Cette semaine les trois derniers bébés du cerf bleu ont été présentés: des films documentaires sur la Grande Région et son « épopée ».

Le miroir de la Grande-Région est une chose bien complexe, ici dans « Blà , blä, blá ».
Chassez le cerf bleu et il revient au galop. C’est ce que penseront peut-ĂŞtre quelques-un-e-s de celles et de ceux qui iront voir « L’Ă©popĂ©e de la Grande RĂ©gion » au cinĂ©ma ces prochaines semaines. Mais qu’est-ce qui se cache derrière ce titre ? L’Ă©popĂ©e du preux chevalier qui abattit le cerf bleu pour le manger tout cru ? Non, en fait il s’agit de trois films documentaires qui ont Ă©tĂ© financĂ©s par le budget de l’annĂ©e culturelle 2007 et qui viennent enfin d’ĂŞtre finalisĂ©s. C’est donc aussi une excellente occasion de se poser la question suivante : Quatre ans après, que reste-t-il de l’enthousiasme de la capitale culturelle europĂ©enne luxembourgeoise et grand-rĂ©gionale ?
HonnĂŞtement, pas grand chose, sinon quelques institutions aux noms aussi grandiloquents que leur contenu est inconnu du public et qui s’efforcent de perpĂ©trer dans les coulisses, ou du moins sur papier, les efforts menĂ©s en 2007. A la rigueur aussi quelques collaborations entre artistes, mais l’effet escomptĂ©, Ă savoir une vraie prise de conscience de la communautĂ© que forment les six partenaires de ladite Grande RĂ©gion, est restĂ©e aussi utopique que dĂ©sirĂ©e. Mais bon, finalement depuis 2007 il y a eu d’autres chats Ă fouetter : une crise financière qui a affectĂ© parmi d’autres le monde culturel et certainement freinĂ© quelques initiatives plus ambitieuses au risque de provoquer un certain repli identitaire sur les sphères nationales, dĂ©laissant par la mĂŞme le territoire trop thĂ©orique et expĂ©rimental de la Grande-RĂ©gion. Et puis, il suffit d’allumer la tĂ©lĂ©vision pour se rendre compte qu’en ce moment le monde est un peu en train de perdre la boule.
Il rĂ©gnait donc une curieuse atmosphère au cinĂ©ma Utopolis ce mardi soir, lors de l’avant-première des trois films documentaires qui forment « L’Ă©popĂ©e de la Grande-RĂ©gion ». Un peu comme si on avait exhumĂ© encore une fois l’optimisme et l’urgence crĂ©atrice de l’annĂ©e culturelle, un peu comme si – les portes une fois fermĂ©es – exclu le mauvais monde 2011 pour replonger dans un passĂ© certes proche, mais pourtant assez lointain pour le glorifier un tant soit peu. En d’autres mots : il flottait dans l’air un curieux parfum de nostalgie?
Mais avant d’en venir aux documentaires eux-mĂŞmes, il faut Ă ce point exprimer une critique Ă©lĂ©mentaire du concept de « L’Ă©popĂ©e de la Grande RĂ©gion » : la longueur. Un film Ă 52 minutes ça va, deux de suite ça commence Ă lasser mais au troisième on commence Ă se demander pourquoi on ne va plus souvent dans des rĂ©trospectives d’Ingmar Bergman tellement c’est long. Quoiqu’il ne faudrait en aucun cas sacrifier un des documentaires ; il aurait fallu peut-ĂŞtre dĂ©velopper une autre formule pour le projet.
Venons-en donc au premier film : « Eurobabel » de StĂ©phane Bubel. C’est une oeuvre en somme lĂ©gère et ludique qui prĂ©sente l’Ă©norme avantage de ne pas se prendre trop au sĂ©rieux. StĂ©phane Bubel rĂ©ussit ce tour de force en employant deux astuces : premièrement, il s’implique personnellement dans le film, puisque le personnage principal est son fils Yanis. AgĂ© de quelques mois Ă peine, il apparaĂ®t rĂ©gulièrement en gros plan pour donner son « commentaire » de la narration exĂ©cutĂ©e par son paternel. Secondo, Bubel profite de cette constellation pour se permettre quelques raccourcis et une distance ironique qui donne au film une lĂ©gèretĂ© qu’on ne retrouvera pas dans les deux autres. La narration qui commence par l’obligatoire « Il Ă©tait une fois? » pose le dĂ©but de l’histoire de la Grande RĂ©gion au moment de la mort de Charlemagne et de la division de son empire entre ses trois fils. C’est connu, Lothaire et sa Lotharingie – un nom qui n’apparaĂ®tra que plus tard – coincĂ© entre ses deux frères, n’Ă©tait pas très content du lopin de terre que lui avait lĂ©guĂ© son paternel. Alors que l’un fonda l’empire français, l’autre faisait de mĂŞme avec l’empire germanique – et on connaĂ®t le reste de l’histoire. Ce que Bubel entreprend c’est justement de raconter l’histoire de cet « empire du milieu » que beaucoup de personnes ignorent encore de nos jours. Et pour ce faire, rien de mieux qu’un conte de fĂ©es oĂą s’affrontent lutins et autres crĂ©atures fantasmagoriques. Pour l’anecdote : les lutins c’est les Luxos. En fin de compte « Eurobabel » est peut-ĂŞtre le seul des trois films qui pourrait sans problème trouver un public au-delĂ de nos latitudes, puisqu’il est aussi bien informatif que drĂ´le et Ă©quilibrĂ©. Et honnĂŞtement, entendre parler Schuman avec une fausse voix de lutin, ça vaut le coup.
Cerf exhumé
« BlĂ , Blä, Blá », par Donato Rotunno, le second film, ne remplit pas ces conditions Ă cent pour cent et c’est bien dommage, car l’idĂ©e du rĂ©alisateur Ă©tait plutĂ´t originale : mettre en scène « Bingolingo », un faux quiz sur la Grande RĂ©gion, en alternant les prises de studio avec des interviews bien rĂ©elles axĂ©es sur les spĂ©cificitĂ©s linguistiques du cru. Mais malheureusement, la sauce ne prend pas vraiment. D’abord le spectateur a du mal Ă comprendre le concept voulu par Donato Rotunno, et puis les excursions sur le terrain rĂ©el sont mal Ă©quilibrĂ©es. En finale, le rĂ©alisateur passe Ă cĂ´tĂ© de pas mal de dimensions en se rĂ©signant Ă n’interviewer que deux groupes de gens : des « vrais » Luxembourgeois dans un cafĂ© qui expliquent leur façon d’aborder ce chaos, ce qui est vraiment très drĂ´le, et puis des Ă©coliers de tous âges frĂ©quentant l’Ă©cole europĂ©enne. Or le quotidien de cette dernière – mĂŞme s’il est linguistiquement encore plus complexe – n’est pas celui de la rue. Quid des vieux Italiens qui causent au soleil dès qu’il se montre et des langages hybrides luso-franco-serbo-italo-luxembourgeois parlĂ©s par les gamins des quartiers plus pauvres de Luxembourg ou du Sud du pays ? Cette carence gâche un peu les ambitions du jeune rĂ©alisateur, qui, pourtant a eu le mĂ©rite de l’idĂ©e la plus originale.
Ce qui n’est malheureusement pas le cas du dernier film : « Chuchotements de la Grande RĂ©gion » de RĂĽdiger Mörsdorf. LĂ , on est carrĂ©ment dans le style reportage historique Ă trois balles que passent les chaĂ®nes privĂ©es de seconde et de troisième zone, et encore de prĂ©fĂ©rence après minuit. Certes, la thèse initiale de Mörsdorf vaut bien qu’on s’y attarde un peu, mais l’Ă©xĂ©cution du tout avec reconstitutions historiques Ă l’appui est franchement ennuyante.
Quant Ă la thèse de « Chuchotements de la Grande RĂ©gion », elle est surtout intĂ©ressante car elle lĂ©gitime un discours ambiant, actuel et particulièrement nausĂ©abond : les racines chrĂ©tiennes de l’Europe. Selon le rĂ©alisateur, l’histoire de la Grande RĂ©gion commence en l’an 600 quand dĂ©barque le moine irlandais Colomban. InitiĂ© aux rites celtiques et druidiques de sa culture, il les a mĂ©langĂ©s Ă sa nouvelle religion Ă laquelle il vient de se convertir : le catholicisme. Mörsdorf explique comment les moines irlandais ont changĂ© la donne en inventant leur Ă©glise et leur façon de vivre la foi. Et tout au long du film il tire des parallèles avec l’histoire, pour en arriver Ă comparer le moine Colomban Ă Robert Schuman. Un peu trop pathĂ©tique après tout.
En bref : « L’Ă©popĂ©e de la Grande RĂ©gion » n’est certes pas parfaite, mais elle vaut bien qu’on lui sacrifie une soirĂ©e, ne serait-ce que pour se frotter Ă ces trois reprĂ©sentations diffĂ©rentes Ă tous niveaux de ce que nous sommes et de ce que nous pensons ĂŞtre.

