PSYCHIATRIE: Regards sur la folie

Avec « Parmi les fous », Benoît Majerus fournit un exemple réussi de microhistoire – son récit sur une institution bruxelloise déploie toutes les problématiques de la psychiatrie européenne du 20e siècle.

La psychiatrie peut-elle guérir la folie? Ces deux-là n‘en sont pas si sûrs. Jack Nicholson et Will Sampson dans le film «One Flew Over the Cuckoo’s Nest », de 1975.

De « Jane Eyre » en passant par « One Flew Over the Cuckoo’s Nest » à « A Beautiful Mind », notre perception de la folie a été fortement imprégnée par la fiction et le cinéma. Ces histoires inspirent l’horreur, la pitié envers les personnes concernées, mais également le scepticisme par rapport aux tentatives de guérison de la part de la médecine.

« La folie est un spectre de comportements caractérisés par des degrés mentaux et comportementaux conçus comme étant anormaux et qualifiés comme tels. » La définition sur Wikipédia renvoie déjà à la difficulté de caractériser les déviances de ce qui est considéré comme la normalité dans une société. Le « fou » est d’abord une désignation qui sépare les personnes déviantes de la société, pensée comme règne de la normalité. Pendant longtemps, les « fous », « aliénés » ou « furieux » sont séparés de cette société pour laquelle ils représentent un danger. Ils doivent être « gardés » dans des institutions entourées de clôtures, à l’image des prisons ou des maisons d’éducation : c’est, comme l’appelle le philosophe Michel Foucault, le « grand enfermement ». Ce n’est qu’au début du 20e siècle que l’« aliénation » devient maladie, « nerveuse » ou « mentale ». Ce qui n’implique pas seulement un changement de perspective de la personne concernée vers certains états dans lesquels elle peut entrer. Le terme de « maladie » suppose aussi celui de « guérison ». L’approche du 20e siècle vis-à-vis de la folie sera avant tout médicale et thérapeutique.

Jeux d’échelles

Avec « Parmi les fous », Benoît Majerus propose une histoire de la psychiatrie à l’exemple de l‘ « Institut de psychiatrie de l’hôpital Brugmann » de Bruxelles. Cette microhistoire s’appuie en grande partie sur l’exploration des archives, d’une « richesse inespérée », de cet institut, travail collectif réalisé avec des étudiantes et étudiants en histoire. Les analyses des archives sont complétées par des interviews avec des témoins de l’histoire de l’institut.

Fruit d’un travail «  à 100 mains », il s’agit aussi d’un livre à multiples voix. Il rompt ainsi avec le récit usuel qui décrit la folie et son traitement dans la perspective de professionnel-le-s, plus rarement dans celle de la personne atteinte. Majerus laisse sonner un choeur auquel prennent part aussi bien les thérapeutes et le personnel traitant que les personnes internées : « Prendre au sérieux ces histoires est aussi essentiel pour une compréhension historique de la `folie‘ que l’analyse des écrits de ceux qui posent les diagnostics. » Ce regard attentif, presque ethnographique sur le quotidien des relations entre les trois groupes d’acteurs est certainement le fort de ce livre. L’approche n’étonne pas au vu du documentaire « Orangerie », un projet d’observation rapprochée d’une section de l’Hôpital neuropsychiatrique d’Ettelbruck, que l’auteur a réalisé avec l’anthropologue Anne Schiltz et qui vient de sortir il y a quelques semaines (voir woxx 1240).

Contextualisée en permanence, cette microhistoire sur l’évolution d’une seule institution fournit un regard exemplaire sur la macrohistoire de la psychiatrie européenne. La structure du récit est également originale : au lieu de suivre une chronologie classique, le livre s’intéresse d’abord à l’espace psychiatrique, ensuite aux « populations » psychiatriques – patient-e-s et personnel médical et infirmier -, pour en venir à quelques points forts de la pratique psychiatrique : entrées et sorties, terminologie et diagnostics, traitements, contestation de la psychiatrie.

Majerus réussit ainsi à présenter une image riche en nuances de cet univers de l’institution psychiatrique, et à nous faire découvrir des aspects méconnus et originaux. Ainsi, le chapitre sur l’espace psychiatrique, axé notamment sur la conception architecturale de l’institut bruxellois, est révélateur des approches thérapeutiques de l’entre-deux-guerres, conçues au début du 20e siècle « dans une triple configuration : espace de guérison, espace de classification et espace de normalisation ». La guérison est visée par une architecture sous forme de pavillon avec des salles lumineuses et spacieuses, entouré d’un jardin. La classification est obtenue par des salles spécifiques pour les cas légers et les cas lourds voire « dangereux », mais aussi par la séparation spatiale des femmes et des hommes. Enfin, l’espace psychiatrique est le lieu de mise en conformité avec les normes et les disciplines : à la place des chaînons et des barreaux du 19e siècle, on installe maintenant une clôture autour du pavillon. Pudiquement, elle est dissimulée derrière une haie… On essaie ainsi de donner aux patient-e-s (et à leurs familles) une impression de liberté qui de fait n’existe pas.

Mais la pratique montre comment les espoirs mis dans les nouveaux concepts thérapeutiques s’effritent peu à peu, comment des séparations et cloisonnements pensés d’abord comme incontournables sont levés pour des raisons de manque de place ou – dans le cas de la séparation des sexes ou de de l’enfermement – d’évolution sociétale.

Eclatement

L’approche du livre, orientée sur les structures de la psychiatrie fait qu’il y a parfois des redites, mais surtout que l’évolution historique reste quelque peu en retrait. Il n’en reste pas moins que dans cette disposition surgissent les éléments du narratif classique de l’historiographie de la folie : le fou apparaît comme aliéné, comme malade nerveux, puis mental, comme patient et puis client, alors que son traitement en institution, d’abord réduit à un gardiennage, évolue vers les tentatives de tranquillisation (bains, enveloppements), les traitements biologiques (choc insulinique, électrochoc, lobotomie), voire médicamenteux (neuroleptiques). En même temps, la psychiatrie évolue en tant que discipline : s’orientant de plus en plus vers la biologie, elle réussit à se faire reconnaître comme une science et comme un art médical. Mais dans le sillon des années 1960, la psychiatrie est au centre de la contestation sociétale. Sous le mot-clé d‘ « éclatement », ce sont le renouveau de la psychanalyse, l’apparition de thérapies alternatives, la spécialisation et le développement d’un appareil para-psychiatrique notamment dans le domaine de l’ergothérapie, qui caractérisent cette dernière phase décrite à l’exemple de l’Institut de psychiatrie.

Ce narratif reste cependant assez détaché de l’histoire événementielle. L’institut ayant ouvert ses portes en 1931, on peut encore comprendre que les conséquences de la Première Guerre mondiale sur la psychiatrie ne soient pas évoquées. Par contre, des informations sur la vie de l’institut lors de la Seconde Guerre mondiale apparaissent à plusieurs endroits : on apprend ainsi que l’institut doit déménager, l’hôpital Brugmann ayant été occupé par l’armée allemande, ou qu’il y a eu une surmortalité, apparemment due à la malnutrition. Mais on aurait voulu en savoir plus sur l’évolution de l’institution psychiatrique en temps de guerre, sachant que dans d’autres pays occupés – notamment au Luxembourg – les institutions psychiatriques ont été sous administration allemande et que notamment les patient-e-s de religion juive ont subi la déportation.

Mai 68 trouve par contre sa place dans le récit, et cela n’étonne pas. Cependant, cette contestation fondamentale de la psychiatrie classique est davantage décrite dans ses déroulements et conséquences sur l’institution psychiatrique, que par rapport aux causes qu’elle vise : la violence et la déshumanisation inhérente à la psychiatrie du 20e siècle. Plus encore, comme le dit le journaliste Mario Hirsch pour le Luxembourg en 1976, « ce n’est pas l’institution prise en elle-même, mais tout un réseau de complicité, de négligences, de fuites devant une responsabilité écrasante, bref, une conspiration du silence qui jette l’opprobre sur notre société dans son ensemble (1) ».

Si Majerus parle dans l’introduction d’un « récit historique », ce n’est sûrement pas un hasard. Car le livre s’avère plutôt un état des lieux sobre et distancié qu’une discussion critique de la psychiatrie du 20e siècle. Le regard ethnographique axé sur le microcosme de l’institution risque de négliger des aspects comme la violence et l’abus, ou encore le phénomène du suicide, pourtant répandu dans les institutions psychiatriques. Si critique il y a, elle apparaît surtout par le biais des extraits de dossiers et des témoignages. Tel ce ressenti d’une psychiatre par rapport à la médicamentisation dans les années 1950 : « Les nuits des patientes étaient mouvementées? Nous prescrivions donc des somnifères à la louche. »

Plus généralement, on aurait aimé en savoir plus sur l‘ « environnement social » de l’Institut de psychiatrie, aussi bien en ce qui concerne sa réception dans le quartier que dans les familles des patient-e-s. Finalement, un glossaire expliquant certains termes médicaux aurait facilité la compréhension au public non averti. Cela ne diminue pas l’intérêt de « Parmi les fous ». Notamment parce qu’il montre que même après la phase de contestation de la psychiatrie classique, la « guérison » est restée l’idéal. Alors que les thérapies biologiques, médicales et même analytiques avancent à tâtons, la « folie » reste une « maladie » jusqu’à la fin du 20e siècle, si ce n’est jusqu’à ce jour.

(1) Hirsch, Mario : « Notre archipel du Goulag ». Dans : Letzeburger Land, 30.7.1976, cité dans: CHNP 150 Joër, 1855-2005.


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