INSTALLATION: Machine à rêves

Pour leur deuxième intervention dans une institution luxembourgeoise, le collectif français Art Orienté Objet laisse la parole à un arbre un peu spécial.

Pour voir un arbre parlant, plus besoin de prendre des psychotropes – il suffit d’aller au Mudam.

Cela fait 22 ans que le collectif composé de Marion Laval-Jeantet et de Benoît Mangin fait fureur sous le nom – pas trop spectaculaire – Art Orienté Objet. Et pourtant, leurs travaux peuvent à la fois faire froid dans le dos et fasciner. Cela est surtout dû à leur principe du dialogue. Un dialogue à double facette : d’abord entre les deux artistes eux-mêmes et puis entre leurs pratiques artistiques et les sciences du monde contemporain. Une telle approche est bien plus fructueuse que les créations souvent monotones et « monologuisantes » de leurs confrères contemporains.

Déjà en 2011, dans le cadre de l’exposition « Second Lives, Jeux Masqués et autres Je » au Casino Forum d’art contemporain, ils avaient présenté leur travail, datant de 2004, « Que le cheval vive en moi ». Une approche intégrale de l’animal, c’est le moins que l’on puisse dire, puisque Marion Laval-Jeantet avait tenté une expérience plutôt dangereuse pour sa santé en se faisant injecter un mélange entre son sang et de sang de cheval. A côté de cela, le projet consistait à fabriquer des prothèses de jambes chevalines, pour mieux s’approcher de l’animal.

Pour « Unrooted Tree (Arbre sans racines) ou la machine à faire parler les arbres » qu’ils présentent actuellement au Mudam, Art Orienté Objet a choisi une autre approche de la nature et de l’évolution. Débuté en 2009 au Cameroun, l’arbre créé par les artistes est en fait un amoncellement de branches d’un arbre géant de la forêt tropicale déforestée par une grande société. A partir de ces restes, les deux artistes ont fabriqué un nouvel arbre d’une taille impressionnante. Aux extrémités des branches se balancent des fourches de vélo sur les rayons desquels sont écrits les « 360 degrés Sabians » – des formules mystiques et astrologiques attribuées au mystérieux peuple des Sabéens. A ne pas confondre avec les habitants de la ville de Saba, les Sabéens étaient un courant monothéiste et baptiste du Proche-Orient. Ils se trouvent mentionnés pour la première fois dans des hadiths du Coran, mais il semble que leur existence soit bien antérieure à la conquête islamique. Certains chercheurs – et croyants – y voient une sorte de chaînon manquant entre les religions judéo-chrétiennes et l’islam. Les mandéens qui vivent encore aujourd’hui en Irak et en Iran seraient leurs descendants.

Avec cet arbre prolixe et complexe, « Art Orienté Objet » a donc créé une machine mythico-religieuse où nature et mysticisme engagent une sorte de mariage intime. C’est beau à voir, mais on a du mal à faire le lien avec la philosophie contemporaine. Depuis les travaux de Deleuze et de Guattari, la symbolique de l’arbre – pour représenter la société humaine et aussi ses liens avec la nature – est devenue obsolète. Le modèle du rhizome, le corps souterrain du champignon, illustre mieux et plus fidèlement les rapports de pouvoir dans nos sociétés, aussi bien à notre époque qu’aux débuts de l’humanité. Pire encore, la représentation forestière de la société peut aussi être considérée comme fondatrice des pensées fascistes, puisqu’elle impose des rapports hiérarchiques qui ne peuvent être mis en question. Peut-être était-ce juste cela qu’« Art Orienté Objet » voulait nous montrer avec son « Unrooted Tree (Arbre sans racines) ou la « machine à faire parler les arbres » ? C’est possible ; en tout cas, l’objet est d’une dimension esthétique impressionnante et remplit à merveille le pavillon du Mudam.

Au Mudam, jusqu’au 8 septembre.


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