Grand bal des hypocrites autour des révélations sur le scandale des écoutes de la NSA. Au lieu de jouer aux offensés en public, comme le fait aussi la Commission de la
protection des données (CNPD), il serait temps de revoir les bases.

Doivent répondre à une pression internationale: les trois membres du collège de la CNPD.
La seule chose vraiment Ă©tonnante provoquĂ©e par les rĂ©vĂ©lations du « Whistlebower » Edward Snowden, c’est l’indignation feinte des politiciens de tout rang et leur comportement très inconsĂ©quent. La mĂ©daille dans cet exercice d’excès d’hypocrisie revient sans doute au prĂ©sident français François Hollande. Après avoir demandĂ© publiquement que cet espionnage devrait cesser immĂ©diatement – on lui avait probablement conseillĂ© de mimer l’homme fort – voilĂ qu’il joue les sous-fifres vis-Ă -vis du « Big Brother » amĂ©ricain en interdisant de survol son homologue bolivien, sur le fonds d’un simple ragot, comme quoi Edward Snowden aurait pu se trouver dans l’avion d’Evo Morales. S’il est difficile de faire plus minable que Hollande, les autres politiciens ne sont pas en reste, comme le dĂ©montre la petite phrase assassine « Nous ne sommes plus dans la guerre froide » d’Angela Merkel, ou le « Il n’y a plus de diplomatie » de notre ministre de les Affaires Ă©trangères Jean Asselborn. Mais il faut savoir que tout ce beau monde indignĂ© souffre d’une mĂ©moire courte. Depuis les annĂ©es 1970 dĂ©jĂ , on sait que les AmĂ©ricains espionnent tout et tout le monde, grâce Ă leur programme Ă Ă©chelle mondiale, baptisĂ© « Echelon ». Depuis, les programmes d’espionnages n’ont fait que se succĂ©der. Avec comme seule diffĂ©rence que depuis le 11 septembre 2001, la plupart d’entre eux ont Ă©tĂ© avalisĂ©s par les EuropĂ©ens au nom de la sacro-sainte croisade contre le terrorisme.
Et avec la numĂ©risation croissante de pans entiers de la vie publique, les possibilitĂ©s d’espionnage massif deviennent presque infinies. En mĂŞme temps, celles et ceux censĂ©s contrer, ou du moins contrĂ´ler le monde numĂ©rique, se retrouvent de plus en plus dĂ©soeuvrĂ©s. Ou pour le dire avec les mots de GĂ©rard
Lommel, le prĂ©sident de la CNPD : « Nous devons cesser de prĂŞcher la bonne parole, et commencer Ă nous activer sur le terrain. » En effet, le rapport annuel que la CNPD a prĂ©sentĂ© cette semaine, dans ses nouveaux bureaux Ă Belval, tient compte de l’Ă©volution rapide de la situation. Une Ă©volution qui risque de dĂ©passer les capacitĂ©s de la petite Ă©quipe de protecteurs des donnĂ©es. Surtout vu qu’ils font face Ă un phĂ©nomène nouveau : les interconnexions entre services de renseignement et les grandes firmes informatiques, rĂ©seaux sociaux, services de vidĂ©ophonie et services de courrier Ă©lectronique au premier plan.
Le problème de la CNPD est et reste sa faible marge de manoeuvre. Ainsi, pour les 133 plaintes reçues l’annĂ©e dernière, ils ne peuvent faire guère plus que de les faire suivre aux tribunaux et attendre : « Depuis 2002, nous avons eu moins de dix jurisprudences et encore la plus plupart d’entre elles se sont terminĂ©es avec le paiement d’un euro symbolique », admet Lommel. Et de regretter que la CNPD ne soit toujours pas habilitĂ©e Ă prendre des mesures immĂ©diates, comme donner des amendes en cas de flagrant dĂ©lit. Pourtant, Lommel se dit satisfait que sa commission fasse plus de contrĂ´les depuis 2007, l’annĂ©e oĂą son personnel a Ă©tĂ© augmentĂ©.
Entre-temps, la CNPD Ă©tait surtout occupĂ©e Ă rĂ©diger des avis sur des projets de lois et de conseiller des acteurs publics, comme l’agence e-SantĂ© par exemple, ou privĂ©s, comme Arcelormittal, Volvo, Tango et d’autres. Car il faut savoir que les grandes sociĂ©tĂ©s disposent dĂ©sormais de leur propre personnel en ce qui concerne la protection des donnĂ©es. Ce sont les « Binding Corporate Rules », des règles d’entreprise contraignantes – donc en d’autres termes, une privatisation de la protection des donnĂ©es. La CNPD ne fait que conseiller et contrĂ´ler ces règles, mais ne dispose pas vraiment d’une grande influence. Et cela dans un monde oĂą l’Ă©volution technique rend de plus en plus difficile le contrĂ´le et mĂŞme la lĂ©gislation sur la protection des donnĂ©es. Ainsi, au niveau europĂ©en, c’est le bordel, comme d’habitude : « Tandis que le conseil des ministres europĂ©ens de la justice freine les obligations et les moyens de sanctions des autoritĂ©s de protection des donnĂ©es et tend vers plus d’auto-contrĂ´le des grandes entreprises, oĂą le premier contrĂ´le est effectuĂ© dans les conseils d’entreprises, la commission europĂ©enne essaie d‘?uvrer dans le sens contraire », constate Lommel, qui se fĂ©licite tout de mĂŞme du travail du Conseil d’Etat, qui, selon lui, est très vigilant.
ArrĂŞter de prĂŞcher la bonne parole
Le prĂ©sident de la CNPD a aussi fait Ă©tat de deux plaintes enregistrĂ©es rĂ©cemment dans le cadre du scandale Prism, concernant deux grandes firmes internationales, dont le siège est au grand-duchĂ© : Microsoft et Skype, qui auraient, si on en croit les rĂ©vĂ©lations d’Edward Snowden, donnĂ© accès Ă la NSA Ă leurs serveurs – et donc aussi Ă des donnĂ©es de citoyens europĂ©ens. La plaignante est la plateforme « Europe vs Facebook », dont la base est Ă©tablie Ă Vienne. Joint par le woxx, leur porte-parole, Max Schrems, confirme les deux plaintes et s’explique sur l’activitĂ© de sa plateforme : « Tout a commencĂ© en 2012, quand j’ai voulu savoir de Facebook ce qui advenait de mes donnĂ©es que j’avais supprimĂ©es. C’est pourquoi on a envoyĂ© des plaintes Ă l’autoritĂ© de protection des donnĂ©es irlandaise, qui a forcĂ© Facebook de m’envoyer toutes les donnĂ©es qu’ils avaient sur moi. Le rĂ©sultat a Ă©tĂ© probant : Ils avaient tout simplement tout conservĂ© de mes donnĂ©es, ce qui Ă©tait illĂ©gal. Depuis, l’intĂ©rĂŞt des mĂ©dias pour notre petite plateforme, qui n’est pas affiliĂ©e Ă un parti politique, n’a cessĂ© de croĂ®tre – comme notre Ă©quipe, qui comprend entre-temps mĂŞme quelques juristes. »
Leur prĂ©sence mĂ©diatique s’est encore accrue dans le cadre des scandales autour du programme Prism, quand beaucoup de journalistes ont voulu savoir de « Europe vs Facebook » comment une telle observation Ă©tait possible dans le cadre lĂ©gal europĂ©en. C’est pourquoi ils ont envoyĂ© ces plaintes, Ă plusieurs autoritĂ©s, dont la CNPD, pour leur demander de clarifier la situation. « Nous voulons savoir si oui ou non, le fait que des firmes comme Microsoft ou d’autres ont donnĂ© accès Ă la NSA, ou Ă d’autres services de renseignement, Ă leurs serveurs et donc Ă des donnĂ©es d’utilisateurs europĂ©ens, est lĂ©gal », explique Schrems, « J’ai entendu qu’en Allemagne, Peter Schaar, le responsable de la protection des donnĂ©es du Bund, a dĂ©jĂ demandĂ© Ă Yahoo de s’expliquer sur base de notre intervention. »
L’autre aspect, et c’est lĂ oĂą, selon Schrems, le Luxembourg entre en jeu, est d’en savoir plus. « Au Etats-Unis, les firmes sont soumises Ă un `gag order‘ – l’obligation de ne rien dire sur d’Ă©ventuels transferts d’informations Ă des services de renseignement, mais cela n’existe pas en Europe. Donc, en thĂ©orie du moins, Microsoft Luxembourg n’est pas obligĂ© de se taire sur de tels transferts. Et, comme nous avons pu le lire dans les lois luxembourgeoises, ne pas dire la vĂ©ritĂ© sur de tels passages d’informations Ă des tiers est passible d’un an de prison. Ce qui rend très excitant les suites que la CNPD va donner Ă nos plaintes. Car les firmes sont dĂ©sormais prises dans l’Ă©tau entre droit europĂ©en et droit amĂ©ricain. »
Pour l’instant, la CNPD n’a fait qu’accuser rĂ©ception de ces plaintes, sans prĂ©ciser ce qu’elle en fera. Car beaucoup de responsabilitĂ© repose en ce moment sur les frĂŞles Ă©paules de cette petite commission. Et si elle en a le courage, elle pourrait mĂŞme jouer un rĂ´le sur le plan international – une consĂ©quence de la politique de diversification Ă©conomique, qui veut faire du Luxembourg une nouvelle Mecque de l’IT-Business. Reste Ă voir si les garde-fous que cette mĂŞme politique s’est donnĂ©s sont Ă la hauteur.

