En 2003, Georges Christen effectue une tournĂ©e de spectacles en Russie. Les artistes Antoine Prum et Boris Kremer l’y accompagnent. Prum et Christen s’expliquent.

Par la naĂŻvetĂ© de l’acte physique, on peut rĂ©veiller la spontanĂ©itĂ© du public.“ Georges Christen (Ă droĂ®te) dĂ©montre son propos aux cĂ´tĂ©s d’Antoine Prum, qui accompagnera le Luxembourgeois le plus fort du monde pour un projet de „documentaire jouĂ©“ e
Comment est nĂ©e l’idĂ©e du projet „Georges Christen Russia Tour 2003“?
Antoine Prum: Boris Kremer et moi travaillons depuis deux ans avec Georges Christen. Dans le cadre du „Perth International Arts Festival 2002“ en Australie, nous avons fait un projet qui ressemble un peu Ă ce qu’on va faire en Russie. Nous y avons rĂ©alisĂ© une sĂ©rie photographique de Georges Christen qui, Ă première vue, semble ĂŞtre documentaire. Cependant, chaque photo montre des rencontres ou des situations minutieusement provoquĂ©es par nous. Il s’agit donc d’un „documentaire jouĂ©“, car rien n’a Ă©tĂ© laissĂ© au hasard.
A cĂ´tĂ© de l’organisation de la tournĂ©e, Boris Kremer et vous allez rĂ©aliser un film. De quoi s’agit-il plus exactement?
A. P.: De fait, nous ne voulions pas en finir avec le chapitre Georges Christen sans avoir fait un film. Celui-ci sera basĂ© sur le mĂŞme principe du „documentaire jouĂ©“. Il montrera les faits et gestes de Christen, les coulisses de l’aventure, mais les grandes lignes du script sont Ă©tablies au prĂ©alable.
Le film tĂ©moigne des diffĂ©rentes rencontres entre le personnage Christen et la population locale. Il devrait y avoir un Ă©claircissement mutuel: grâce Ă la prĂ©sence de Georges, les gens sur place sont vus autrement et vice-versa. Aussi, on verra comment sa prĂ©sence physique, qui est très forte, peut crĂ©er ou structurer un environnement. C’est quelque chose de très plastique.
Et puis, l’Ă©quipe du film sera russo-luxembourgeoise. Nous travaillons avec des cameramen et des techniciens du son russes. L’Ă©change culturel est un des aspects majeurs de notre travail.
Pourquoi avez-vous choisi la Russie?
A. P.: Après l’Australie, on se voyait mal faire une tournĂ©e en Belgique! La Russie est un pays aux dimensions Ă©normes. Dès le dĂ©part, il y a l’idĂ©e d’une certaine dĂ©mesure.
Bien souvent, les gens ont des idĂ©es fixes sur la Russie sans avoir vu le pays. Pendant 50 ans, on a considĂ©rĂ© la Russie comme l’ennemi numĂ©ro un et on l’associe Ă la guerre froide. Encore aujourd’hui, on ne lit dans les journaux que très peu de choses positives sur ce pays. Ainsi, le film illustre, entre autres, la difficile confrontation avec une rĂ©alitĂ©, qui n’est pas celle que l’on a imaginĂ©e.
Une partie de notre travail est consacrĂ©e ainsi au pays tel qu’il est aujourd’hui, ses m´urs, ses coutumes et ses habitants.
Georges Christen: Dans les pays de l’Est, la force physique a une toute autre signification que dans les pays occidentaux. On peut dire que dans les sociĂ©tĂ©s prospères, la force physique a moins d’importance. On le remarque par exemple dans le sport: ici on joue plus au tennis et au basket, tandis que très peu de personnes pratiquent l’haltĂ©rophilie. La force physique n’a pas la mĂŞme importance, ne vĂ©hicule pas la mĂŞme symbolique, qu’en Russie.
Un artiste russe sera engagĂ© pour rĂ©aliser un monument de Christen qui „devrait se placer dans la grande tradition de la sculpture monumentale et rendre une image hĂ©roĂŻque de cet hercule des temps modernes“. Qu’entendez-vous par lĂ ?
A. P.: Pendant les annĂ©es 50 Ă 60, le rĂ©alisme socialiste russe a glorifiĂ© l’homme ordinaire, qui participe activement Ă l’amĂ©lioration de la sociĂ©tĂ© (et qui a ainsi besoin d’une certaine quantitĂ© de muscles). Nous essayons de travailler avec un sculpteur, qui a rĂ©alisĂ© durant toute sa vie cette forme artistique, et qui est aujourd’hui probablement au chĂ´mage. Cet artiste aura, d’un point de vue stylistique, une approche spĂ©cifique sur la notion de „monument“.
Il ne s’agit pas pourtant d’une sculpture qui sera Ă©rigĂ©e sous la forme d’un monument. Il y aura une maquette, qui restera dans le milieu artistique. Le contact avec un artiste russe et l’intention de ce dernier comptent plus que la rĂ©alisation du monument proprement dit.
Georges Christen, vous tenterez aussi votre 23e record du monde. Qu’allez-vous faire?
G. C.: J’ai hĂ©sitĂ© entre un ours et la Volga …
A. P.: En effet, Georges a voulu lutter avec un ours vivant … mais, n’ayez crainte, on va vous le ramener sain et sauf, puisqu’il a optĂ© finalement pour le projet de la
Volga …
G. C.: Il existait une tradition en Russie: 50 Ă 60 hommes ont tirĂ©, avec des cordes, les bateaux de la Volga dans le port. Je tenterai probablement de rĂ©aliser un record du monde en tirant tout seul un tel bateau, que ce soit avec les mains ou les dents, on verra encore …
A. P.: A mon avis, ce projet illustre l’absurditĂ©, a priori, d’un tel acte. La force physique que Georges y investit est, depuis longtemps, remplacĂ©e par des machines et semble dès lors complètement dĂ©passĂ©e. La notion d’anachronisme est très importante.
G. C.: Pour revenir Ă cette notion d’absurditĂ©: qu’apportent au fond un annuaire tĂ©lĂ©phonique dĂ©chirĂ© ou une telle action avec un bateau, Ă part une valeur d’attraction? Avec ces tours de force, je pĂ©nètre la scène locale et il y a, d’un cĂ´tĂ©, la fascination des gens, de l’autre, la question: „Pourquoi fait-il cela?“. Si l’on considère les Jeux olympiques, la mĂŞme question se pose. Pourquoi fait-on un cent mètres ou du saut Ă la perche? Mais il y a un mythe autour des JO. Dès qu’il y a une structure organisatrice qui encadre une manifestation, il semble normal que les gens regardent de telles „absurditĂ©s“.
Qu’attendez-vous personnellement de ce projet?
A. P.: J’espère bien m’amuser! On a une Ă©quipe qui ne travaille que temporairement ensemble; il y a une Ă©nergie qui va se libĂ©rer et qui va produire quelque chose. La rĂ©alisation du film sera Ă©galement un grand challenge pour moi.
G. C.: Pour moi, il y a surtout la fascination de dĂ©couvrir un nouveau pays et d’y faire ce que j’aime. En fait, la force physique semble ĂŞtre quelque chose de très „naĂŻf“. Mais il s’agit d’une „naĂŻvetĂ©“ que l’on peut retrouver dans toutes les couches sociales: Ă travers la naĂŻvetĂ© de l’acte physique, on peut rĂ©veiller la spontanĂ©itĂ© du public. LĂ oĂą il y a d’habitude une certaine distance entre les gens, il peut y avoir de l’enthousiasme. Et si on peut Ă©veiller un contact, quelle que soit sa forme, entre la Russie et le Luxembourg, alors cette tournĂ©e aura accompli sa mission.
Interview rĂ©alisĂ©e par Nadine Clemens„

