EXPOSITION: C’est bien un Casino

von | 23.07.2010

Avec sa dernière exposition « Ceci n’est pas un Casino », le Casino-forum d’art contemporain tente l’expĂ©rience auto-ironique – ce qui ne lui rĂ©ussit qu’Ă  moitiĂ©.

Détourné ludiquement : la table de billard de Stéphane Tidet.

Admettons que le titre de l’exposition prĂŞte Ă  sourire. La double rĂ©fĂ©rence au cĂ©lèbre tableau de Magritte et Ă  l’anecdote rĂ©currente qui veut que les employĂ©-e-s du Casino doivent souvent expliquer aux touristes errants que ce Casino n’est pas fait pour jouer mais pour consommer de l’art contemporain est bien trouvĂ©e. Pourtant, elle fait aussi apparaĂ®tre un soupçon de nombrilisme dans une maison d’art pourtant connue pour son ouverture Ă  toutes les tendances.

Le thème de « Ceci n’est pas un Casino Â» est donc le jeu, sous toutes ses approches artistiques. Si on considère que la composante ludique est essentielle Ă  l’art contemporain, faire une exposition sur le jeu devrait donc ĂŞtre assez facile, un peu trop facile mĂŞme.

D’emblĂ©e, en montant les escaliers qui mènent vers le hall principal du Casino, l’installation magistrale « I, The World, Things, Life Â» du SuĂ©dois Jacob Dahlgren se dĂ©voile aux yeux du visiteur. Tout le mur est pris par des cibles de jeux de flĂ©chettes en noir et blanc et deux caisses pleines de flĂ©chettes rouges invitent le spectateur Ă  l’interactivitĂ©. Le ton est donnĂ© : outre de consommer seulement son art, le spectateur est invitĂ© Ă  y participer. Car en jetant des flĂ©chettes sur une des cibles, il ne change pas seulement l’oeuvre d’art, mais il gagne Ă  chaque coup. Vu qu’il est assez impossible de rater une cible, on pourrait mĂŞme retourner le jeu et dire que celui qui place une flĂ©chette entre les cibles gagne des points.

L’approche du Luxembourgeois Paul Kirps est tout Ă  fait diffĂ©rente. Loin d’ĂŞtre interactives, ses sculptures unissent la pop-art, de par leur signifiĂ©, et le graphisme minimaliste de par leur signifiant. Les deux pièces exposĂ©es dans le cadre de cette exposition « High Score Â» et « Terminal Â», reprĂ©sentent un flipper et un distributeur de billets. La rĂ©ussite de Kirps est de donner envie au spectateur de toucher ses sculptures malgrĂ© leur froide apparence et le fait qu’elles soient rĂ©duites Ă  leur strict minimum en se passant par exemple de toute inscription textuelle – on saisit le signe par l’esthĂ©tique. MĂŞme si on comprend mal en quel sens un distributeur de billets entre dans le concept ludique de l’exposition. L’argent, après tout, c’est pas drĂ´le.

Une autre dimension est celle des jeux vidĂ©o, Ă  laquelle aucune exposition sur ce thème ne pouvait Ă©chapper. Et on est plutĂ´t bien servis. Première installation Ă  attirer l’oeil du spectateur : « Citizen Coombs Wins ! Â» d’Antoinette J. Citizen et Courtney Coombs. Ce duo d’artistes australiennes a dĂ©tournĂ© dans la meilleure tradition situationniste un jeu vidĂ©o ultra-connu par la gĂ©nĂ©ration des plus de trente ans : Mortal Kombat. Jadis dans le viseur des associations parentales pour sa grande brutalitĂ© – c’Ă©tait un des premiers jeux Ă  montrer du sang pixelisĂ© lors des coups assĂ©nĂ©s aux adversaires – il est devenu de nos jours un grand classique des jeux d’arcade. Mais la madeleine proustienne et digitale proposĂ©e ici diffère un peu de l’original. Si le dĂ©but du jeu est le mĂŞme – avec choix des joueurs et choix des dĂ©cors – le match Ă  mort des deux joueurs est un peu bref. Car dès l’injonction « Fight Â» qui invite Ă  commencer, les deux figures tombent raides mortes et une voix proclame « Citizen Coombs Wins ! Â». Par ce petit dĂ©tournement, ils mettent en avant l’absurde de ces jeux qui de toute façon se terminent avec la victoire de l’ordinateur. Autre travail sur les jeux vidĂ©os et disposĂ© dans la mĂŞme salle : « Street Fighters Â» d’Hermine Bourgadier. Une sĂ©rie de dix portraits de joueurs dans des salles d’arcade. Leurs visages en sueur, leurs yeux vides et leurs traits tirĂ©s donnent une impression de l’investissement absolu des joueurs, obsessifs ou non, et une dĂ©monstration du pouvoir magnĂ©tique des pratiques ludiques.

Autre obsĂ©dĂ© de la manette, le NĂ©erlandais Walter Langelaar avec son installation « nOtbot Â». Ici, la manette est aux commandes dans le premier sens du terme, vu qu’elle bouge d’elle-mĂŞme et donne l’impression que le jeu – projetĂ© sur un Ă©cran – se joue de manière autonome. Pourtant, le type de jeu est diffĂ©rent, vu que Langelaar s’intĂ©resse davantage Ă  la pratique de l‘ « ego shooter Â» oĂą le joueur se trimballe seul dans un monde virtuel et doit faire usage dans la plupart des cas d’un armement lourd pour se dĂ©fendre contre ses adversaires. Mais le plus intĂ©ressant dans son travail est la fĂ©tichisation de la manette de contrĂ´le – mĂ©taphore inquiĂ©tante de notre monde de plus en plus automatisĂ©. Une autre rĂ©fĂ©rence Ă  ce fĂ©tiche se trouve au premier Ă©tage avec le travail de l’Allemand Olaf Val, baptisĂ© « Verstärker Â». Ici, une manette d’un producteur bien connu est reliĂ©e Ă  une simple ampoule Ă©lectrique que le spectateur peut allumer en maniant les contrĂ´les. LĂ  oĂą l’oeuvre de Langelaar broie du noir et tourne autour d’elle-mĂŞme, celle de Val verse dans l’ironie en reliant deux objets aussi distants dans leur usage que dans le temps – si l’on considère les moments de leurs inventions respectives.

Autre installation ironique, voire vraiment ludique, « Landscape Â» d’Antoinette J. Citizen dĂ©jĂ  mentionnĂ©e. Ici, c’est carrĂ©ment le rĂŞve de toute une gĂ©nĂ©ration qui devient rĂ©alitĂ©. La pièce est dĂ©corĂ©e d’objets tirĂ©s directement des jeux vidĂ©os Super Mario, avec lesquels la firme Nintendo a conquis les chambres d’enfants partout dans le monde. Qui n’a jamais rĂŞvĂ© de se promener un jour dans Marioland ? C’est surtout en intĂ©grant – en dimensions rĂ©elles – les fameuses caisses frappĂ©es du point d’interrogation qu’elle parfait l’illusion. Pourtant, « Landscape Â» est loin d’ĂŞtre une oeuvre essentiellement positive. Une fois entrĂ© dans la pièce, le visiteur a aussi une impression de claustrophobie qui peut vite devenir gĂŞnante.

Tandis que les salles du rez-de-chaussĂ©e du Casino sont dĂ©diĂ©es aux jeux ludiques, celles du premier Ă©tage se consacrent plus au jeu sous l’angle sportif. C’est l’installation « Golemball Â» du Français Laurent Perbos qui ouvre le bal. Une sculpture gĂ©ante faite de balles de tennis transpercĂ©es de javelots fait allusion Ă  la dimension de combat inhĂ©rente Ă  toute pratique sportive. Le golem, ce monstre fait de glaise et sorti tout droit de l’univers fantastique judaĂŻque est ici l’incarnation du combattant tout autant qu’il rappelle une figure de l’imagerie chrĂ©tienne : le martyr Saint SĂ©bastien transpercĂ© de flèches.

Autre pièce qui relie la violence et le sport : « Afterhours Â», du NĂ©erlandais Marc Bjil. Ici, c’est le terrain de basket en tant que symbole d’une certaine urbanitĂ© pauvre mais fière qui est signifiĂ©. Cette image du terrain coincĂ© entre deux barres d’HLM qui est la seule distraction et la seule ambition des jeunes de ces quartiers a tellement Ă©tĂ© mĂ©diatisĂ©e que sa signification en tant que telle s’est depuis longtemps Ă©rodĂ©e. En effet, le terrain de Bjil est cloisonnĂ© par des grillages et les marques au sol remplacĂ©s par des tubes en nĂ©ons. L’atmosphère glauque – encore renforcĂ©e par des barbelĂ©s et des dĂ©tritus par terre – est celle d’un symbole de fin de vie et marque aussi le contraste avec le travail de la Luxembourgeoise Letizia Romanini. Son installation « Sans titre Â» se compose d’un anneau de basket et d’un filet, avec la seule diffĂ©rence que celui-ci est en laine et semble interminable – une subtile allusion au fait que le monde ludique se dĂ©finit par lui-mĂŞme comme inĂ©puisable avec comme seule limite l’homme.

Sans vouloir aller plus loin dans les dĂ©tails – il resterait encore nombre d’oeuvres Ă  prĂ©senter – on peut retenir deux choses : ou bien le monde ludique manque de profondeur ou l’exposition n’en tient pas assez compte. Car mĂŞme si certaines oeuvres sont amusantes, le spectateur ressort du Casino en restant sur sa faim.

Au Casino-Forum d’art contemporain jusqu’au 5 septembre.

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