PHOTOGRAPHIE: La base

Depuis un mois, l’espace Argentik est en train de remplir une mission qu’aucune autre institution du pays n’a su accomplir : donner enfin un forum aux jeunes photographes.

L’espace Argentik: un nouveau forum pour la photographie de tout poil.

Parfois, les meilleures idées naissent de la frustration. Cela peut arriver aux gens qui par exemple ont choisi de faire de leur passion leur métier, et doivent constater que la réalité de ce métier ne leur convient pas : trop d’obligations, de compromis à faire, mais aussi le facteur de l’argent qui entre en compte. Des problèmes que Christophe Olinger, photographe et un des fondateurs de l’espace Argentik connaît bien, trop bien même. Après avoir étudié la photographie, il se lance dans le business grand-ducal, ce qui signifie pour un photographe : la presse. Pour un amateur de photographie d’auteur, aller prendre des clichés de chiens écrasés ou tirer le millionième portrait de la grande-duchesse et de son beau chapeau peut s’avérer frustrant. « Après un passage au service information et presse, je me suis rabattu sur la vidéo. J’étais tellement frustré de mes expériences en photographie que je n’ai pas pris un seul cliché en quatre ans », raconte Christophe Olinger.

Et pourtant, avec le temps, la passion pour la photographie renaît. Il décide donc avec son collègue Joël Nepper de fonder l’espace Argentik – un forum pour la jeune photographie luxembourgeoise. Les règles du jeu sont simples : toutes les six semaines, une nouvelle exposition thématique réunit de nouveaux photographes, dont un doit être un « outsider », un photographe donc qui n’a jamais – ou presque – exposé ses travaux.

« Pour les artistes photographes confirmés, des galeries existent et les musées non plus ne leur sont pas fermés », estime Olinger. « Mais pour un jeune photographe il est extrêment difficile de montrer ses oeuvres. Ce qui peut entraîner une certaine frustration, et peut même conduire à l’abandon d’une passion, ce qui serait catastrophique. » C’est là le fonds de commerce et le fond de la philosophie de l’espace Argentik : être à la fois une galerie et un forum pour la jeune photographie. Même si Olinger insiste qu’il n’y a pas de limite d’âge, mais que leur préférence ira toujours aux travaux de qualité qui jusqu’à présent n’ont pas eu la chance de se faire connaître d’un grand public.

« C’est pourquoi nous insistons beaucoup sur la qualité. Nous sommes bien sûr ouverts à toutes les techniques, qu’elle soient digitales, analogues ou expérimentales. Mais la qualité technique, le cadrage et le papier sur lequel les clichés sont tirés doivent être d’un niveau propre à être exposé dans un musée », explique Olinger. Ce qui explique aussi pourquoi toutes les photos montrées dans la galerie sont signées, numérotées, portent un titre dans le meilleur des cas et surtout qu’il y a toujours une affichette indiquant son prix.

« Pourtant, nous sommes loin de faire dans le commercial pur et dur. En ce moment, nous sommes sur le point de remplir toutes les paperasses nécessaires pour former une asbl. », raconte-t-il. Ce qui ne rentre pas forcément en conflit avec les affichettes de prix sur les photographies, car premièrement ceux-ci sont fixés par les auteurs eux-mêmes – la galerie encaisse pourtant une commission de trente pour cent – et deuxièmement : les bénéfices qui rentrent dans la galerie ne doivent que compenser les investissements personnels de Christophe Olinger et de Joël Nepper. Pour l’instant, les deux sont bénévoles – même si d’autres personnes les aident tout aussi gratuitement – et bossent à la galerie à côté de leur boulot d’origine. Un autre plus de la galerie Argentik est leur idée de constituer un catalogue de leurs artistes : « Une fois l’exposition terminée, les clichés ne disparaissent pas pour autant – ils resteront dans un coin de la galerie et seront toujours visibles sur demande », explique Olinger, qui insiste aussi sur la « troisième dimension » de la galerie, à savoir le lieu social. En effet, des « cafés photographiques » avec discussions entre photographes et autres professionnels, ainsi que des « Slide Parties » où des photographes peuvent montrer leurs derniers travaux sur un beamer sont prévus.

Les meilleures idées viennent d’en bas

Point de vue contacts avec d’autres institutions, il est encore trop tôt pour tirer un bilan selon Christophe Olinger. « Le CNA, en tant qu’institution étatique, a son cahier de charges, qui diffère totalement du nôtre. Et puis, côté ministère de la culture on n’a rien entrepris pour le moment, car nous n’avons même pas encore de forme légale. Pourtant, on ne s’interdit rien pour le futur. »

Un futur qui semble grand ouvert, si on le mesure à la qualité de l’exposition actuellement en cours, « Révélation » – qui veut aussi donner une idée de la suite des expositions auxquelles pourra s’attendre le public.

Il y a d’abord les travaux de Fabrizio Maltese, qui impressionnent autant par leur taille que par leur qualité technique. Photographiant en couleur, avec une lentille spéciale utilisée par les militaires pour leurs clichés aériens, les images que crée Maltese ont avant tout un effet bizarroïde sur celui qui les regarde. A cause de la lentille pas comme les autres, le photographe a réussi à flouter des parties de l’image pour en faire apparaître d’autres, révélant ainsi des détails qu’une photo normale n’aurait pas montrée. Ainsi, ces clichés – qui proviennent de la série « Toy Cities », démarrée en 2006 – montrent l’absurdité de la vie des grandes métropoles, tout en jetant un regard attendrissant sur leur triste réalité.

Les travaux de Joël Nepper sont d’une qualité toute différente. D’abord par leur taille et la technique utilisée par l’artiste : petits et en noir et blanc. Et puis le sujet – s’il remplit toujours la condition d’être une révélation – diffère d’autant plus avec Maltese et les autres photographes de l’exposition. Ce qui est révélé ici, c’est la chair dans son plus simple appareil. Des corps nus s’enlacent, on voit beaucoup de peau, parfois un peu de chevelure mais il y a surtout une chose qui manque : la perspective. Le spectateur ne sait pas dans quel sens il faut regarder ces clichés, ce qui est voulu par Nepper, dont le surréalisme est une des inspirations. Cet effet est surtout obtenu par un collage savant des différents clichés pris : mais au lieu de recoller les morceaux pour leur donner un sens nouveau, ceux-ci fondent dans un fantasme qui met le spectateur en désarroi et pourrait même peut-être le forcer à affronter ses propres fantasmes.

Plus sentimentales, les photos de Christophe Olinger. Sa série sur les châteaux d’eau du grand-duché n’est pas forcément idéale si on veut donner un coup de couleur à sa salle à manger. Cela tient aussi à la technique utilisée par Olinger : celle du virage au sélénium, qui rend les clichés majoritairement sombres, mais leur procure en même temps une luminosité un peu mystérieuse. « J’ai voulu par cette technique m’attaquer au thème de la mémoire, ou plutôt de la perte de celle-ci. De la peur qu’on éprouve en constatant que des choses disparaissent, dans la réalité comme dans la mémoire ». Ses châteaux d’eau fantômatiques sont donc, plus que des hommages au temps perdu, de vrais questionnements.

Le dernier des quatre – et aussi celui dans la position de l’« outsider » – s’appelle Mike Zenari et ne devrait pourtant pas être un inconnu, du moins pour les amateurs de musique luxembourgeoise, vu qu’il s’est illustré par ses nombreux portraits de groupes et le design du marketing de ces derniers. Pourtant, si le titre de sa série « Whatever You Do, Don’t Tell Anyone » est emprunté au groupe Queens of the Stone Age, ses photos ne montrent pas des musiciens en extase. Ce sont des photographies à peine sexy d’une jeune fille qui se cache dans les bois, sans jamais montrer son visage. En réunissant ainsi deux espaces psychologiques assez éloignés – la forêt mystérieuse et la jeune fille sortie tout droit d’un clip vidéo – Mike Zenari crée un paysage où toutes nos peurs et nos désirs peuvent se déployer.

En fin de compte, l’espace Argentik est un phénomène typique dans la scène culturelle luxembourgeoise : là où les institutions officielles ne sont pas présentes et ferment leurs portes et leurs yeux aux nouvelles initiatives, des acteurs jeunes et motivés remplissent l’espace ainsi crée. S’ils continuent ainsi, on peut être sûr que dans quelques années, la ministre de la culture inaugurera une exposition en essayant de récupérer un peu de la gloire qui – comme d’habitude – lui échappe.

Révélation, encore jusqu’au 1er août à l’espace Argentik, 29, rue Pasteur, Luxembourg-Limpertsberg.


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