Une architecte vue par une architecte. Le personnage d’Eileen Gray est devenu pour Diane Heirend une source d’Ă©nergie.
Les premiers livres sur Eileen Gray, Diane Heirend les a lus tout au dĂ©but de ses Ă©tudes d’architecture: „C’Ă©tait plutĂ´t un hasard, on n’apprenait rien sur elle dans les cours. A son Ă©poque, elle Ă©tait une avant-gardiste, qui n’a Ă©tĂ© soutenue que très peu. Eileen Gray me fascine, par sa finesse d’esprit, son intelligence du coeur et sa capacitĂ© de rĂ©sistance. En fait, elle n’Ă©tait pas d’un caractère très combatif, ce qui Ă©tait plutĂ´t une entrave Ă sa carrière. Depuis que je l’ai dĂ©couverte, je me replonge souvent dans sa vie, dans son oeuvre: Pour moi, c’est devenu une source d’Ă©nergie.“
Aristocrate irlandaise ayant choisi de vivre en France, Eileen Gray avait fait ses dĂ©buts en crĂ©ant de luxueux meubles de laque – le design Ă©tant alors un domaine rĂ©servĂ© exclusivement aux hommes. Elle a construit sa première maison de 1926 Ă 1929. Elle avait 46 ans, et n’avait aucune formation d’architecte.
Sens de l’architecture moderne
Dès cette première expĂ©rience, dit Diane Heirend, „il Ă©tait clair qu’elle avait un talent Ă©norme: l’architecture moderne, sans oublier l’Ă©motion, Ă©tait naturelle pour elle. Ses oeuvres sont pleines de sensibilitĂ©, d’humour, de gĂ©nĂ©rositĂ©. Pleines d’intelligence pratique aussi: D’oĂą vient le soleil, quelles sont les activitĂ©s qui vont avoir lieu dans une pièce? Elle ne crĂ©ait donc pas seulement le bâtiment, mais elle Ă©laborait aussi l’intĂ©rieur, les meubles, jusqu’aux prises Ă©lectriques. Elle faisait des prototypes qui pouvaient ĂŞtre reproduits, mais aussi beaucoup de mobilier encastrable. Les meubles font ainsi pleinement partie de l’ensemble – une approche qui essaie d’englober une personne dans son entièretĂ©.“
Une approche typiquement fĂ©minine? Diane Heirend ne le voit pas de cet oeil: „Je ne crois pas qu’une telle approche soit rĂ©servĂ©e Ă un sexe. C’est cette approche que j’essaie aussi de choisir dans mon travail. Dans mes projets d’habitations, j’essaie toujours d’intĂ©grer des meubles. Lorsque j’ai rĂ©amĂ©nagĂ© le parc municipal ‚Jacquinot‘ Ă Bettembourg, j’ai essayĂ© de me mettre dans la peau des personnes qui vont l’utiliser. Quelles personnes vont se retrouver Ă cet endroit, quels scĂ©narios pourraient s’y dĂ©velopper lorsqu’il fait chaud ou froid? Est-ce qu’il y a assez d’ombre pour les petits enfants ou pour les personnes âgĂ©es?
Féministe malgré elle
Plus gĂ©nĂ©ralement, l’architecture pour moi ne se rĂ©duit pas aux bâtiments: Que ce soit un projet de scĂ©nographie, un parc, une maison unifamiliale, un quartier d’habitation ou une station d’intervention-incendie, je trouve mon Ă©quilibre dans la diversitĂ© des projets.“
En tout, Eileen Gray n’a rĂ©alisĂ© que trois maisons. Diane Heirend: „Mais celles-ci me semblent d’une très grande importance pour l’architecture moderne. Après la 2e guerre mondiale, elle a Ă©galement Ă©laborĂ© beaucoup de projets sociaux. Mais vu sa timiditĂ© et sa modestie, son travail n’a pas Ă©tĂ© remarquĂ©. Ce n’est que tout Ă la fin de sa vie, dans les annĂ©es 70, qu’on a reconnu son oeuvre.“
Est-ce un hasard que ce personnage de rĂ©fĂ©rence soit une femme? „Non, je ne crois pas. J’ai beaucoup d’admiration pour le fait qu’Eileen Gray ait pu, Ă cette Ă©poque, faire son Ă©mancipation tranquille. En tant qu’autodidacte et en tant que femme elle n’Ă©tait pas reconnue dans ce monde d’hommes. Elle a encaissĂ© toutes les attaques et les dĂ©faites, presque comme un sphinx, en se relevant Ă chaque fois.“ Etait-elle fĂ©ministe? „Si elle l’Ă©tait, c’Ă©tait plutĂ´t malgrĂ© elle: par ses expĂ©riences personnelles, par sa manière de travailler, qui prenait parfois des annĂ©es ou des dĂ©cennies. Elle ne craignait pas l’usure.“
Aujourd’hui, les femmes architectes ont moins de problèmes aussi flagrants, pense Diane Heirend, „mais malheureusement il est Ă©vident qu’il y a toujours une diffĂ©rence. Par exemple, il y a toujours très peu de femmes travaillant sur les chantiers. Cela ne pose pas de problème lorsqu’on a Ă faire avec des gens qui se sentent bien dans leur peau. Mais dès s’il s’agit de personnes frustrĂ©es, mal Ă l’aise, ce sont souvent les femmes qui en subissent les consĂ©quences les premières.“
Dans le cadre du programme de confĂ©rences de la Fondation de l’Architecture et de l’IngĂ©nierie, l’architecte luxembourgeoise Diane Heirend prĂ©sentera au public la vie et l’oeuvre d’Eileen Gray, une des premières femmes architectes du 20e siècle. La confĂ©rence, organisĂ©e en collaboration avec le Cid-femmes, aura lieu le jeudi 17 mai Ă 20.00 heures dans l’auditorium de la Banque de Luxembourg.Pour l’architecte Diane Heirend son mĂ©tier ne se rĂ©duit pas aux bâtiments. C’est pourquoi elle apprĂ©cie l’approche de la pionnière Eileen Gray de vouloir Ă©laborer un ensemble englobant aussi l’intĂ©rieur et les meubles.

