PEINTURE: Chewing-gum indien

En invitant Brad Kahlhamer, la galerie Nordine Zidoun continue de lancer de jeunes peintres américains au Luxembourg – et la peinture outre-Atlantique est loin d’être morte.

Des visages superposées à la façon d’un totem, traversées par des rayons lumineux dont on ne sait pas si les visages les émettent ou – au contraire – les transpercent ; une rockeuse assise dans un coin et des têtes de mort omniprésentes qui hantent les toiles et les rendent mortifères, comme celles de James Ensor. En observant les toiles de Brad Kahlhamer, on se rend au plus profond de l’Amérique.

Peu connu au Luxembourg et en Europe, Kahlhamer est pourtant loin d’être une page blanche aux States. Né en 1956 à Tucson dans l’Arizona avant de déménager dans le Wisconsin, Kahlhamer a fait ses études à l’université de Wisconsin-Fond du Lac avant de se lancer sur les routes en tant que musicien ambulant. Ce deuxième talent va d’ailleurs l’accompagner un peu partout dans son parcours et il a déjà deux enregistrements à son actif. Mais ce n’est qu’en 1982 et avec son déménagement à New York que la carrière de Kahlhamer prend son envol. D’abord directeur artistique de la « Topps Chewing Gum Company » jusqu’en 1993, il affirme son indépendance en fondant et administrant le « Hess Modern », un espace artistique et alternatif dans le quartier de Chelsea. Ensuite c’est la gloire : il se voit décerner de nombreuses bourses et prix, il collabore avec le Smithsonian National Museum of the American Indian et fait ses premiers pas sur le vieux continent.

L’attrait de ses compositions sur le public américain est évident : Kahlhamer mobilise une symbolique presque plus qu’américaine. Ces tableaux semblent être issus de films westerns cauchemardesques, d’où émanent d’étranges croisements entre des aigles américains plumés, des têtes de morts et des symboles indiens.

Et comme le révèle le titre « Topps and The Indians », ces derniers semblent justement se trouver au centre de l’exposition en cours au grand-duché. Topps est la marque de chewing-gum pour laquelle l’artiste a bossé dix ans de sa vie et les Indiens ne peuvent que se situer aux antipodes de ce monde brillant et superficiel de la publicité. C’est ce mélange entre surface et fond du bocal, entre une histoire reniée et un présent insaisissable qui crée la tension qu’expriment les toiles de Brad Kahlhamer. Le ton sombre, voire déprimant des tableaux renvoie à une histoire mal digérée et toujours vivante – quoique navrante pour tous les impliqués. Mais l’artiste ne donne aucune direction à suivre. Ces oeuvres témoignent d’une déchirure profonde, mais ne proposent pas de solutions aux problèmes.

Pour donner encore plus de force à ses images, Kahlhamer a dévéloppé son propre langage de signes qui réapparaissent – tels des fétiches – dans presque tous ses tableaux. Ainsi, les têtes de mort et les rayons qui transpercent presque les toiles, les rockeuses à l’érotisme aussi froid qu’une toile de Paul Delvaux dont le spectateur ne sait que faire ou encore des inscriptions qui renvoient aux éternels mythes américains comme « Normandy » au-dessus d’un tableau représentant une scène de guerre hallucinée et bien-sûr « Topps », dont il copie parfaitement le logo.

En tout, « Topps and The Indians » est une exposition qui pourrait en apprendre aux éternels eurocentristes qui ne voient en l’Amérique contemporaine qu’un continent peuplé de bigots va-t’en-guerre et barbares. Il existe aussi une autre Amérique et Brad Kahlhamer est l’un de ses hérauts.

A la galerie Nordine Zidoun, jusqu’au 22 mai.


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