PORTRAIT: La bohème

Ian de Toffoli est un de ces rares écrivains luxembourgeois qu’on pourrait qualifier de « jeune sauvage » – même si remuer une scène littéraire immuable n’est pas vraiment difficile.

Bien entouré : Ian de Toffoli

« Le mec du Wort a écrit un article super-bizarre sur ma pièce », raconte Ian de Toffoli, « D’abord, il en a fait un résumé juste pour extrapoler sur une longue explication pourquoi les jeunes auteurs devraient penser plus avant de se lancer dans l’écriture ». Nous sommes un lundi soir, à la sortie de la salle du TNL. Quelques personnes s’attardent devant le stand monté par l’auteur, où il vend ses propres pièces, éditées par la maison « Hydre » qu’il vient de fonder avec quelques amis. La pièce en question s’appelle « L’homme qui ne retrouvait plus son pays », et il est vrai que pour un critique conservateur, elle est assez iconoclaste. Puisque le pays en question que le jeune trader ou consultant – en tout cas un de ces jeunes requins en costard-cravate qui cache l’amoralité de son boulot derrière une surdose de cynisme en peuplant les bars branchés de la capitale à partir du coup de cinq heures de l’après-midi – ne retrouve plus, est évidemment le grand-duché. Dans la pièce, cela donne un dialogue assez absurde avec le propriétaire d’une friterie belge – située devant un lac, dans une sorte de no-man’s land -, qui fait semblant de ne pas connaître le pays en question. Une situation de lancement qui en fait n’est pas sans rappeler quelques pièces de Beckett. Pourtant, à la différence du grand maître irlandais qui savait réduire la langue française à une pureté jamais ou rarement atteinte, la verve de Ian de Toffoli trahit le francophile, voire le latiniste qu’il est.

La friterie de Molière

En d’autres mots : jamais un tenancier d’une friterie belge ne tiendrait de tels discours carrément moliéresques. Mais passons, puisque « L’homme qui ne retrouvait plus son pays » est beaucoup plus qu’un ramassis de bons mots et l’étalage de sciences linguistiques. C’est avant tout une pièce qui porte un message plutôt altermondialiste, voire révolutionnaire. On y assiste à la dissolution du jeune trader-consultant, dont les certitudes s’évanouissent une à une et qui finit par accepter l’absurdité de sa situation, tandis que son acolyte se révèle finalement être quelqu’un d’autre ? Bon, même si la pièce n’est plus jouée au moment où nous mettons sous presse, nous nous abstiendrons ici de commettre l’erreur de révéler la pointe finale de l’histoire. Puisque sinon, la lecture du texte ne serait plus vraiment intéressante. Disons juste que c’est probablement cette fin qui a provoqué l’ire du critique du grand quotidien conservateur.

Mais de toute façon, de Toffoli semble prendre cette critique plutôt à la légère. C’est aussi parce qu’il a d’autres plans en tête : « Je crois que je vais essayer de m’installer à Bruxelles. Après une décennie à Paris, même si ça m’a brisé le coeur de rendre les clés de mon appartement, il y a quelques semaines, j’avais envie de quelque chose de nouveau. Et puisque Berlin est devenu tellement hypé et gentrifié qu’il n’y fait plus bon vivre, j’avais pensé à la capitale belge », raconte-t-il lors de notre second rendez-vous, un dimanche après-midi sur la terrasse du Scott’s Pub avec les yeux tous rétrécis par les attaques des rayons de soleil qui réussissent de temps en temps à percer les nuages. L’exil alors ? Comme beaucoup d’autres artistes luxembourgeois, Ian de Toffoli ne voit pas trop de perspectives dans la scène locale, trop saturée et trop immuable à son goût.

C’est aussi une des raisons qui l’ont poussées à investir ses derniers sous dans « sa » maison d’édition. « Hydre est pour le moment spécialisé dans le théâtre, puisqu’il n’y pas – ou plus – d’éditeurs luxembourgeois qui s’y consacrent », explique-t-il, « Ce qui fait aussi que nous fomentons des contrats ultra-compliqués, parce que nous prévoyons toujours le cas d’une reprise théâtrale d’un de nos textes et cela implique des clauses supplémentaires. Même si pour l’instant aucun théâtre ne s’est montré intéressé à mettre en scène nos textes ». Ce qui pour « L’homme qui ne retrouvait plus son pays » serait d’ailleurs assez difficile, puisque la problématique risque de ne pas être comprise hors de nos frontières. « C’est pourquoi un deuxième texte, `Microdrames‘, qui est plus généraliste est rattaché à la pièce », répond de Toffoli, « Et puis, nos avons aussi édité `Monocle – portrait de S. von Harden‘ de Stéphane Ghislain-Roussel, un auteur belge. En plus, nous prévoyons d’éditer un autre auteur belge dans peu de temps ». En d’autres mots, que l’url de la maison d’édition Hydre se termine en « .eu » fait tout son sens, puisqu’elle est censée vendre au-delà des frontières. « Même si pour l’instant, je n’ai qu’une idée plutôt abstraite des réseaux de distribution des textes théâtraux », admet-il, « Nous allons surtout passer par les scènes où nos pièces seront jouées, et puis voir les bouquinistes spécialisés ». En d’autres mots, il y a du pain sur la planche.

Mythologie efficace et subtile

Mais cela ne devrait pas décourager Ian de Toffoli, qui semble déterminé à continuer de surfer sur la vague créatrice de cette dernière décennie. Car sa dernière pièce n’est pas son premier fait d’armes. D’abord romancier, il publie « De solitudinis arte ou le nouveau mythe de Narcisse » en 2001 suivi de « Mauvais oeil » en 2005 aux éditions des Cahiers Luxembourgeois. Si pour un si jeune auteur se faire publier est un honneur, ces deux romans n’ont jamais vraiment su décoller. Et pour cause, surtout le premier est d’un ennui mortel et seulement appréciable par des latinistes. Et encore. De toute façon, la littérature ancienne n’a jamais quitté Ian de Toffoli, qui en a fait sa thèse de doctorat qu’il vient de soutenir à la Sorbonne. « Même ma dernière pièce est saturée de mythologie » explicite-t-il, « Pour moi, ces choses sont toujours d’actualité et sous-tendent notre façon de raconter des histoires, peut-être plus qu’on aimerait l’admettre ». Pourtant, dans « L’homme qui ne retrouvait plus son pays », la mythologie est employée de façon beaucoup plus efficace et subtile que dans ses romans. Mais c’est aussi un autre genre. Un genre sur lequel il est tombé plutôt par hasard, lorsque le Centre des arts pluriels Ettelbrück lui a offert une première résidence – « L’homme qui ne retrouvait plus son pays » étant le résultat d’une deuxième résidence au TNL – qui a donné naissance à « L’annonce », pièce montée en 2009.

« Mais je ne compte pas me cantonner à l’art dramatique le restant de mes jours. Même s’il y a encore une commande de musical qui est en cours, je veux continuer de creuser différents sillons », fait-il savoir. Et on est bien disposé à le croire. En tout cas, voilà un auteur qui – s’il ne sombre pas dans la décadence – pourrait nous surprendre plus d’une fois encore.

http://www.hydreditions.eu/


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