Kayser Jang: L’empereur sans frontières

von | 17.01.2003

Pour les uns, Jang Kayser est un homme mince qui circule dans la Kulturfabrik, d’un pas rapide, l’air inquiet. On y voit l’organisateur impĂ©nĂ©trable, inexpugnable …

Il aime les rencontres, pas seulement autour d’une bonne cigarette. Jang Kayser s’investit dans l’organisation de projets culturels sans frontières.

(photo: Christian Mosar

ORGANISATEUR DE RENCONTRES

Pour les autres, il fait partie du panorama social et culturel luxembourgeois depuis plus de vingt ans. Discret, il aime bien Ă©couter les histoires d’autrui, crĂ©er des espaces oĂą la mĂ©moire prend la parole. L’annĂ©e de sa naissance Staline est mort, Elisabeth II est couronnĂ©e, „En attendant Godot“ est jouĂ©e pour la première fois, Ă  Cannes Philippe Schneider prĂ©sente le court mĂ©trage „Le Luxembourg et son industrie“ et Jacques Tati „Les vacances de Monsieur Hulot“. Il se prĂ©sente Ă  nous de la manière suivante: „Je suis nĂ© Ă  Bonnevoie et, quand j’avais quatre ans, ma famille a dĂ©mĂ©nagĂ© Ă  Itzig. En 1974, le jour mĂŞme de mon 21e anniversaire (on n’Ă©tais majeure qu’Ă  cet âge-lĂ , Ă  l’Ă©poque), j’ai quittĂ© la maison familiale. J’ai vĂ©cu en communautĂ© de 1977 Ă  1986, Ă  Luxembourg-Ville, Ă  Waldbredimus, Ă  Ernzen et Ă  Fennange. Maintenant j’habite en France.“

woxx: Ta vie professionnelle a Ă©tĂ© des plus mouvementĂ©es …

Jang Kayser: Et comment! J’ai eu de nombreux boulots: chargement de camions, employĂ© chez un notaire, portier de nuit, Ă©ducateur Ă  Bettange-sur-Mess, puis Ă  Betzdorf. J’ai travaillĂ© Ă  la Caisse de Maladie des EmployĂ©s privĂ©s; j’Ă©tais responsable de la console lumière, des projections de dias et roadie du groupe de rock allemand „Oktober“; j’ai Ă©tĂ© employĂ© Ă  la poste, employĂ© communal au bureau du personnel puis, pendant sept ans, au conservatoire de musique. J’ai Ă©tĂ© permanent de l’Association SolidaritĂ© Luxembourg-Nicaragua. J’ai travaillĂ© Ă  la distribution de films chez Samsa, oĂą plus tard j’ai rĂ©alisĂ© des documentaires, et j’ai Ă©tĂ© journaliste freelance Ă  la radio socioculturelle. J’ai eu la chance de faire des choses qui me plaisaient, parce que des gens m’ont fait confiance sans me demander des diplĂ´mes, que je n’avais d’ailleurs pas. Depuis le 1er janvier 1997, je suis Ă  la Kulturfabrik et je crois que j’y resterai jusqu’Ă  la fin de ma vie professionnelle.

Comment peux-tu en être si sûr?

J’aime bien ce boulot et je ne crois pas que j’en trouverais un autre aussi beau, aussi exigeant, et qui me donne les mĂŞmes satisfactions. Je pense que je fais un travail correct et il n’y a donc aucune raison d’aller chercher ailleurs.

Quelles sont tes tâches, concrètement?

Je m’occupe de la programmation des musiques du monde, des rĂ©sidences – comme „Musiciens Sons Frontières“ – qui en est cette annĂ©e Ă  sa 3e Ă©dition -, des projets socioculturels, ainsi que de la promotion et de la recherche de partenaires pour certaines manifestations. Je veux Ă©viter l’Ă©vĂ©nementiel. Des concerts oĂą les artistes et le public viennent et puis repartent, comme si rien ne s’Ă©tait passĂ©, m’intĂ©ressent de moins en moins. Je n’aime pas voir dĂ©barquer un groupe, jouer et repartir, sans faire la connaissance de l’autre, sans savoir oĂą ils se sont produits. Moi, j’ai envie de leur expliquer que la Kufa est un ancien abattoir et qu’on a dĂ» se battre pour garder cet espace. J’ai donc tendance Ă  organiser des projets oĂą les artistes restent sur place. Ils travaillent, mangent et dorment ici, comme pour le „Festival sans Frontières“.

Ce travail doit souffrir des difficultés financières de la Kufa?

Le manque d’argent rend mon travail difficile. J’ai organisĂ©, ces derniers temps, deux spectacles de très bonne qualitĂ© oĂą j’ai dĂ» nĂ©gocier le cachet. J’ai dĂ» convaincre des musiciens professionnels de ne gagner presque rien „pour la bonne cause“. Mais parler de la „bonne cause“ Ă  des gens qui viennent de l’extĂ©rieur vers un des plus riches pays du monde … A la longue, c’est une situation intolĂ©rable. Et quand je parle de frais et de dĂ©ficit, je ne compte pas tous les apports des bĂ©nĂ©voles. L’Ă©quipe et les bĂ©nĂ©voles sont des axes essentiels. Nous avons nĂ©gligĂ© les bĂ©nĂ©voles, car nous Ă©tions trop pris par le travail pour nous en occuper convenablement. FatiguĂ©s et dĂ©motivĂ©s, beaucoup sont partis. Je crois que le nouveau directeur a envie de remĂ©dier Ă  cette situation et j’espère que sa venue ranimera certaines dynamiques et que les problèmes qui traĂ®nent depuis trop longtemps, se rĂ©soudront.

On entend dire que Jang Kayser est pessimiste, un Ă©ternel insatisfait. Et pourtant je remarque en toi de l’enthousiasme …

Comme programmateur, je dois toujours faire attention Ă  plusieurs aspects. Pour ce qui est de l’aspect financier, il faut un certain nombre de spectateurs pour rembourser les frais et ensuite, pouvoir continuer Ă  programmer. Les rencontres possibles, me donnent de la satisfaction s’il y a des amitiĂ©s qui naissent. La qualitĂ© est Ă©galement très importante. C’est vrai que je n’exprime ma satisfaction que rarement, mais cela est dĂ» Ă  la pression financière et Ă  mon Ă©ducation familiale catholique, qui m’a appris la mĂ©fiance: un bon moment est toujours suivi d’un mauvais.

Quelles musiques écoutes-tu?

Arabe, asiatique, africaine, indienne, flamenco, tango … J’aime la bonne qualitĂ© ethnique, folklorique et les rencontres des gens et des genres. Comme celle qui s’est produite ici entre des musiciens syriens, russes et bulgares. Comme celle qui se produira en juillet entre la famille de musiciens cubains Valera Miranda et deux guitaristes de flamenco.

Dans ton documentaire „5 Liewen“, tu donnes la parole Ă  cinq personnes âgĂ©es. Tu aimes les mĂ©tiers „traditionnels“. Tu aimes les musiques du monde … Quel est ton fil rouge?

J’aime la sauvegarde de la mĂ©moire, car cela me fait de la peine de voir disparaĂ®tre certains modes de vie, certaines professions. On „zappe“ trop et on Ă©coute trop peu les gens qui nous entourent. Pour moi, il est important de dĂ©velopper une philosophie de l’Ă©coute, qui est fondamentale pour crĂ©er des vraies rencontres.

As-tu un rĂŞve particulier?

C’est plutĂ´t des projets que j’aurais envie de rĂ©aliser. J’aimerais crĂ©er, le plus souvent possible, une ambiance conviviale et ouverte, qui favorise un contact chaleureux entre le public et les artistes. Et cela devrait se produire grâce Ă  des projets artistiques de très bonne qualitĂ©. Je ne tiens pas spĂ©cialement aux artistes „cĂ©lèbres“. QualitĂ© artistique n’est pas toujours synonyme de qualitĂ© humaine. Il faut crĂ©er une certaine ambiance pour que des rencontres se produisent. Notre site est lĂ  pour ça, et pour donner la chance Ă  des jeunes de s’exprimer, d’acquĂ©rir l’expĂ©rience de la scène et du public.

Un bon et un mauvais souvenir en conclusion?

D’abord le mauvais. Avant son concert en 2001, ElĂ­ades Ochoa m’a demandĂ© combien de gens Ă©taient lĂ . J’ai rĂ©pondu qu’il y avait environ 800 personnes. Il m’a dit alors, sur un ton mĂ©prisant, qu’il Ă©tait habituĂ©, lui, Ă  remplir des places publiques … Il ne mettra plus les pieds ici, si cela dĂ©pend de moi!

Le bon souvenir, c’est lors du dernier „Festival Sans Frontières“. Un soir Malika racontait son histoire de berbère qui ne parle pas sa langue natale parce que, habitant en France, sa mère lui a fait parler le français. De son cĂ´tĂ©, Miguel, Argentin, racontait l’histoire de sa mère, qui Ă©tait indienne et qui a aussi dĂ» renoncer Ă  sa langue. Malika et Miguel, en train de chanter ensemble, elle en français, lui en espagnol … voilĂ  un beau souvenir! Et j’aimerais que cela se produise plus souvent et de manière plus „publique“.

Propos recueillis par

Paca Rimbau Hernández

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