Alors qu’il tire une partie de ses profits de la vente transfrontalière d’alcool, le Luxembourg est toujours Ă la traĂ®ne en ce qui concerne la prĂ©vention et le traitement des maladies liĂ©es Ă l’alcool.

Dans la ligne de mire du « Plan National Alcool » : les excès des plus jeunes.
DĂ©cidĂ©ment, Mars Di Bartolomeo n’est pas un vrai hĂ©doniste. Du moins en tant que ministre de la santĂ© : alors qu’il se heurte Ă l’opposition de ses coalitionnaires conservateurs dans le dossier de l’interdiction du tabac, il essaie du moins de dĂ©marrer son action sur l’alcool sous de meilleures auspices. Certes, interdire l’alcool tout simplement provoquerait un tollĂ© auquel aucune carrière politique ne survivrait – et ne fonctionnerait pas, comme l’expĂ©rience amĂ©ricaine dans les annĂ©es 1920 l’a dĂ©montrĂ©e. Mais restreindre l’abus d’alcool est certainement dans l’intĂ©rĂŞt de la santĂ© publique… et dans celui des caisses de maladie. Car, comme l’a prĂ©cisĂ© le professeur JĂĽrgen Rehm, directeur du Social and Epidemiological Research Department au Center for Addiction and Mental Health de Toronto, qui intervenait au colloque organisĂ© par le ministre de la santĂ© mercredi dernier, les coĂ»ts annuels des abus d’alcool en Union EuropĂ©enne s’Ă©lèvent Ă 155 milliards. Autant dire : on arrĂŞte de picoler pour sauver la Grèce.
Mais ce n’est pas uniquement en termes de coĂ»ts que l’alcool plombe les statistiques, il y a aussi les vies humaines dĂ©truites. Et lĂ , les statistiques sont formelles : en Europe un homme sur dix et une femme sur treize meurent prĂ©maturĂ©ment – c’est-Ă -dire avant d’avoir atteint l’âge de 65 ans – pour cause de maladies liĂ©es Ă l’abus d’alcool, ce qui reprĂ©sente environ 195.000 personnes par an. Certes les taux de mortalitĂ© et de morbiditĂ© varient selon les pays et leur culture de l’alcool, mais cela n’empĂŞche que l’Europe est de loin le continent sur lequel on consomme le plus d’alcool. Ce qui est logique, puisque c’est probablement en Europe que furent inventĂ© l’alcool, la beuverie et toute une culture millĂ©naire de la boisson.
L’Europe : Un continent d’alcoolos ?
Cela fait-il de nous pour autant un continent de buveurs problĂ©matiques ? Paradoxalement, non. Selon les Ă©tudes prĂ©sentĂ©es par le professeur Rehm, qui n’Ă©tudie pas seulement les quantitĂ©s avalĂ©es, mais aussi les schĂ©mas de consommation, en Europe on boit certes plus que dans le reste du monde, mais on boit mieux. Entendez par lĂ , qu’il est plus important de bien boire que de boire moins. C’est la diffĂ©rence entre boire occasionnellement cinq verres de vin Ă un repas entre amis et d’ingurgiter rĂ©gulièrement cinq canettes de bière seul devant la tĂ©lĂ©vision. « On Ă©tudie les schĂ©mas de consommation selon plusieurs critères : la quantitĂ©, la situation et le contexte », explique JĂĽrgen Rehm. Ce qui fait qu’en Europe – de l’Ouest et du Sud au moins – les schĂ©mas dangereux sont moins prĂ©sents qu’en AmĂ©rique ou en Australie. Il faut pourtant ajouter que ce bonus europĂ©en est petit Ă petit aplati par la culture de la jeunesse et surtout le fameux « binge-drinking » ou « Flatrate-Saufen », c’est-Ă -dire les excès programmĂ©s – un phĂ©nomène pas tellement nouveau, mais qui a fait jaser les mĂ©dias, et donc aussi les politiciens ces dernières annĂ©es.
« Au total, la consommation d’alcool en Europe a mĂŞme lĂ©gèrement diminuĂ©e, mais cela ne veut pas dire pour autant que nous pouvons nous reposer sur nos lauriers », critique JĂĽrgen Rehm, pour qui la dĂ©pendance Ă l’alcool est un flĂ©au qu’on peut non pas Ă©radiquer mais rendre moins grave en adoptant des règles de consommation. Et surtout, puisque c’est vraiment le seul moyen qui a dĂ©montrĂ© son efficacitĂ©, le rendre plus cher. « Les interdictions n’apportent rien du tout », observe-t-il, « Pire, elles sont potentiellement dangereuses. »
Interdire les « Alcopops » ne sert à rien.
Rehm cite l’exemple de l’interdiction en Allemagne des « Alcopops » (des mĂ©langes sirupeux entre alcool fort et limonade, dont la jeunesse Ă©tait particulièrement friande), qui a eu des effets pervers. « La consommation d’alcool en bas âge n’a pas reculĂ© d’un iota, mais surtout, les cas d’alcoolisme chez les jeunes ont empirĂ©, puisqu’ils se sont mis Ă boire des alcools encore plus forts et Ă boire plus excessivement. Or, plus les jeunes boivent excessivement, plus les problèmes sociaux apparaissent. » Grand moment de silence dans la salle et regards tournĂ©s vers le ministre de la santĂ©, qui a du se rendre compte en ce moment que le fait de s’ĂŞtre fĂ©licitĂ©, pendant son introduction, pour « du moins » avoir interdit les « Alcopops » au grand-duchĂ©, n’Ă©tait peut-ĂŞtre pas très fin.
Clairement, le Luxembourg a un rĂ©el retard sur d’autres pays. A dĂ©faut de disposer d’un vrai « Plan National Alcool », les actions se rĂ©duisent pour l’instant Ă des campagnes comme celles rappellant l’interdiction de vendre de l’alcool Ă des jeunes de moins de 16 ans, que l’on peut trouver dans les bars.
Mais que peut faire un « Plan National Alcool » ? Des Ă©lĂ©ments de rĂ©ponse ont Ă©tĂ© rapportĂ©es par Michael HĂĽbel, de la direction gĂ©nĂ©rale santĂ© et consommateur (DG Sanco) de l’Union EuropĂ©enne, qui – ironie du sort – est basĂ©e au Luxembourg. HĂĽbel y dirige le plan alcool europĂ©en et s’entretient rĂ©gulièrement avec des acteurs du monde de l’industrie, de la politique europĂ©enne, des mĂ©dias et de la communication, ainsi que des organisations partenaires comme l’OMS. « C’est un forum qui propose des mesures faisables au niveau europĂ©en », explique HĂĽbel. Un forum conscient de ses limites – comme toutes les institutions europĂ©ennes -, quand il est question de responsabiliser les industriels. Si on sait qu’un des producteurs majeurs d’alcool, le Français Pernod-Ricard, entretient un bureau de lobbying Ă Bruxelles Ă quelques mètres du Berlaymont, on comprend mieux le sens de ces discussions. En d’autres mots, les industriels font des actions de « goodwill », comme mettre des indications sur leurs bouteilles qui renvoient aux dangers de la consommation d’alcool pour les jeunes ou les femmes enceintes. Bref, la mĂŞme chose que sur les paquets de cigarettes, alors que l’efficacitĂ© de telles mesures est rĂ©gulièrement mise en question. Sinon, les tractations se concentrent surtout sur les publicitĂ©s vantant la consommation d’alcool et des campagnes de prĂ©vention.
C’est aussi lĂ oĂą le Luxembourg veut entrer en action en premier lieu : la protection de la jeunesse. Mais Ă dĂ©faut de mesures concrètes dĂ©cidĂ©es, Mars Di Bartolomeo n’a pas voulu faire trop de promesses : il se donne encore un an pour peaufiner le plan. En ce sens, la chope est sauve.
Mais il existe encore un deuxième volet dans ce dossier, celui qui se trouve Ă l’autre bout de la carrière d’alcoolique : la thĂ©rapie. LĂ aussi, le Luxembourg a du retard, car les structures nationales, Ă Useldange, ne suffisant plus depuis longtemps Ă prendre en charge tous les malades. Pour y pallier, Di Bartolomeo a fait miroiter que si tout allait bien il pourrait avant la fin de l’annĂ©e inaugurer un nouveau chantier Ă Useldange. N’empĂŞche qu’il reste toujours les thĂ©rapies, après les infrastructures. Et sur ce point, les diffĂ©rents intervenants divergeaient. Alors que les Français prĂ´nent une ouverture plus large vers l’addictologie, qui engloberait tous les comportements dangereusement addictifs, les Allemands prĂ©fèrent travailler avec des centres spĂ©cialisĂ©s oĂą ils essaient de rĂ©cupĂ©rer les « irrĂ©cupĂ©rables » – des alcooliques qui ont avortĂ© toutes leurs thĂ©rapies et qui se trouvent en fin de soins, souvent atteints de dĂ©mence.
En tout cas, le Luxembourg a encore du pain sur la planche. Car avant mĂŞme de considĂ©rer le « Plan National Alcool », il lui faut aussi disposer de chiffres concrets. Et jusqu’ici les quantitĂ©s record d’alcool vendues au Luxembourg Ă©taient toujours expliquĂ©es par les achats des frontaliers. Il est peut-ĂŞtre temps qu’on commence Ă se regarder dans le miroir.

