POLITIQUE CULTURELLE: Un pas en avant et deux en arrière

Entre crise financière et crise identitaire, les instituts d’arts contemporains luxembourgeois misent avant tout sur la continuité.

Elle est de retour, dans un contexte largement apaisé : Sanja Ivekovic, la créatrice de Lady Rosa of Luxembourg

Vers la fin du printemps, c’est la saison des bilans et des perspectives pour les musées et les institutions culturelles. Les nouvelles expositions sont en cours de montage ou viennent juste de fêter leurs vernissages et les bureaux de comptabilité terminent leurs bilans. Ainsi, le Casino-Forum d’Art Contemporain a pris le temps cette semaine d’inviter la presse à déjeuner. C’était l’occasion de présenter son bilan de l’année et accessoirement la dernière édition du magazine « Traces », dans lequel sont repris les expositions de l’année 2011, ainsi que des articles de critiques d’art sur ces dernières, voire sur des thèmes apparentés. Selon Jo Kox, le directeur administratif, cette publication réflète la philosophie et la condition un peu exceptionnelle du Casino : « Vu que nous ne disposons pas d’une collection, les artistes et les expositions ne font que passer. De ce point de vue, faire `Traces‘ et publier des catalogues est essentiel pour notre travail », explique-t-il.

Depuis sa création, le Casino a déjà parrainé pas moins de 112 publications. Parmi celles-ci on trouve aussi des livres d’artistes, comme celui qu’il vient d’éditer sur Bruno Peinado, auquel une exposition monographique a été consacrée fin 2010 et début 2011. Au lieu de faire un catalogue d’exposition pur et dur, le Casino a opté pour une solution plus ambitieuse, ce qui explique aussi le décalage temporel important entre l’exposition et la publication du catalogue. Il s’agissait de passer en revue tout le travail accompli par l’artiste depuis ses débuts. Conséquemment, l’épais volume s’appelle « Me, I & Myself » et y figurent toutes les expositions et interventions de Peinado. D’autres artistes ont eu droit à des consécrations similaires, comme Pascal Grandmaison, dont l’exposition « Half of The Darkness » avait inauguré la saison 2011 – et pour lequel le Casino a produit un catalogue grand format et haut en couleurs. De toute façon, chaque exposition est honorée par une publication et l’équipe dirigeante du Casino peut se targuer d’avoir trouvé un distributeur de premier choix avec son partenaire français « Les presses du réel ». Le marché du livre d’art est un monde un peu à part, mais très productif, et le Casino se fait remarquer régulièrement par ces produits, même lors de foires internationales.

Dans ce contexte, le numéro deux de « Traces » est un hybride entre magazine d’art, récapitulatif et carte de visite à l’étranger aussi bien qu’au Luxembourg intra-muros : « Nous avons envoyé des exemplaires à la cour grand-ducale, à la chambre et aux ministères », explique Jo Kox.

Ainsi, dans le dernier numéro de « Traces », on peut aussi trouver un essai historique très intéressant sur la relation qu’entretient le bâtiment de la rue Notre-Dame avec le compositeur Franz Liszt, qui y joua son dernier concert douze jours avant sa mort. Dans son article, l’historien Guy May, révèle que les occupants actuels n’ont pas été les premiers à honorer annuellement le souvenir du compositeur d’origine hongroise, mais que des fêtes similaires ont bel et bien eu lieu sous l’occupation nazie, en l’illustrant même avec des photographies du drapeau à la croix gammée qui flotte sur les murs de ce qui est aujourd’hui un des piliers de l’art contemporain au pays. A part cela, les expositions de groupes et monographiques, ainsi que les résidences d’artistes sont honorées, tout comme les interventions extérieures du Casino, comme le pavillon luxembourgeois à la Biennale de Venise.

Pourtant, les journalistes restaient sur leur soif en termes de chiffres, qui font tout de même partie des données qu’on aimerait bien présenter à son public. Interpellé, Jo Kox répond, légèrement excédé : « On ne peut pas forcer 30.000 personnes par mois à visiter notre institution ». Alors que le rapport du ministère de la culture précise tout de même une légère baisse de la fréquentation pour la saison 2011, de 8,5 pour cent en tout. Ce qui fait quelques 14.697 visiteurs en un an qui ont visité le Casino. Si on prend en compte la Biennale de Venise, le chiffre s’élève tout de même à 43.173 visiteurs, cette baisse s’amortit à 2,19 pour cent. « A part 2007, qui a été une année exceptionnelle, à cause de la capitale europénne de la culture et certaines expositions qui ont fait scandale, comme la Cloaca de Wim Delvoye, nos chiffres sont toujours restés constants », argumente Kox. Pour lui, aucune raison donc de paniquer face à cette baisse de fréquentation.

Son directeur artistique Kevin Muhlen lui vient en aide en se plaignant d’un « public qui devient de plus en plus paresseux. Il n’a même plus besoin de se déplacer dans nos murs pour voir une exposition et la commenter – il lui suffit d’aller voir sur internet. » Quant à savoir qui sont les gens qui fréquentent le Casino sur une base régulière, les chiffres du ministère sont révélateurs : pas moins de 46 pour cent d’entrées gratuites (étudiants, journalistes, vernissages), contre 54 pour cent de payantes. « Le niveau du public reste cloisonné au niveau bac et plus si affinités » admet Muhlen, tout en s’exposant au vieux reproche de faire de l’élitisme. Car un autre chiffre se révèle intéressant : seulement 150 personnes bénéficiant d’un Kulturpass – le passeport culturel délivré aux personnes qui ont demandé une allocation de vie chère – ont pénétré le hall du Casino en 2011. Alors que 35.000 personnes bénéficient d’un tel passeport.

Changer les choses sous ce rapport, donc rendre accessible l’art contemporain aux personnes qui ne disposent pas d’un statut social ni éducatif élévé, ne semble pas être dans les priorités du Casino. Pour leur défense, on peut dire que l’association « Cultur’All » qui se trouve à l’origine du Kulturpass, continue à être largement ignorée par les fonctionnaires du ministère de la culture, comme par la ministre elle-même, qui, il y a quelques années, s’était auto-attribué l’invention de cette idée. Mais même si la croissance, aussi légère soit-elle, ne vient pas des couches sociales défavorisées, il doit y avoir des moyens d’accroître le public. Pour preuve : la migration de visiteurs entre le centre Pompidou de Metz et les musées et institutions d’art contemporain grand-ducales, qui est encore quasiment nulle. « Il y a encore de la marge », espère Kox, qui parie sur une baisse des chiffres de fréquentation du musée messin après que l’« effet-nouveauté » ait disparu. A part cela, le Casino constate avant tout que ses fidèles visiteurs sont devenus moins frileux et ne voient plus le scandale par tout. « Les lettres à la rédaction ou au ministère ont presque disparu et on peut dire qu’on a un public qui sait à quoi s’attendre », éclaire Kox.

En somme, le Casino n’est pas prêt à changer une formule qui – si elle pourrait mieux faire – bénéficie d’une certaine routine. « On ne peut pas mesurer le succès uniquement par le public. On travaille aussi pour un milieu », résume Muhlen et fait référence aux jeunes artistes pour qui le Casino a été un tremplin pour leur carrière. En effet, nombreux sont ceux qui ont profité d’une première publication de catalogue ou d’une première exposition monographique grâce au Casino. Sans oublier le nouveau concept des résidences artistiques, qui trouvent une résonance positive auprès du public, et les événements hors circuit d’exposition, comme les conférences et les projections de film qui ont connu une explosion de 105,52 pour cent selon le ministère. Peut-être qu’après tout le Casino ferait bien de repenser son attitude face à l’événementiel?

Côté Mudam, on semble d’ailleurs se conformer à cette attitude. Mardi soir, son directeur Enrico Lunghi a tenu une conférence sur les concordances entre la « Gëlle Fra » et la « Lady Rosa of Luxembourg », de Sanja Ivecovic. Cette dernière ayant été, grâce au scandale d’alors, une sorte de moment de naissance de l’art contemporain au Luxembourg. En tout cas, ce scandale a permis au Luxembourg de se faire connaître dans les sphères internationales de l’art contemporain, amenant la « Gëlle Fra » enceinte jusqu’au musée Guggenheim à New York, ce qui pour notre pays était une consécration. Le retour de « Lady Rosa of Luxembourg » au Luxembourg, dans le cadre d’une exposition consacrée à Ivecovic « Waiting for the Revolution », qui ouvrira ses portes la semaine prochaine, réflète en somme bien l’esprit des institutions d’art contemporain en 2012 : on se calme, on ne provoque plus tellement et on préfère regarder en arrière. Ce qui, après tout, n’est pas si mal que ça et même probablement nécessaire, vu la relative jeunesse de ces honorables maisons.


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