RÉTROSPECTIVE: Mieux vaut en rire

La satire est toujours l’arme la plus subtile et la plus maligne de l’opprimé. Elle lui permet de toucher le coeur du pouvoir, de lui dire la vérité, tout en profitant d’une protection contre l’ire de ceux qu’elle heurte : après tout, ce n’était fait que pour en rire. La satire a aussi – on n’en doutait pas – une grande et longue tradition au grand-duché. C’est même, si on considère le nombre et le succès fou de certains cabarets politiques, un des genres préférés des Luxembourgeois. Est-ce l’ultime et seule panacée face à une classe politique et une société qui depuis toujours s’est définie par son conservatisme entêté et sa mauvaise foi envers tout ce qui pourrait être nouveau ou différent ?

Peut-être… en tout cas, l’exposition « Vum Eilespiller an anere Kregéiler – Satirische Literatur in Luxemburg », qu’on peut voir en ce moment au Centre national de littérature (CNL) à Mersch, montre que la satire peut avoir des formes multiples selon les époques, mais aussi selon les buts poursuivis par les créatifs qui s’adonnent au genre. Cela peut aller de la simple boutade carnavalesque à la révolte et la dénonciation des grandes injustices. L’exposition du CNL, si elle est à première vue très complète, ne réussit toutefois pas à briser le cadre ennuyeux et didactique qui serait de mise pour des thèmes plus sérieux, mais qui ici aurait pu servir de prétexte à présenter les choses autrement. Surtout que le parcours aurait définitivement mieux fait de débuter par la salle finale, où l’on ne parle presque que de carnaval. En effet, cette tradition médiévale est le point de départ de toute littérature satirique occidentale. Pendant cette courte période, la hiérarchie sociale s’inversait et on pouvait en profiter pour compenser toutes les injustices encaissées sur l’année.

Pourtant, le reste de l’exposition est bien construit, autour des thèmes suivants : l’église, la monarchie, la société et la politique. Et il semble que la nomenclatura catholique ait bien été la première visée par la satire au Luxembourg, car déjà en 1840, Edmond de la Fontaine – connu sous le nom de Dicks – s’en prenait à l’évêque Laurent, qui était aussi en conflit avec le père du poète, le gouverneur Gaston de la Fontaine, pour un exorcisme spectaculairement mis en scène par les ecclésiastiques. Cet évêque une fois parti, la satire n’a pas épargné ses successeurs et s’est donné les moyens, notamment à travers le magazine satirique « d’Wäschfra », qui a livré maintes batailles avec l’évêque Adames. Ou encore plus tard, quand Michel Rodange introduisit l’histoire réelle d’un curé pédophile et condamné – un certain Pierre Frieden, qui avait échappé à la prison
en fuyant en Amérique – dans son oeuvre magistrale du « Rénert ». Mais aussi en 1985 : l’année de la visite papale au grand-duché, la satire allait frapper sous forme d’une pièce de théâtre de Josiane Kartheiser, qui fut interdite par la ville de Luxembourg. Une affaire qui restera aussi dans les annales parce qu’elle a été une belle occasion pour une nouvelle génération d’écrivains luxembourgeois comme Josy Braun, Roger Manderscheid, Guy Rewenig ou encore le cabarettiste Mars Klein de se présenter au grand public.

Ceux-ci sont présentés au spectateur dans les sections suivantes de l’exposition qui concernent la monarchie – également l’une des premières cibles historiques de la satire locale -, la politique et la société. Tous les grands et petits scandales à partir du 19e siècle y trouvent leur place, de la « Limmburger Flöte », roman rabelaisien de Norbert Jacques, en passant par « Stille Tage in Luxemburg », le reportage de Roger Manderscheid qui lui valut tant de reproches et de menaces, à la représentation de la famille grand-ducale à « Disneyland » de Steve Jacobs, qui fut interdite en 2009 par l’ambassadeur grand-ducal à Bruxelles.

Finalement, « Satirische Literatur in Luxemburg » est peut-être plus qu’une simple exposition didactique, car elle montre le côté obscur du Luxembourg par le miroir déformant de la satire et rappelle que depuis toujours l’opposition aux régimes successifs a été bien réelle.

Au CNL, encore jusqu’au 25 janvier 2013.


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