FESTIVAL LES TRANSMUSICALES: Entre bises et business

Le festival des Transmusicales de Rennes n’est pas un événement musical comme les autres : axé sur la découverte plutôt que sur les valeurs sûres, c’est le rendez-vous des vrais amoureux de la musique et de ceux qui gagnent leur vie dans ce business.

De tous les styles et de tous les calibres : le rappeur atypique libano-islandais Epic Rain, les rockeurs parigots de Stuck in the Sound, l’époustouflant Colin Stetson et Ghospoet tout droit de Londres.

Dès le premier soir des Transmusicales, le climat breton demande son tribut. Sous la pluie tombant en cordes, les festivaliers entament des sprints entre les différentes tentes à l’extérieur du grand hall « Le Liberté » – l’ancien QG des Transmusicales, qui dans cette édition ne sert que le premier soir. L’ambiance n’est pourtant pas affectée par les douches froides fréquentes, et les Bretons stoïques gardent leur calme et leurs bonnets rouges même à l’intérieur des salles les plus remplies où règnent pourtant des températures torrides, produites par la chaleur de milliers de corps humains qui dansent, ou du moins essaient de bouger, tant la masse de gens est compacte dans certaines salles.

Depuis 33 ans, ce festival pas comme les autres fait vivre la ville de Rennes trois jours de folie musicale par an. Les Transmusicales, c’est un peu comme la fête de la musique, juste que ça dure plus longtemps et que le temps est forcément plus mauvais qu’en juin. « Rennes Rock City », comme nous l’a décrite une habitante qui vit dans la capitale régionale bretonne depuis quelques années, est une ville universitaire et donc habituée aux jeunes. D’ailleurs, la fameuse « rue de la soif » – appelée ainsi à cause de ses nombreux bistrots, officiellement rue Saint-Michel – dans le vieux centre-ville, a été pendant longtemps le théâtre de violents affrontements entre étudiants révoltés et alcoolisés et les CRS. Ces batailles, qui avaient lieu tous les jeudi soirs, attiraient même des révoltés d’autres villes qui venaient se joindre à la bagarre hebdomadaire. Mais ces temps semblent appartenir au passé. La « rue de la soif » pendant les Transmusicales est bien sûr pleine à craquer, mais peuplée d’un mélange d’étudiants, de touristes et de festivaliers plutôt paisibles.

D’ailleurs, comment se plaindre face à un programme tellement chargé et éclectique que le festivalier lambda a forcément la tête qui tourne devant la masse de noms et de groupes qui pour la plupart sont de parfaits inconnus venant de tous les coins de la planète. Car voilà, les Transmusicales sont un festival qui peut se passer d’un atout sans lequel beaucoup d’autres festivals ne pourraient vivre : des headliners. Pas de gros calibres sur les affiches donc, mais par contre une grande quantité de groupes internationaux qui n’ont pas encore vraiment percé auprès du grand public. Et dans ce sens, on ne peut qu’admirer les grandes foules attirées par les Transmusicales, surtout si on vient du Luxembourg, où le public sursaturé de concerts et d’événements boude les vraies découvertes qui lui sont proposées et court derrière les valeurs sûres. Juste pour se plaindre après coup que les salles étaient trop pleines et qu’il fallait attendre dix minutes pour avoir une bière.

Rennes Rock City

Ainsi, la bière tout comme la pluie coulaient à flots le premier soir et le public pouvait se bercer sur les sons de Vinnie Who par exemple, qui est déjà une grosse pointure au Danemark, son pays d’origine. Sous son look androgyne – en fait, on dirait vraiment une femme, aussi à cause de sa voix en fausset parfaite – Niels Bagge, le meneur du groupe, sait exactement comment chauffer une salle avec sa musique qui évoque aussi bien la disco que la new-wave et qui ne renie pas du tout des apports de l’electro plus contemporain. Pas étonnant qu’on le compare déjà à des groupes comme Scissor Sisters et autres aristocrates du dance-floor. Il y était suivi par un des artistes sûrement des plus extraordinaires du festival : Lewis Floyd Henry. Ce « Jimi Hendrix des rues », comme l’appelle la presse anglaise qui l’a découverte dans les rues de Londres, est une sorte d’homme-orchestre de la nouvelle génération. Mêlant un jeu de guitare qui sait unir à perfection une technique époustouflante et un feeling dont on aimerait bien se couper ne serait-ce qu’une part infime, Henry part à la conquête de l’univers musical occidental à sa façon. Du métal le plus lourd aux ballades folk les plus langoureuses, son spectre ne semble connaître aucune limite – et il s’est fait surtout connaître par sa version du classique « Ace of Spades » de Mötorhead, qui en a décoiffé plus d’un. En tout cas, il devrait maintenant figurer sur la liste de nombreux bookers, organisateurs et journalistes.

Ces derniers trois groupes de personnes forment une population un peu à part dans la masse des festivaliers. Reconnaissables à leurs badges, ils ne sont pas aux Transmusicales juste pour le plaisir mais avant tout pour le boulot. Cette année, trois Luxembourgeois ont fait le chemin jusqu’à Rennes pour représenter la scène luxembourgeoise aussi bien que pour découvrir le festival. Ainsi, un représentant de music :lx, une journaliste radio et votre humble serviteur étaient de la partie.

Pour les journalistes, le point névralgique du festival reste l’espace presse, situé au premier étage du Liberté. Un amas de petites pièces, séparées par des murs en bois, sert de lieu de rencontre et d’interview pour tous les médias présents – qui vont du canard local, en passant par des blogs spécialisés en musique, jusqu’à des grosses pointures comme MTV. Dans ce chaos, trouver « son » artiste peut être un vrai parcours du combattant.

Finalement, le woxx a réussi à rencontrer un artiste très prometteur, et qui de surcroît est un rennais d’origine: « Mein Sohn William » qui est aussi un projet solo d’un certain Dorian Taburet. Oscillant entre noise rock, bruitisme et hommage au dadaïsme. Enfin, c’est un peu de tout cela, mais aussi rien de tout cela. Selon Dorian Taburet : « On pourrait dire que c’est une sorte d’opéra-noise-rock, mais aussi une performance. Sur scène, j’incarne un personnage qui n’est pas moi, je joue un rôle et surtout je raconte des histoires ». Du narratif donc, qui nous éloigne de l’univers du non-sens qu’on aime bien accoler aux artistes qu’on ne comprend pas du premier coup. Un nom à retenir donc, vu que sa carrière ne fait que démarrer avec la prochaine publication de son premier véritable album, sur le label renommé « Ici d’ailleurs », qui compte parmi ses artistes des pointures comme Yann Thiersen. Pour l’anecdote : « Mein Sohn William » a le même attaché de presse que l’artiste luxembourgeoise Claudine Muno? Le monde est parfois petit.

Ou trop grand, comme les halls du parc expo de Rennes que les Transmusicales transforment en gigantesque orgie de concerts chaque nuit. Les festivaliers qui s’aventurent ici doivent bien se munir de deux choses : un plan du site et un programme. Et encore, rater des concerts qu’on s’était tout de même promis de voir n’est pas rare. Soit on reste scotché dans une discussion, soit le hall est tellement plein à craquer que les videurs peinent à en bloquer les accès. Nous avons tout de même pu voir quelques bonnes surprises comme Kakkmaddafakka qui viennent de Bergen en Norvège et ne jouent pas de black métal, mais une sorte de disco déjantée mêlant piano, violoncelle et électronique pour créer un torrent musical qui fait écumer les salles. Tout aussi intéressant, dans un registre totalement différent, le saxophoniste Colin Stetson, maître de la respiration circulaire – une technique que seuls les meilleurs savent manier et qui permet de tenir un ton pendant plusieurs minutes – ce musicien de génie, qui a collaboré avec Tom Waits ou Arcade Fire, est capable de tenir en haleine une salle bien remplie seulement par la force de son instrument. D’autres découvertes pour n’en citer que quelques-unes : les Barcelonais de Za ! avec leur rock tribal décapant, Shabazz Palaces pour le hip-hop nouvelle génération. On pourrait encore citer les géniaux Epic Rain et surtout Ghostpoet, un rappeur londonien proche de The Streets. En tout cas, même une simple lecture du programme vaut mieux que celle de mille blogs spécialisés si on veut connaître les nouvelles tendances.

Mais pour un festival où les groupes sont inconnus de façon égale, il y en a qui sont plus égaux que d’autres, comme par exemple la chouchou des médias Sallie Ford. Mêlant son fifties – avec contre-basse et guitare semi-acoustique – et attitude punk, les deux concerts jouées par cette enfant prodige américaine étaient pleins à craquer. Autre groupe dont le centre-ville regorgeait d’affiches, les Parisiens de « Stuck in the Sound ». Leur son rock indé qui n’a rien d’original en soi – ils nous ont eux-mêmes admis s’être inspirés des classiques de l’indé américain des années 90 – donc Sonic Youth, Nirvana et les Pixies, pourrait laisser croire que pour un festival de découvertes, c’est un peu maigre. Mais c’est aussi oublier que la France avait un retard pendant des décennies en matière de rock, surtout indé. Comme leur chanteur l’a décrit : « Il y a toujours eu une scène de rock indépendant en France, il faillait juste que l’industrie s’en rende compte ». Avec leur rock formaté et à succès, cela semble chose faite aujourd’hui.

En tout cas, il est à espérer que pour la prochaine édition des Transmusicales, la mission de music :lx ait été un succès et qu’on verra des groupes luxembourgeois à Rennes. Ils y découvriraient quelque chose d’assez rare dans nos contrées : un public qui ne les connaît pas, mais qui ne demande qu’à les découvrir.

Plus d’infos: www.lestrans.com


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