BERLINALE: Double langage

Après un jubilé bien célébré, la Berlinale mise sur le renouveau. Ici peu de glamour, mais beaucoup de jeunes réalisateurs pour servir une édition marquée par son engagement politique. Quoique…

Une image qu’on ne verra donc pas en Russie : extrait du film « Khodorkovsky » qui sera montré à la Berlinale et dont une copie fût mystérieusement volée dans l’appartement du réalisateur.

Berlin n’est pas Cannes. Les organisateurs ont beau chercher à donner un vernis glamour à la capitale allemande il faut avouer qu’une mer azur et un horizon clair ont peu à craindre du ciel bas berlinois habituel en cette fin d’hiver maussade. Certes, les célébrités ne manquent pas. Matt Damon, Jeff Bridges et les frères Coen ont foulé en premiers le tapis rouge de la Marlene-Dietrich-Straße, non pas pour présenter une improbable suite au Big Lebowski, mais pour l’avant-première européenne de leur western, « True Grit ». Madonna est également de la partie. Fidèle à ses habitudes, elle a annoncé sa visite pour faire partager à une poignée de privilégiés trois petites minutes, ni plus, ni moins, de son prochain film « W.E ».

Mais la sauce people ne prend pas vraiment à Berlin où les célébrités restent accessoires. Car si le Festival de Cannes joue la carte du tout-glamour, la Berlinale veut rester proche de son public et implique cette année encore une demi-douzaine de petits cinémas de quartier sur un total de 21 salles liées au festival. Ainsi, ce dernier devrait être accessible au plus grand nombre.

Dans cette nouvelle édition, les films en compétition officielle mettent en avant des jeunes réalisateurs traitant notamment des problèmes relationnels de trentenaires au creux de la vague. Dans son « Come Rain, Come Shine », Lee Yoon-ki met en scène un couple en quête de sens, dans un huis-clos tout aussi impressionnant qu’étouffant. Même doute dans « The Future » de Miranda July, où un couple fait face à une aliénation progressive suscitée par une connexion continuelle à internet. Une recherche infructueuse du bonheur qui se trouve également au centre de la production allemande « Schlafkrankheit » d’Ulrich Köhler.

Jeunesse et égarement

Egalement en compétition, « Pina » est l’hommage de Wim Wenders à la danseuse et chorégraphe Pina Bausch, décédée en 2009. Bien que de nombreuses zones d’ombre couvrent encore le film, on sait toutefois qu’il s’agit d’un jeu esthétique entre danse et cinéma présenté en 3-D. De quoi aiguiser la curiosité de nombreux cinéphiles avertis.

Autres films attendus, dans la section Panorama notamment, la suite de « Tropa de Elite » de José Padilha se déroulant dans les favelas de Rio de Janeiro, ou « The Devil’s Double » de Lee Tamahori, un film fantastique où un prince noir sème le chaos sur son passage. A évoquer également, la section Forum qui présentera comme à l’accoutumée des films expérimentaux du monde entier ou la rétrospective dédiée cette année à Ingmar Bergman avec des projections d’oeuvres choisies.

Une présence luxembourgeoise estimable

Avec deux coproductions, la présence grand-ducale n’est pas en reste. « Dernier étage gauche gauche » d’Angelo Cianci, tourné en grande partie au Luxembourg, met en scène un procureur qu’un délinquant prend par erreur en otage. Barricadés en haut d’un building, le quiproquo s’aggrave en cet anniversaire du 11 septembre, car les policiers sont persuadés d’avoir affaire à de dangereux terroristes. Au Luxembourg le film etait déjà en salle d’ailleurs.

La seconde coproduction sera présentée en avant-première dans la sélection officielle mais hors compétition, il s’agit de « Mein bester Feind » de l’Autrichien Wolfgang Murnberger, une coproduction Samsa Film avec Moritz Bleibtreu et Georg Friedrich dans les rôles principaux. L’intrigue se déroule dans l’Allemagne nazie où deux amis d’enfances, l’un juif, déporté dans un camp, l’autre devenu SS, échangent leur identités pour garder la vie sauve.

A noter également la présence du jeune réalisateur et scénariste luxembourgeois Eric Lamhène sur le Berlinale Talent Campus et la participation de l’actrice également luxembourgeoise Vicky Krieps à la production allemande en compétition « Wer wenn nicht wir », où les errements d’une jeune Gudrun Ensslin, future tête de file de la Fraction Armée Rouge, tiennent le haut de l’affiche. Une contribution modeste mais non négligeable pour le Luxembourg qui confirme ainsi son statut de pôle de production cinématographique européen.

Solidarité avec Jafar Panahir

Une programmation qui semble contenter les Berlinois, car ils s’arrachent les billets en vente depuis lundi dernier. Une place de choix restera pourtant vide, c’est celle du réalisateur iranien Jafar Panahir, membre du jury, mais victime des autorités de son pays à cause de son travail. Une politique probablement explicable par son succès auprès de la critique internationale qui acclame régulièrement son cinéma humain et décalé. Il a abordé la cause des femmes dans « Hors Jeu », primé par le Grand Prix de la Berlinale 2006, ou la question sociale dans « Sang et Or », récompensé à Cannes en 2003. Un engagement et un talent qui lui a valu d’être invité en mars dernier à participer au jury de l’édition 2011 du festival berlinois.

Parallèlement, les autorités iraniennes l’ont une nouvelle fois attaqué en justice, cette fois aux côtés de son collègue, le réalisateur Mohammad Rasoulof, à cause de leur prétendu projet de film sur la révolte anti-gouvernementale de l’été 2009. La sentence est tombée en décembre. Panahir et Rasoulof ont été condamnés à 6 ans de prison et à 20 ans d’interdiction professionnelle. En solidarité avec leur combat pour la liberté d’expression en Iran, le festival projette quatre longs-métrages ainsi que quelques courts-métrages de Panahir dans le cadre de la programmation officielle. Et sa chaise vide symbolise son absence au sein du jury.

Dieter Kosslick, le directeur du festival, a souligné l’importance d’un tel message dans le contexte des révoltes que vit le monde arabe et qui pourraient s’étendre à l’Iran : « Qui l’eut cru, il y a à peine un mois, que nombre d’entre nous allaient devoir annuler leur séjour ensoleillé en Tunisie ? », a-t-il ironisé. Cet engagement est tout à l’honneur de la Berlinale, bien qu’il contraste avec le silence entourant une autre affaire.

Iran, Russie : un engagement à deux vitesses

Cyril Tuschi est sous pression. Il y a une semaine, ses locaux berlinois ont été saccagés et parmi les ordinateurs volés se trouvaient celui où il conservait la version finale de son documentaire, « Khodorkovsky ». Pendant cinq ans, Tuschi a réuni 180 heures d’interview de proches, de collaborateurs et d’hommes politiques liés à l’oligarque russe Mikhaïl Khodorkovski. Incarcéré depuis 2003, condamné pour escroquerie et fraude fiscale, certains observateurs voient en lui un dissident victime du système Poutine. Le film, brossant un portait de Khodorkovski, dévoile l’envers du décors de cette Russie officieuse. Heureusement, une version de travail envoyée par Tuschi au festival sera tout de même présentée, néanmoins sans les interlocuteurs russes du réalisateur. Ils comptaient, dans un premier temps, participer à l’avant première mais ont annulé leur voyage par peur de représailles.

La Berlinale tiendrait-elle un double discours ? Alors qu’il est facile de réagir sur l’Iran, un sujet lié à la Russie semble générer bien plus de retenue chez les organisateurs. Pourtant, une simple condamnation des violences et des intimidations contre un réalisateur indépendant et son travail, quels qu’en soient les auteurs, aurait suffit. La Berlinale a préféré le silence.

On ne peut que saluer le désir d’organiser un festival proche du public à la programmation riche et variée, mais en ce qui concerne l’engagement politique, peut être que plus de cohérence serait de mise.

www.berlinale.de


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