CINEMA DE BELGIQUE: L’espoir malgré tout

Une interview peu prolifique pour un film primé à Cannes. Encore faut-il apprécier le style des frères Dardenne, faisant mal aux yeux d’un spectateur qui s’en est plaint à l’avant-première de „Le fils“.

Ils ne sont pas très en forme. Luc est enrhumé et Jean-Pierre a la tête de quelqu’un qui a trop parlé d’un sujet pour vraiment s’y intéresser encore. Mais les frères Dardenne sont des gens bien élevés et supportent donc le passage en revue imposé de la presse luxembourgeoise, précédant l’avant-première de leur film „Le fils“, vendredi dernier, à l’Utopia.

Ce n’est pas pour autant que l’on arrive à en tirer grand-chose. Les réponses que nous donnent les frères belges évitent d’expliquer leurs intentions. Ils ont surtout écrit et réalisé „Le fils“, par désir de donner un rôle principal à un acteur qu’ils estiment énormément, une démarche qui fut appréciée cette année à Cannes, où Olivier Gourmet remporta le prix d’interprétation masculine. Mais comment réagissait celui-ci au fait qu’à chaque nouvelle scène, les frères le filmaient avant tout de dos? Luc Dardenne répond: „Il ne s’est jamais plaint.“

La caméra suit Olivier Gourmet au pas, comme un chien trop fidèle. Et elle redonne un côté voyeuriste allant bien à ce personnage qui se lance, par hasard, aux trousses du garçon qui a tué son fils.

Olivier Gourmet s’approche doucement de ce garçon, d’une manière qui fait parfois soupçonner un penchant pédophile. Luc Dardenne: „Oui, c’est surtout parce que, durant les vingt premières minutes, on ne sait pas ce qu’il veut vraiment de ce garçon.“ Mais même après, par exemple durant la scène de leur combat? Jean-Pierre Dardenne: „Ah bon. Non, ce n’est pas voulu.“

Obsession paternelle

Il est vrai que ce penchant n’est que sous-jacent au film. „Le fils“ montre avant tout l’énorme pouvoir de compassion d’un homme, qui ne sait pas, jusqu’à la fin, s’il en sera vraiment capable. C’est la différence première avec leur film précédent, „Rosetta“. On retrouve tout de même le souci social, un-e jeune qui a perdu son innocence avant l’âge … Et une relation père-fils, qui hante le cinéma des frères Dardenne depuis leur premier long métrage „Falsch“ (1986). Elle vient d’où, cette obsession? Ils n’en savent trop rien. „N’est-on pas tous intéressé par ce sujet?“, lance Luc Dardenne. Peut-être, mais au point d’y revenir dans leurs quatre films de fiction? … Luc Dardenne remarque alors qu’Olivier Gourmet a toujours joué un rôle paternel dans leur films. Ce qui n’a pas de raison apparente.

Et le fait, qu’ils racontent après „Rosetta“ – un film qui montrait un milieu forcé au „chacun pour soi“ -, une histoire autour de la faculté du pardon, était-ce une réaction à ce film? „Ce n’est pas tellement une réaction à Rosetta. C’est avant tout parce qu’on avait là deux personnages tout à fait différents.“ C’est aussi simple que cela, selon Jean-Pierre Dardenne. Et la simplicité est ce qu’ils recherchent dans leur cinéma.

Luc Dardenne: „Le déclic, qui a fait qu’on passe à ce style documentaire après ‚Je pense à vous‘? C’est parce qu’on s’est dit, suite à ce film, qu’il faudrait arriver à filmer plus simplement, et même de la manière la plus simple possible.“ Et, que l’on aime ou que l’on n’aime pas le „style Dardenne“, ils réussissent pleinement dans cette recherche de simplicité. „Le fils“ en est même l’exemple le plus abouti jusqu’ici: une trame que l’on pourrait résumer en une phrase, deux personnages et leur manière de devenir proches peu à peu – très belle scène où Francis, le jeune garçon, finit par mesurer littéralement la distance qui le sépare encore d’Olivier, son maître-menuisier -, et une caméra qui ne prend pas position.

Il y a un certain renouveau du néoréalisme là-dedans. Evidemment les frères Dardenne ne révolutionneront en rien le cinéma, comme l’auront pu faire Rossellini ou de Sica dans l’après-guerre d’une Italie en ruine. Mais tout de même: les personnages sont proches de la vie réelle et leur situation – aussi dramatique qu’elle puisse être – est montrée avant tout avec un énorme souci de simplicité.

Ce qui ne veut pas dire que les frères Dardenne ont su tourner leur film dans un temps record. Tout semble pris sur le vif, mais il y a là de très longs plans-séquences, très peu de coupes, ce qui a sans doute demandé beaucoup de répétitions? Luc Dardenne confirme: „On a fait beaucoup de prises pour ce film. Certaines scènes nous ont pris des jours avant qu’on n’arrive à les finir. Ça a été beaucoup de travail.“

Mal aux yeux

Ça doit donc leur faire mal aux oreilles qu’on leur dise que ces images qui bougent tout le temps, ce n’est pas agréable à regarder, comme l’a fait ce spectateur après l’avant-première. C’est pourtant un reproche que l’on entend souvent à leur sujet. C’est aussi la raison pour laquelle on les rapproche de Lars Von Trier. Ce qu’ils n’aiment pas trop non plus. Mais Luc Dardenne joue l’innocent à l’Utopia: „Et vous dites que cela vous fait mal aux yeux? Ah bon. C’est intéressant.“

Une autre réaction, plus positive, d’un spectateur: „En tant que fils de menuisier j’apprécie énormément la manière dont est rendu ce métier dans le film. Cet homme fait son métier avec fierté, ce qui est bien rendu à l’écran.“ Fierté d’une classe d’artisan-e-s/ouvrier-ère-s en perdition, que les frères Dardenne montrent mollement dans „Je pense à vous“ (1992), de façon désenchantée dans „La Promesse“ (1996) – leur meilleur film à ce jour -, d’une manière totalement désillusionnée dans „Rosetta“ (1999) et avec un certain espoir retrouvé dans „Le fils“.

Et c’est sans doute cette possibilité d’espoir malgré tout, qui permettra aux frères Dardenne de retrouver un public qu’ils avaient un peu fait fuir par la noirceur de leur vision dans „Rosetta“.

Germain Kerschen

A l’Utopia


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