IMAGES AMATEUR: Tu veux mes pixels ?

Poussiéreux, vos albums photo et vos bandes vidéo ? En analysant les images amateur du siècle passé, Une publication du CNA prépare la réflexion sur la production et les usages actuels, à base de technologie digitale.

Cinderella wants to be friends on Facebook.

Qu’est-ce qu’une photo, qu’est-ce qu’un film ? Il y a dix ans seulement, la réponse semblait évidente : on effectuait des tirages de négatifs sur papier, on projetait des diapos ou des bobines de films sur un écran blanc, on visionnait des cassettes vidéo sur une télé. Les images, fixes ou animées, étaient liées à un support matériel et, dans l’esprit des gens, étaient le plus souvent confondues avec celui-ci. C’est à cette réalité que se rapportaient deux seminaires du Centre national de l’audiovisuel (CNA) en 2008 et 2010 ainsi qu’une publication relative au premier seminaire, « Private Eyes and the Public Gaze : The Manipulation and Valorisation of Amateur Images ».

Que l’univers académique travaille les yeux rivés sur le passé n’est pas étonnant : les théories sur lesquelles on se base ou qu’on cherche à réfuter ont été conçues des décennies auparavant, et des institutions comme le CNA se sont spécialisées dans la sauvegarde des images sur supports matériels. Un livre comme « Public Eyes » est l’occasion de vérifier dans quelle mesure des idées du 20e siècle peuvent contribuer à analyser les productions photographiques et filmiques du 21e.

Révolution antipelliculaire

En effet, les technologies de l’image se transforment à un rythme particulièrement rapide. Ainsi, alors que l’humanité était en train de digérer la révolution de la reproductibilité des oeuvres graphiques – qu’avait thématisée Walter Benjamin dès 1935 dans « Das Kunstwerk im Zeitalter seiner technischen Reproduzierbarkeit » – une seconde révolution dans le monde de l’image se préparait. Dès les années 80 l’enregistrement vidéo avait relativisé l’importance du support matériel : certes, on enregistrait encore en analogique et sur bande, mais l’oeil humain ne pouvait pas accéder directement à ces « images magnétiques » comme il le pouvait avec celles sur pellicule. Parallèlement, dans de nombreux usages professionnels, se généralisait le recours aux images digitales – ou plutôt digitalisées, car l’enregistrement continuait à se faire à l’aide de technologies analogiques.

Depuis le début du siècle, en dix ans à peine, la photo et le film analogiques, liés à leur support matériel, ont disparu du monde amateur. Certes, il subsiste des armoires de DVD et des albums photo – composés et commandés sur le web – mais les images sont de plus en plus souvent produites et utilisées sans support matériel spécifique. Aujourd’hui, on peut stocker sa collection d’images et de films sur un disque dur relié à l’ordinateur et à la télé, ou même sur un service de stockage en ligne, alors que la diffusion se fait la plupart du temps entièrement par l’internet.

C’est au niveau de la diffusion que s’impose le constat d’une révolution – rendue possible par les nouvelles technologies sur base de capteurs opto-électroniques, ainsi que par la place prise par l’internet dans notre quotidien. Ainsi, les photos ne sont pas seulement envoyées par courriel aux ami-e-s intéressé-e-s, comme cela pouvait se faire avec des épreuves sur papier – qu’il fallait tout de même faire tirer auparavant. Feuilleter l’album des vacances d’été ou assister à la projection de diapos lors d’une soirée conviviale a été largement remplacé par l’envoi d’un courriel groupé contenant un link vers la « galerie » en ligne – chacun-e contemplera les images quand il en aura le temps et l’envie. Depuis peu, avec le « Web 2.0 », caractérisé par son interactivité, la diffusion à distance des photos retrouve une dimension conviviale : placées dans des blogs ou sur Facebook, d’autres internautes y réagissent par des commentaires, ce qui peut donner lieu à des conversations en groupe.

La diffusion des films se fait bien sûr également au niveau du Web 2.0. Mais la forme que prend le « cinéma amateur » de ce début de 21e siècle est un produit à la fois de démocratisation et de reproduction de la culture d’expert. D’un côté, produire des films est resté techniquement moins accessible que photographier – jusqu’à l’apparition des fonctions vidéo sur les appareils photo et celle des logiciels de montage faciles à utiliser. De l’autre côté, alors que tout propriétaire d’un portable devient « photographe », la cinématographie reste sans doute un médium plus difficile à maîtriser. Ainsi, la mise en ligne de films amateur se fait en général sur des portails dédiés à cette fonction comme Youtube. Le caractère des vidéos produites a également bien plus changé que du côté des images fixes : il s’agit en général de clips assez courts, souvent de séquences fortement retravaillées sur ordinateur, voire même de dessins animés, et – nouveauté – de simples diaporamas plus ou moins sophistiqués, enregistrés en format film.

Pionnière du photo-blog

Il y a donc bien du neuf sous le soleil. Et pourtant… En feuilletant le livre « Private Eyes », nous tombons sur Nan Goldin, sorte de grand-mère du photo-blogging, évoquée par Danielle Leenaerts dans « The Valorisation of Amateur Photography with Regard to Intimate Photography ». Goldin s’est bâtie une réputation en documentant la vie de bohême du quartier de la Bowery Street à New York. Mais loin de porter un regard extérieur de photographe à la recherche d’une mise en image, elle a simplement photographié ses amis et les gens autour d’elle, de la même manière qu’on tient un journal intime. Elle n’en est pas moins reconnue comme artiste-photographe, consacrée notamment par une grande rétrospective au Centre Pompidou en 2002. Danielle Leenaerts constate que son style de « photos intimes », qui a fait fureur depuis dans l’art et la mode, est à l’opposé de la « photographie créative » telle que définie par Pierre Bourdieu. Cette mise en question de la distiction entre grand art et production amateur risque encore de s’accentuer dans la mesure ou des artistes professionnels exploreront les possibilités du « Web 2.0 ».

La fonction du photographe amateur de « renforcer l’intégration du groupe familial en réaffirmant le sentiment qu’il a de lui-même et de son unité » (Bourdieu cité par Leenaerts) se retrouve également dans les activités sur Facebook – mais plutôt à l’échelle des groupes d’amis, pour lesquels on poste des clichés documentant des activités sociales, en taguant les visages des personnes représentées. Notons en passant que dès aujourd’hui, de nombreuses images anodines placées en ligne sont d’une qualité technique élevée.

Qu’en est-il du caractère fragmentaire des nouvelles images amateur évoqué parmi les 30 axiomes que Patricia Zimmermann a contribués à « Private Eyes » ? A première vue, la facilité technique avec laquelle on produit des images conduit à une photographie irréfléchie, donc très subjective et donnant une vue très partielle des objets montrés. Cependant, l’immersion, à travers internet, dans le monde global amène nombre de photographes à tenir compte inconsciemment des autres images du même sujet, des réactions des internautes et du contexte dans lequel ces images seront visualisées. Disons qu’au siècle passé, on réfléchissait avant de déclencher à cause du coût de la pellicule, alors qu’aujourd’hui, on réfléchit avant de poster parce qu’on tient compte des réactions possibles sur le web.

L’image mondialisée

C’est cette même conscience d’être connecté au monde entier qui pousse les photographes et cinéastes amateur à accompagner leurs oeuvres de mises en contexte : conscient-e-s d’atteindre un public potentiellement bien plus large que ses amis, ses concitoyens ou son groupe social, ils et elles fournissent des explications et des commentaires qui font généralement défaut aux albums et bobines poussiéreux qui atterissent dans les archives des centres comme le CNA.

Hélas, cette conscience d’une publicité extrême pose aussi de nouveaux problèmes. Dans le monde asynchrone d’internet, l’action de regarder est dissociée de celle de montrer. D’où un réflexe de contrôle qui se manifeste par le retrait, voire la destruction d’images qu’on considère comme périmées. C’est ainsi que pourraient disparaître de précieux documents sur une « manif Facebook » parce que sur les clichés on voit l’ex de la photo-blogueuse, avec lequel elle ne veut plus être associée dans le regard des autres. Alors que les images sur support traditionnel étaient simplement mises à l’écart, et pouvaient être récupérées une fois les esprits apaisés.

Il y a donc « dépatrimoinisation » au nom d’un individualisme globalisé, où chacun se sent maître de ses clichés et nul n’est responsable de leur mise en valeur collective. Elle est heureusement contrecarrée par des initiatives comme www.vergessene-fotos.de et www.archive.org (section « Home Movies »). Le livre « Private Eyes » montre assurément que la réflexion sur les images du 20e siècle offre aussi des outils pour appréhender celles du 21e. Il serait temps cependant que les spécialistes et les instituts se tournent résolument vers l’étude des images digitales et dématérialisées – dont la longévité – sous la menace permanente de la touche « Delete » – est toute théorique.

Private Eyes and the Public Gaze:
The Manipulation and Valorisation of Amateur Images, edited by Sonja Kmec and
Viviane Thill, Kliomedia 2009, 24,90 euros.


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