Parmi les dossiers fantĂ´mes qui traĂ®nent dans les ministères et qui ressortent chaque annĂ©e, il y en a un qui est devenu un grand classique: le musĂ©e de la forteresse. Et le cru 2012 s’annonce prometteur.

A l’aise dans son rôle de pourfendeur de la ministre de la culture : le DP fête 15 ans de déboires autour du musée de la forteresse.
Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’accueil ne fut pas vraiment chaleureux. Vendredi passĂ©, vers 9.30 heures pĂ©tantes, le DP avait invitĂ© la presse Ă un Ă©vĂ©nement qu’il semble chĂ©rir de plus en plus: une vĂ©ritable cĂ©rĂ©monie d’opposition. Mais alors que la confĂ©rence de presse aurait dĂ» se dĂ©rouler Ă l’intĂ©rieur du musĂ©e de la forteresse, les politiciens, les journalistes et les photographes ont Ă©tĂ© bannis devant la porte, dans le froid grisâtre de la capitale matinale. C’est que cette cĂ©lĂ©bration du 15ième anniversaire du musĂ©e de la forteresse n’a pas Ă©tĂ© du goĂ»t de tout le monde et surtout pas celui du ministère de la culture. « J’ai fait plein de dĂ©marches. Au musĂ©e, on m’a envoyĂ© au service des sites et monuments, qui m’ont renvoyĂ© au ministère, qui n’a pas voulu rĂ©pondre. Et quand j’ai eu la ministre de la culture au tĂ©lĂ©phone, elle m’a dit qu’elle ne prĂ©fĂ©rait pas nous faire entrer, car cela crĂ©erait un conflit concernant la sĂ©paration des pouvoirs – le bâtiment Ă©tant sous tutelle du ministère, donc du pouvoir exĂ©cutif, et nous en tant que fraction de dĂ©putĂ©s d’opposition, appartenons au pouvoir lĂ©gislatif », a expliquĂ© Anne Brasseur, visiblement Ă©nervĂ©e par cette tactique gouvernementale.
De 16,5 millions Ă 41,5 millions d’euros
Il faut dire que si tous les ministères et administrations du pays s’en tenaient Ă la sĂ©paration des pouvoirs avec un tel zèle et une telle exactitude, le Luxembourg serait un pays très diffĂ©rent de celui que nous connaissons actuellement. La vraie raison derrière cet attachement soudain aux valeurs de Montesquieu est la gĂŞne immense gĂ©nĂ©rĂ©e par le dossier interminable de ce musĂ©e et surtout le fait que l’opposition politique en fasse ses choux gras. Et, si on regarde un peu l’infâme histoire du projet de ce musĂ©e, on comprend mieux la honte des autoritĂ©s. Tout commence en 1989, avec la dĂ©cision de principe du gouvernement d’installer un musĂ©e d’art contemporain et un musĂ©e de la forteresse (qui devait accueillir une exposition sur l’histoire de la ville et du pays) sur le site « DraĂŻ Eechelen ».
Comme c’est le cas pour presque tous les projets d’envergure, une opposition citoyenne au projet se forme et l’action, très populaire Ă l’Ă©poque, notamment par le biais d’autocollants qui envahissaient les vitres arrières de maintes voitures « Fangeren ewech vun den DraĂŻ Eechelen », voit le jour.
L’enceinte et le parc des « DraĂŻ Eechelen » est aussi Ă cette Ă©poque un lieu populaire, oĂą de nombreuses fĂŞtes officielles ou clandestines ont lieu – les soucis Ă©cologiques et de protection de monuments Ă©taient donc en partie liĂ©s aussi Ă celui de la perte d’un espace libre. La pĂ©tition de l’action « Fangeren ewech vun den DraĂŻ Eechelen » est dĂ©posĂ©e Ă la Chambre des dĂ©putĂ©s en mars 1992. Après, comme cela va arriver plusieurs fois par la suite, une Ă©tourdissante chape de plomb tombe sur le dossier. Il ne refait surface qu’en juin 1995. Robert Garcia, alors dĂ©putĂ© vert, dĂ©pose une proposition de loi relative Ă la crĂ©ation d’un musĂ©e de la forteresse. Une proposition qui deviendra projet de loi, un an et demi plus tard, en dĂ©cembre 1996, lors d’un vote de la Chambre. La « loi relative Ă l’installation d’un MusĂ©e de la Forteresse de Luxembourg dans le rĂ©duit Fort ThĂĽngen » entre en vigueur le 17 fĂ©vrier 1997 – c’est aussi cette date que les dĂ©putĂ©s DP ont choisi comme rĂ©fĂ©rence pour leur petite cĂ©rĂ©monie.
Ensuite, le musĂ©e de la forteresse a totalement pris sa forme fuyante que nous lui connaissons de nos jours : des projets de loi additionnels votĂ©s en avril 2003, relatifs Ă la restauration et la mise en valeur de certaines parties de la forteresse, suivis du rapport spĂ©cial « MusĂ©e de la Forteresse » par la Cour des comptes le 16 octobre 2007 – particulièrement accablant pour la gestion de la part du ministère. Il y est fait Ă©tat de nombreux dysfonctionnements tant dans les travaux pratiques qu’au niveau des experts consultĂ©s – et payĂ©s très chers – pour le volet musĂ©ologique. L’expression « dĂ©faillance des instances de contrĂ´le » tombe dans le rapport et rĂ©veille plus d’un dĂ©putĂ© ou politicien qui roupillait sur le mĂŞme dossier depuis des annĂ©es. L’anecdote sur l’historien français, dont la conception, après plusieurs annĂ©es de travail, a Ă©tĂ© jetĂ©e aux oubliettes parce qu’il n’avait traitĂ© que le volet militaire de l’affaire, commence Ă faire la ronde. L’ouverture promise, puis reculĂ©e plusieurs fois par la ministre de la culture Octavie Modert, n’aura pas lieu et encore une fois, le voile de l’histoire se remet en place au-dessus du rĂ©duit du Fort ThĂĽngen. Entre 2007 et 2010, le chantier est arrĂŞtĂ©, officiellement pour se mettre en accord avec la lĂ©gislation, mais sĂ»rement aussi pour pallier Ă une gestion calamiteuse derrière les coulisses, oĂą la prise de conscience qu’on ne peut pas faire de musĂ©e sans concept a dĂ» faire son petit chemin.
La sĂ©paration des pouvoirs Ă l’honneur
En janvier 2010, la catatonie habituelle fait une pause, avec une interpellation du gouvernement par Anne Brasseur au sujet du chantier toujours en cours. S’ensuit le vote de deux projets de loi qui mentionnent expressĂ©ment les « mesures d’achèvement du MusĂ©e de la Forteresse dans le rĂ©duit ThĂĽngen ». En mĂŞme temps, le futur musĂ©e est retirĂ© du domaine de compĂ©tence du service des sites et monuments, dĂ©jĂ dans la ligne de mire de la presse et du grand public pour d’autres dossiers, et placĂ© sous la tutelle du musĂ©e d’histoire.
En tout, l‘ « affaire » autour du musĂ©e de la forteresse aura suscitĂ© une dizaine de questions parlementaires entre 1997 et 2011 et connu une explosion des coĂ»ts incomparable dans toute l’histoire des infrastructures luxembourgeoises – qui en a pourtant connu plus d’une. Initialement, en 1997, le projet devait coĂ»ter 16,5 millions d’euros, mais après toutes les rallonges et autres enveloppes supplĂ©mentaires, la somme devrait se chiffrer Ă quelques 41,5 millions d’euros, une augmentation de 152 pour cent, excusez du peu.
Pourtant, et comme par hasard, au mĂŞme moment que le baroud d’honneur du DP, tombait un communiquĂ© de presse en provenance du ministère de la culture, annonçant l’ouverture dĂ©finitive du musĂ©e de la forteresse pour cet Ă©tĂ©, les 13, 14 et le 15 juillet prĂ©cisĂ©ment. La contre-attaque de l’empire conservateur Ă©tait par ailleurs rythmĂ©e par des articles du Wort, dans lesquels on attestait une une bonne conscience Ă Octavie Modert et de la mauvaise foi Ă l’opposition. Dans le texte du communiquĂ©, qui insiste lourdement sur le respect des dispositions lĂ©gales, le ministère affirme que des travaux prĂ©vus, seulement trois pour cent restent Ă exĂ©cuter et annonce la visite d’une commission parlementaire pour le 27 mars – pourvu que la sĂ©paration des pouvoirs ne frappe pas Ă nouveau.
Reste que le ministère n’a toujours pas communiquĂ© sur ce qui intĂ©resse le plus le grand public : le contenu du musĂ©e qui restera donc secret jusqu’en juillet. A moins que?

