peu moins kitsch que celle voulue par Lydia Mutsch et André Heller, mais qui ne rentre toujours pas très bien dans le cadre de la réalité multiculturelle du quartier Brill.

Toutefois, ce musée fait depuis belle lurette partie de ceux que les gouvernements successifs avaient prévu de promouvoir et de restaurer. Mais jusqu’à tout récemment, pas grand-chose ne s’est passé dans les halls monumentaux de cette bâtisse qui, en plus d’abriter le musée, accueille aussi la justice de paix ainsi que l’antenne eschoise de l’Adem.

C’est que le musée de la Résistance s’est – au fil des ans – un peu endormi. A part les classes scolaires qui doivent y passer obligatoirement au moins une fois pendant le cycle de l’école primaire, il n’attire pas grand monde. Peut-être parce que peu de choses sont faites pour le rendre plus attractif, peut-être aussi parce que le thème de la Résistance et – dans un cadre plus large – celui de la Deuxième Guerre mondiale est considéré par la majorité de la population comme supposé connu et qu’elle n’éprouve pas le besoin de se déplacer dans un musée pour s’informer sur ce pan de l’histoire.

Une autre raison pourrait être celle que l’histoire de la Résistance et celle de la collaboration est source de conflits. Et qu’il manque – surtout en ce qui concerne la collaboration – toujours de sérieux fondements scientifiques pour pouvoir établir et montrer ce phénomène dans toute son ampleur. Toutefois, le musée ne se concentre pas seulement sur les mouvements de résistance face à l’oppresseur nazi, mais évoque également l’univers des camps de concentration, ainsi que la traque aux juifs luxembourgeois et le sort que leur réservait l’occupant.

Mais les choses sont sur le point de bouger pour ce musée du moins aussi important pour l’histoire luxembourgeoise que celui de la forteresse – ne serait-ce que parce que la résistance et la guerre sont des thèmes qui lient le grand-duché aussi à l’extérieur. Ainsi, vendredi dernier, une conférence de presse a eu lieu pour communiquer l’existence d’une nouvelle asbl « Frënn vum Resistenzmusée » – qui veut redorer le blason du musée et en même temps de la ville.

A part la multiplication des activités éducatives et culturelles, il s’agit aussi de le rendre plus attractif aux jeunes générations. Le président de cette nouvelle association, le député André Hoffmann (déi Lénk) voit la situation évoluer : « Ceux qui ont initié le musée dans les années 50, une association d’anciens combattants, sont sur le point de disparaître – et avec eux leur mémoire. Il fallait que quelqu’un prenne la relève. Car la dernière rénovation date des années 80 et nous la devons surtout à l’engagement personnel du ministre de la culture de l’époque, Robert Krieps, qui, par sa biographie personnelle, était très attaché au musée », raconte-t-il. Mais, vingt ans, ça fait long ? même pour un musée. « Ce qu’il faut faire maintenant, ce n’est pas seulement réfléchir à l’esthétique, mais aussi à l’esprit de ce musée. Il faut en faire un centre attractif, si l’on veut, pour les jeunes. C’est-à-dire non seulement un lieu de mémoire, mais aussi un lieu de réflexion sur cette époque sombre. En gros, il faut repenser le concept du musée pour l’adapter à notre époque».

La raison pour laquelle les choses n’ont pas bougé jusqu’ici reste pourtant dans l’ombre : « Cela fait dix ans que nous entendons des déclarations bienveillantes, sans en voir les conséquences », déclare Hoffmann, « Peut-être est-ce dû aux différends chroniques entre la commune d’Esch et le ministère de la culture. Pourtant, je reste confiant pour que le projet évolue enfin dans le cadre du redressement de tout le quartier du Brill, prévu par la mairie d’Esch ». Surtout que de toute façon, le musée s’agrandira dès que la justice de paix aura déménagé dans ses nouveaux lieux.

Ainsi, à l’exemple de ces deux musées, on peut aussi entrevoir ce qui cloche dans la culture muséale luxembourgeoise : d’un côté, il faut un public passionné. En d’autres termes : on attend toujours l’asbl « Frënn vum Festungsmusée ». De l’autre côté, le problème semble qu’aucun musée n’ait une vocation vraiment universelle. C’est-à-dire que pour chaque groupement d’intérêts, on prévoit un musée qui ne pourra jamais dépasser son « peer group » initial.

Dans ce contexte, on ne peut que saluer l’ambition du musée de la Résistance de s’inscrire dans un cadre plus large.


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