CINÉMA: Le joueur

Après « Chungkin Dream » en 2008 et l’actuel « High/Low », tous les deux dans nos salles obscures, le réalisateur luxembourgeois Jean-Louis Schuller propose une vue documentaire sur les mégalopoles chinoises.

L’esseulement : une des faces les plus néfastes du destin du joueur.

C’est un vrai plongeon. La caméra de Jean-Louis Schuller monte et descend les façades de Hong Kong et de Macao comme si elle était montée sur la tête d’un oiseau. Mais un drôle d’oiseau qui prend son temps pour se laisser fasciner par le panorama des gratte-ciels. Il y a aussi du respect dans cette attitude de commencer un documentaire – d’ailleurs, les deux films « Chungkin Dream » et « High/Low » commencent de façon similaire. Comme si on devait d’abord gratter la façade, pour ensuite découvrir le fourmillement inouï qui se trame derrière ces tristes blocs de béton. Une familiarisation parfaite pour un spectateur qui n’est pas usé par les « miles and more » et pour qui une mégalopole asiatique est toujours synonyme d’aventure et d’exotisme.

Qu’il n’est pas seul dans sa quête de quelque chose de nouveau est démontré par « Chungkin Dream », un court métrage de 17 minutes qui est montré en avant-partie de « High/Low », qui avec ses 54 minutes dure allègrement plus longtemps. « Chungkin Dream » nous invite à partager le quotidien des habitants des « Chungkin Mansions », un bloc urbain appartenant à la ville de Hong Kong, mais qui fait bande à part dans la vaste jungle urbaine de la ville. Car les « Chungking Mansions » sont le quartier des immigrés et des sans-papiers qui atterrissent à Hong Kong dans l’espoir d’une vie meilleure et d’être aussi propulsés en avant par le boom chinois. On y trouve des personnes d’origine africaine, des Pakistanais, mais venant aussi d’autres pays asiatiques.

Une vraie Babylone donc, qui ne connaît pas la haine de l’autre. Car dans le confinement extrême de ce bloc, qui est en plus totalement surpeuplé, des conflits raciaux seraient tout simplement suicidaires. Cette attitude est bien décrite dans la phrase d’un cafetier pakistanais qui, en discutant avec des clients de toutes origines, lâche : « Les gens sont comme les fleurs, il y en a de toutes les couleurs. Dieu a fait les fleurs, comme il a fait les hommes ». Pourtant, il ne fait pas bon vivre dans ce florilège. « Ce sont des prisons sans barreaux », comme le décrit un des habitants. Généralement laissés aux indigents et aux illégaux, les « Chungking Mansions » sont un vrai cauchemar urbain : bâtiments vétustes, absence de mesures de sécurité, loyers élevés pour des habitations malsaines grouillant de cafards et d’autres insectes. Le tout dans un climat délétère où les gens doivent chercher à survivre chaque jour, avec mais aussi contre les autres. Dans les Mansions, la vie est une course et qui perd son rythme, peut aussi perdre sa vie. Car pour les illégaux, la vie est partout un cauchemar, en Europe comme en Asie.

Ce qui frappe dans le documentaire de Jean-Louis Schuller, c’est sa façon d’approcher ces personnes. Sans misérabilisme et sans trop d’explications non plus. Exit le narrateur omniscient et en off, qui dissèque ce qui est projeté à l’écran. A la fin du documentaire, le spectateur est plutôt gagné par l’impression d’avoir parcouru lui-même pour quelques heures les « Chungking Mansions », et de n’avoir pas compris grand-chose, de ne pas avoir percé le mystère de ce qu’il voit. Naît alors en lui une émotion qui devrait le pénétrer après chaque bon film documentaire : la curiosité qui pousse au désir d’explorer.

Les fleurs de Dieu.

Une curiosité qu’a éprouvée Jean-Louis Schuller lui-même en tournant « Chungking Dream ». « C’est pendant le tournage que l’idée pour mon prochain film est née », explique-t-il. « Nous avons passé beaucoup de temps à Hong Kong à ce moment et l’intérêt pour les mégalopoles chinoises allait croissant. Mais c’est surtout le choc que j’ai éprouvé en me rendant compte des immenses divergences sociales qui co-existent dans ces villes, qui m’a poussé vers les milieux des joueurs. Car en général, les joueurs chroniques et malades sont des pauvres. Des pauvres qui rêvent de devenir riches, dans une atmosphère où le statut social – qui apparaît sous formes de symboles – joue un rôle de plus en plus important. »

C’est ainsi qu’est née l’idée de faire « High/Low ». Un film qui diffère de « Chungking Dream » non seulement par sa longueur, mais aussi par son sujet. Alors que le premier documentaire tirait essentiellement le portrait d’une entité urbaine par le biais de ces habitants, « High/Low » est entièrement dédié à ses personnages. Des quidams en somme, qui à un moment ou un autre de leur vie, ont succombé à la tentation du gain rapide, facile et surtout sans contrepartie en matière de travail. Schuller filme des accoutumés à tous les stades et revient sur eux au fil de son film.

Nous faisons d’abord la connaissance de Ji, un jeune approchant la trentaine. C’est le cas-type du joueur qui ne trouve pas la sortie du cercle vicieux du jeu. Qui – même après plusieurs tentatives d’arrêt et grâce à une famille bienveillante qui l’aide à couvrir ses dettes – ne peut toujours pas dire non aux paris en ligne, aux salons de jeu et aux stades hippiques. Il est vrai qu’une mégalopole asiatique est l’enfer pour chaque personne qui veut arrêter le jeu, car il est omniprésent. Des halls de jeux vidéos où l’on peut miser se trouvent à chaque coin de rue et les publicités vantant les mérites des casinos garnissent des pans de murs entiers. Les explications de Ji sur son addiction sont aussi simples que logiques : « J’ai un boulot morne où je vais chaque jour. Mais quand je veux me sentir bien, la seule chose que je peux faire et qui me rend heureux, c’est le jeu ». Il est aussi le seul personnage chancelant dans « High/Low », quelqu’un qui sait qu’il ne pourra pas continuer pour l’éternité comme ça : « Je veux un changement dans ma vie », confesse-t-il à la caméra, stoïquement assis sur une banquette d’autobus.

Le doute, ce n’est pas le cas de Michael. Le père de famille a été un joueur totalement accro pendant des années et a même failli perdre ce qu’il aime le plus : sa femme et sa famille. Son histoire est celle d’un homme qui a trouvé une solution : Jésus. C’est la foi qui l’a aidé à sortir de l’enfer du jeu, et en le voyant assister à une messe au bord des larmes, on sent qu’il revient de loin. C’est aussi lui qui semble le plus souffrir de la nouvelle société chinoise. En conduisant son taxi dans les rues débordées de Hong Kong, il se plaint : « Tout le monde en veut à tout le monde. Nous sommes tous devenus concurrents ».

La concurrence n’est pas ce qui déplaît au troisième personnage introduit par Schuller. Peter est l’exact contre-exemple des deux premiers : c’est un gagnant. Ses gains atteignent les 600.000 dollars de Hong Kong par an. Peter donne sa recette aux spectateurs. D’abord – si on mise sur les chevaux comme lui – il faut connaître le monde hippique, et pour cela il faut des années d’expérience. Et puis, il faut jouer avec stratégie, ne pas miser des sommes énormes et savoir quand s’arrêter. Avec ses idées, Peter est vite devenu un homme connu qui possède quelques-uns des meilleurs chevaux sur les parcours de Macao. Comme quoi, ce n’est pas toujours la banque qui gagne – il y a aussi des joueurs qui deviennent eux-mêmes des institutions bancaires.

Ou leur propre fantôme. Comme le cas d’Auntie, seul personnage féminin de « High/Low » et le seul qui soit vraiment attachant. Entre la quarantaine et la cinquantaine, Auntie est un personnage quasi anonyme qui a abandonné sa vie familiale, professionnelle et sociale pour ne vivre qu’au jour le jour, bercé par le rythme du jeu. Divorcée, elle a perdu de vue sa fille avec laquelle elle ne s’entendait pas. Commencent alors ses pérégrinations dans Hong Kong où elle ne cherche que la distraction. La dimension tragique de sa vie éclate quand elle confesse qu’elle a perdu tous ses vrais amis, car entre joueurs, l’amitié ne compte guère.

Le rêve existe.

« High/Low » est un documentaire atypique. Loin des leçons de morale auxquelles nous ont habituées Michael Moore et ses acolytes, mais aussi loin des commentateurs omniscients des documentaires télévisés. Jean-Louis Schuller filme ses sujets avec tendresse et empathie. D’ailleurs, il admet qu’au moment où naissait l’idée du film – lors du tournage de « High/Low » – qu’il a aussi tenté de jouer un peu : « Mais c’était surtout pour comprendre l’attrait auquel succombent ces personnes et pour mieux les approcher. Même si ce n`était pas absolument nécessaire, ce fut tout de même bénéfique. Ne serait-ce que pour me rendre compte que perdre de l’argent, même de petites sommes, me rendait nerveux », raconte-t-il. Schuller ne voit pas dans son film une métaphore du capitalisme asiatique qui
serait en train de prendre la domination du monde : « Ce n’est pas le propos du film, une telle interprétation va trop loin. J’ai juste voulu faire un film sur quelque chose qui me passionnait ».

On peut espérer que ce jeune réalisateur, dont le vrai métier est directeur de la photographie, se passionne encore pour beaucoup d’autres choses, car « High/Low » est vraiment une bouffée d’air frais dans un cinéma luxembourgeois qui a tendance à tourner autour de lui-même. C’est aussi pour cela qu’il a choisi de vivre à Londres : « Certes, il faut se battre beaucoup plus qu’au Luxembourg, mais c’est un défi que j’accepte. De toute façon, si au Luxembourg je pourrais plus facilement entrer dans des productions en tant que directeur de la photographie, le nombre de ces productions reste tout de même petit. La pluralité qui règne à Londres est une bonne source de motivation et d’inspiration. Et puis, j’ai toujours préféré vivre dans les grandes villes, elles m’intéressent beaucoup plus que la province ». Dont acte.

« Chungking Dream » et « High/Low », actuellement à l’Utopia.


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