EMILE LEFORT: Mourir est un luxe

von | 27.06.2003

Pendant les quinze dernières annĂ©es, on a croisĂ© Emile Lefort dans des lieux très hĂ©tĂ©rogènes, son visage est familier pour les habituĂ©s du centre-ville. Certains pensent que c’est un „original“, d’autres le considèrent comme un Ă©rudit. Pour les uns il est traducteur, pour les autres, un bohĂ©mien. Il y a ceux qui le croient AmĂ©ricain et ceux qui connaissent ses origines bien enracinĂ©es dans l’histoire du Luxembourg.

woxx: Au juste, qui est Emile Lefort?

Emile Lefort: Un condamnĂ©: cancer intraitable. Je vois dĂ©jĂ  l’entrĂ©e du tunnel. En fait, votre question devrait plutĂ´t ĂŞtre „Qui Ă©tiez-vous?“

Et bien, qui étiez-vous?

Je suis nĂ© Ă  la ville de Luxembourg, le 15 septembre 1948. J’ai grandi Ă  Neudorf, d’oĂą est originaire la famille de ma mère. De cette enfance, je me rappelle, bien entendu, certaines espiègleries, beaucoup d’amour, les fĂŞtes religieuses et les kermesses dans les rues oĂą maintenant roulent les voitures, les draps bien blancs qui sĂ©chaient au soleil du jardin, qui sentaient le savon et les fleurs et que les enfants et les grand-mères Ă©tiraient pour les plier et ensuite les ranger. C’Ă©tait de la liturgie familiale.

La famille de mon père Ă©tait actionnaire de la brasserie Mousel, entreprise artisanale et très petite, dont on pouvait ĂŞtre fier. En 1955, ma famille a quittĂ© le Luxembourg pour s’installer dans le Far-West canadien, au Saskatchewan: sauge, prairies, chevaux, indiens … Mon père, ancien dĂ©lĂ©guĂ© du Luxembourg Ă  l’Unesco, voulait devenir „gentleman farmer“! Dans ce paradis, notre premier visiteur provenant du Luxembourg a Ă©tĂ© le prince Charles, fils de la Grande-Duchesse Charlotte, qui – mon père d’un cĂ´tĂ© et lui de l’autre – m’a accompagnĂ© Ă  mon premier jour d’Ă©cole. En 1958, on a quittĂ© le Saskatchewan pour aller Ă  MontrĂ©al. Cette annĂ©e-lĂ , Giuseppe Roncalli, ancien dĂ©lĂ©guĂ© du Vatican Ă  l’Unesco, que mes parents avaient bien connu et admirĂ©, devenait le pape Jean XXIII!

Mais tout cela ne rĂ©pond probablement pas Ă  votre question …

En fait, vous vous ĂŞtes arrĂŞtĂ© Ă  l’âge de 10 ans. Mais depuis lors?

La grande ville nord-américaine, sale, vicieuse, dangereuse.

En 1962, voyage en Grèce. J’ai une photo sur laquelle on me voit tout seul au milieu de la scène du théâtre d’Epidaure. Personne d’autre, ni sur la scène ni dans aucun des 14.000 sièges. Pour prendre la photo, le photographe a cachĂ© sa tĂŞte sous un morceau d’Ă©toffe appartenant Ă  un appareil, relique de l’Ă©poque ottomane.

Tous les deux ou trois ans, retour au Luxembourg pendant les grandes vacances. Retours toujours plus complexes.

Vous parlez de vacances … Quelles Ă©tudes avez-vous faites?

Columbia, Berkeley, mai 68 … Le hasard m’a fait assister Ă  quelques-unes des grandes manifestations politiques et estudiantines des annĂ©es 60. J’essayais de comprendre.

En 1971, pendant cinq mois, j’ai Ă©tudiĂ© le tibĂ©tain Ă  Dharamsala, ville de l’Himalaya indien oĂą habite le DalaĂŻ Lama, depuis son exil du Tibet en 1959.

A mon retour en Occident, j’ai Ă©tĂ© internĂ© quatre mois Ă  l’hĂ´pital psychiatrique d’EttelbrĂĽck. En 1974, Ă  Amsterdam, j’ai Ă©tĂ© dealer de cannabis au „Kosmos“, un club de fumeurs transformĂ© par ses organisateurs en centre de mĂ©ditation. Le dealer proposait de petites quantitĂ©s de cannabis aux membres, mais surtout les orientait sur les activitĂ©s du centre, comme par exemple, le tai-chi, le yoga, le zen, les danses sufis. Il y avait un sauna, un restaurant macrobiotique, une bibliothèque, des ateliers, des confĂ©rences. Les NĂ©erlandais n’ont pas utilisĂ© le „Kosmos“ comme modèle pour leurs fameux „coffee-shops“. C’est dommage.

En 1979, j’ai obtenu une maĂ®trise en littĂ©rature anglaise de l’universitĂ© de Toronto. Mon professeur a Ă©tĂ© Marshall McLuhan, l’auteur de l’expression dĂ©sormais cĂ©lèbre „global village“. Canadien d’origine protestante converti au catholicisme, ses Ă©crits sont sibyllins, oraculaires. D’après McLuhan, le „global village“ Ă©lectronique amenait Ă  l’Ă©chelle planĂ©taire les commĂ©rages du village et signifiait juste le contraire d’un retour Ă  une unicitĂ© psychique comme, par exemple, celle de l’Ă©poque des cathĂ©drales.

J’ai lu les auteurs prĂ©fĂ©rĂ©s de McLuhan: Joyce, Eliot, Pound, Wyndham Lewis, William Butler Yeats. Grâce aux lectures conseillĂ©es par McLuhan, j’ai pu comprendre que James Joyce proposait Ă  l’Europe le projet d’une langue europĂ©enne, hĂ©tĂ©roclite et musicale, Ă  rĂ©aliser par des artistes et non par le „fiat“ d’un quelconque grammairien.

Peut-ĂŞtre un jour une telle langue universelle „Made in Europe“ se trouvera sur l’agenda bruxellois!

Vous parliez de
cannabis …

Je suis contre: bronchite, bronchite chronique, emphysème, cancer des poumons. Le discours de la lĂ©galisation me semble peu logique. A la lĂ©galisation, je prĂ©fĂ©rerais la sacralisation. Et puis, il y a des substances sacrĂ©es auxquelles le commun des mortels fait bien de ne pas toucher. Il y a une clef pour comprendre la problĂ©matique de la drogue, il s’agit d’un essai d’Aldous Huxley paru en 1954, intitulĂ© „Les portes de la perception“. Si le lĂ©gislateur voulait bien considĂ©rer l’argument contenu dans cet ouvrage – l’HumanitĂ© cherche des relaxants du conscient supĂ©rieurs Ă  l’alcool – et si on avait des Ă©ducateurs formĂ©s Ă  traiter cet argument et Ă  bien le critiquer Ă  l’Ă©cole, il suffirait d’une gĂ©nĂ©ration pour trouver la bonne solution Ă  cette grande crise sociale que reprĂ©sentent les drogues. La civilisation occidentale a mis mille ans pour progresser du ColisĂ©e Ă  la cathĂ©drale. Regardez bien la cathĂ©drale. C’est un convertisseur: sur l’autel, le prĂŞtre convertit la force du vin en radiation civilisatrice. „Sanctus, Sanctus, Sanctus“: voilĂ  une politique de la drogue!

Et pour les temps modernes? Quel „aggiornamento“ possible?

Je suggère la lecture des livres d’un Ă©lève de Carl Jung, Karl KerĂ©nyi, sur les Mystères d’Eleusis. Attention aux commandements des Mystères: „arrehton“ et „aporrehton“. Les drogues supĂ©rieures Ă  l’alcool sont aussi bien plus complexes. Peut-ĂŞtre un jour le bouddhisme, par exemple celui pratiquĂ© par les TibĂ©tains, nous servira de tour de contrĂ´le.

C’est quoi, mourir?

Se distancer. Fermer les yeux. Voir la planète, le système solaire, la galaxie que nous habitons, devenir toujours plus petits. Le temps et l’espace se tĂ©lescopent. L’infiniment grand et l’infiniment petit se rejoignent. L’Univers n’est que bienveillance. Mourir est un luxe.

Interview
Paca Rimbau Hernández

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