CINÉMA BRÉSILIEN: Au-delà de Copacabana

C’est une nouveauté : la semaine prochaine débutera la première édition luxembourgeoise du festival du cinéma brésilien. Quatre films qui donneront un coup de projecteur alternatif aux clichés et lieux communs.

Des Dzi Croquettes à l’ex-président Lula : le Brésil à mille facettes sera présent la semaine prochaine au Luxembourg.

Pendant quatre jours, l’avenir sera au cinéma Utopia à Luxembourg. Il s’agit du Brésil, « o país do futuro », comme avait amoureusement qualifié Stefan Zweig sa terre d’asile où il mourut en 1942. Un pays, mais parfois aussi un rêve qu’ont caressé de nombreux Luxembourgeois en quête d’une vie meilleure, il y a plus d’un siècle de cela. Un rêve qui inspira également Terry Gilliam dans sa dystopie déjantée oscillant entre Kafka et le « 1984 » d’Orwell, « Brazil », dont le seul lien est le lancinant thème musical d’arrière-fond éponyme. Bref, ce pays sortira prochainement du royaume des songes pour connaître son premier festival cinématographique au Luxembourg dans les salles de l’Utopia à Limpertsberg du 24 au 27 octobre. Seulement quatre journées, c’est peu comparé aux autres festivals au Luxembourg et des environs : l’arabe de Fameck, l’italien de Villerupt, le Festival Cineast ou encore la semaine espagnole, qui se déroule au printemps. Mais si le festival rencontre son public, ce dont nous ne doutons pas, les prochaines éditions devraient pouvoir se donner les moyens d’une programmation plus ambitieuse. En attendant, les quatre films projetés (deux documentaires et deux fictions) sont prometteurs. Si le choix n’était pas si évident (il fallait se contenter des films qui sont hors du circuit international), il n’en est pas moins judicieux et permet de brosser un premier portrait assez divers.

L’idée de ce festival a germé dans la tête de quatre personnes il y a deux ans de cela. Nous avons rencontré deux d’entre eux : Pieca Lévy, une Brésilienne vivant au Luxembourg depuis plus de vingt ans et membre de l’Action solidarité tiers-monde (ASTM) qui patronne le festival, et Niki Shillinglaw, un Anglais, « brésilien de coeur ». Ensemble, ils ont monté « Made in Brazil » avec l’idée en tête de faire connaître ce pays au-delà des clichés qui oscillent entre les images de filles superbes se promenant sur les plages de Copacabana ou la misère et la violence brute des favelas. Ce n’est donc pas pour rien que la première édition a été intitulée « Oubliez vos clichés ». Cependant, ils sont conscients que le fait même de vouloir combattre des clichés ramène automatiquement le spectateur vers eux. Et donc, si d’autres éditions devaient voir le jour, il s’agira de « normaliser » la perception sur le Brésil, en pariant sur l’intelligence d’un public conscient que le Brésil n’est pas réductible à ses clichés et qu’il ne sera donc plus nécessaire de le rappeler sans cesse.

Certes, les favelas sont une réalité. Tout comme la violence qui peut y régner, comme l’a illustré José Padilha avec « Tropa de elite » en 2007, qui fut un succès international et dont le second opus est sorti dans les salles cette année. Padilha y relate sans prendre de gants les interventions d’une troupe d’élite de la police militaire dénommée BOPE (« Batalhãr de operações Policiais Especiais ») qui devait « nettoyer » les favelas de Rio de Janeiro en vue de la visite du pape Jean-Paul II en 1997.

La revanche des favelas

Mais la réalité des favelas ne se réduit heureusement pas à ce volet sombre. Malgré les difficultés, « on y vit et on y est même joyeux », comme le souligne Pieca Lévy. Et c’est avec un portrait plus complexe et aux visages multiples que s’ouvre le festival avec « 5x Favela, Agora por nós mesmos » (5x favelas, Cette fois-ci par nous-mêmes). En fait, il s’agit d’une sorte de réédition 50 ans plus tard du célèbre « 5x Favela » sorti en 1962, une compilation de cinq courts-métrages réalisés par des figures de proue du « Cinema novo » (Marcos Farias, Miguel Borges, Joaquim Pedro de Andrade, Leon Hirszman et Cacá Diegues). Si les cinéastes du Cinema novo brésilien devaient souvent payer le prix de leur contestation des conditions sociales et politiques de leur pays en étant forcés à l’exil par la dictature militaire, « 5x Favela » péchait un peu trop par une vision externe aux favelas, correspondant plus à celle que s’en donnaient les classes moyennes. Ainsi, cinq décennies plus tard, Cacá Diegues donne leur revanche aux habitants des favelas : il s’est limité à la supervision technique du projet et – comme le suggère déjà le titre – les cinq récits ont été écrits par des habitants des favelas et réalisés par de jeunes réalisateurs brésiliens. Comme son prédécesseur, ce film a rencontré l’adhésion du public et a remporté quinze prix dont celui du Documentaire Rio International Film Festival.

Plus iconoclaste, un documentaire sur un mouvement artistique et politique des années 70 qui attaqua de front le régime sera projeté le mardi 25 octobre : « Dzi Croquettes » retrace, avec son contexte social et politique, le travail d’une troupe de théâtre qui connut un succès énorme dans les cabarets de Rio et de Paris. Cette troupe, constituée de treize hommes qui se distinguaient par leurs travestissements androgynes, menait de front une contestation politique et sociale acerbe. La critique était joyeuse et jubilatoire, pleine d’ironie et de provocation, et visait non seulement les conventions sexuelles, avec son brouillage des identités de genre, mais la société dans son ensemble. Un peu peut-être à l’image de mouvements tels que les « Gazolines » en France, qui alliaient subversion, « gaïeté » dans tous les sens du terme et radicalisme politique – très loin de vouloir tristement singer la famille hétéro petite-bourgeoise.

Le fait que le Luxembourg soit devenu après le Portugal, le deuxième pays lusophone d’Europe, a certainement favorisé la réalisation de ce festival. Mais il serait faux de le réduire à ce facteur. C’est que le pays change : à l’instar d’autres pays d’Amérique latine, le Brésil est en train de rattraper son retard historique. De 90 millions d’habitants, il y a encore plus d’une cinquantaine d’années, ce pays-continent en compte aujourd’hui plus de 200 millions. Certes, il souffre encore des ravages causés par la période coloniale, suivie de la prise en main autoritaire par l’oligarchie nationale. Ni les quelques pauses progressistes dans les années 50-60, comme sous la présidence de la bourgeoisie libérale de gauche de Juscelino Kubitschek, le « père » de la nouvelle capitale Brasilia, ni la fin de la dictature dans les années 80 n’ont donné un véritable répit au peuple. Laboratoire du néolibéralisme, l’Amérique latine a devancé l’Europe de deux décennies, avant que, lasse de ses dirigeants corrompus, elle ne les envoie paître pour faire place à des gouvernements qui rompent avec cette doctrine dévastatrice : la Bolivie, le Venezuela, le Nicaragua, Honduras, l’Equateur, le Paraguay, l’Uruguay, l’Argentine et même, depuis peu, le Pérou. Et, évidemment, le Brésil.

« O país do futuro »

De tous les leaders néo-rouges, l’ex-président brésilien, Luiz Inácio da Silva, dit « Lula » (qui veut dire « calamar » en portugais), en est certainement la figure la plus populaire de notre côté de l’Atlantique. Peut-être parce que son gouvernement a mené une politique plus consensuelle, ménageant de fait les sensibilités d’une certaine gauche européenne vite effrayée par des expériences plus radicales. Mais c’est aussi grâce à la personnalité de l’ancien métallo au petit doigt sectionné en usine, qui, avant de se hisser à la tête de la République, fut un leader syndical efficace et charismatique, tant et si bien que la dictature militaire n’hésita pas à l’emprisonner.

C’est d’ailleurs sur ce personnage historique que le festival se clôturera le 27 octobre. « Lula, le fils du Brésil » (« Lula, o filho do Brasil ») n’est pas un documentaire, mais une docufiction retraçant la vie du chef d’Etat qui débuta sous les plus mauvais auspices en 1945 dans la région très aride et extrêmement pauvre de l’Etat du Nordeste. Ce film est certainement le plus controversé, car il touche directement à l’actualité politique. Après tout, avec Dilma Rousseff, le parti des travailleurs de Lula gouverne toujours le Brésil. « Il ne s’agit pas de vouloir faire adhérer le public à Lula ou à sa politique », explique Pieca Lévy, « mais plutôt de montrer cette histoire brésilienne d’un petit garçon très pauvre qui est parvenu à la présidence, tout en conservant une énorme popularité. C’est aussi cela le Brésil. »

Et pour se faire une idée plus globale du Brésil, l’on pourra assister au documentaire « Tamboro », sélectionné pour représenter le Brésil aux Oscars, qui sera projeté le mercredi 26 octobre. Cette projection sera d’ailleurs un peu spéciale, car elle est la seule qui sera suivie d’une conférence en présence de la productrice Rosa Bernardes, la femme du réalisateur, Sergio Bernardes, décédé après la fin du tournage. « Tamboro » est en quelque sorte le point d’orgue du festival : ce documentaire balaie l’ensemble des régions de ce pays colossal et, en plus d’être un régal visuel, propose une vue globale des questions sociales et environnementales en passant par la déforestation de l’Amazonie, la lutte pour la terre, les favelas et la violence urbaine. Et comme le hasard ne peut que bien faire les choses, l’on pourra également compter sur la présence d’une des actrices, Sarito Rodriguez, que les organisateurs ont rencontré fortuitement au Luxembourg ! Comme un petit clin d’oeil du destin qui rapproche, à nouveau, notre modeste contrée des Ardennes au géant amazonien.

« Oubliez vos clichés ? Brazil Film Festival », du 24 au 27 octobre au Ciné Utopia.

Horaires des projections voir agenda .

Pour plus d’informations, visitez le site www.brazilfilmfestival.net ou rendez-vous sur www.utopia.lu


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