EMILE LEFORT: Mourir est un luxe

Pendant les quinze dernières années, on a croisé Emile Lefort dans des lieux très hétérogènes, son visage est familier pour les habitués du centre-ville. Certains pensent que c’est un „original“, d’autres le considèrent comme un érudit. Pour les uns il est traducteur, pour les autres, un bohémien. Il y a ceux qui le croient Américain et ceux qui connaissent ses origines bien enracinées dans l’histoire du Luxembourg.

woxx: Au juste, qui est Emile Lefort?

Emile Lefort: Un condamné: cancer intraitable. Je vois déjà l’entrée du tunnel. En fait, votre question devrait plutôt être „Qui étiez-vous?“

Et bien, qui étiez-vous?

Je suis né à la ville de Luxembourg, le 15 septembre 1948. J’ai grandi à Neudorf, d’où est originaire la famille de ma mère. De cette enfance, je me rappelle, bien entendu, certaines espiègleries, beaucoup d’amour, les fêtes religieuses et les kermesses dans les rues où maintenant roulent les voitures, les draps bien blancs qui séchaient au soleil du jardin, qui sentaient le savon et les fleurs et que les enfants et les grand-mères étiraient pour les plier et ensuite les ranger. C’était de la liturgie familiale.

La famille de mon père était actionnaire de la brasserie Mousel, entreprise artisanale et très petite, dont on pouvait être fier. En 1955, ma famille a quitté le Luxembourg pour s’installer dans le Far-West canadien, au Saskatchewan: sauge, prairies, chevaux, indiens … Mon père, ancien délégué du Luxembourg à l’Unesco, voulait devenir „gentleman farmer“! Dans ce paradis, notre premier visiteur provenant du Luxembourg a été le prince Charles, fils de la Grande-Duchesse Charlotte, qui – mon père d’un côté et lui de l’autre – m’a accompagné à mon premier jour d’école. En 1958, on a quitté le Saskatchewan pour aller à Montréal. Cette année-là, Giuseppe Roncalli, ancien délégué du Vatican à l’Unesco, que mes parents avaient bien connu et admiré, devenait le pape Jean XXIII!

Mais tout cela ne répond probablement pas à votre question …

En fait, vous vous êtes arrêté à l’âge de 10 ans. Mais depuis lors?

La grande ville nord-américaine, sale, vicieuse, dangereuse.

En 1962, voyage en Grèce. J’ai une photo sur laquelle on me voit tout seul au milieu de la scène du théâtre d’Epidaure. Personne d’autre, ni sur la scène ni dans aucun des 14.000 sièges. Pour prendre la photo, le photographe a caché sa tête sous un morceau d’étoffe appartenant à un appareil, relique de l’époque ottomane.

Tous les deux ou trois ans, retour au Luxembourg pendant les grandes vacances. Retours toujours plus complexes.

Vous parlez de vacances … Quelles études avez-vous faites?

Columbia, Berkeley, mai 68 … Le hasard m’a fait assister à quelques-unes des grandes manifestations politiques et estudiantines des années 60. J’essayais de comprendre.

En 1971, pendant cinq mois, j’ai étudié le tibétain à Dharamsala, ville de l’Himalaya indien où habite le Dalaï Lama, depuis son exil du Tibet en 1959.

A mon retour en Occident, j’ai été interné quatre mois à l’hôpital psychiatrique d’Ettelbrück. En 1974, à Amsterdam, j’ai été dealer de cannabis au „Kosmos“, un club de fumeurs transformé par ses organisateurs en centre de méditation. Le dealer proposait de petites quantités de cannabis aux membres, mais surtout les orientait sur les activités du centre, comme par exemple, le tai-chi, le yoga, le zen, les danses sufis. Il y avait un sauna, un restaurant macrobiotique, une bibliothèque, des ateliers, des conférences. Les Néerlandais n’ont pas utilisé le „Kosmos“ comme modèle pour leurs fameux „coffee-shops“. C’est dommage.

En 1979, j’ai obtenu une maîtrise en littérature anglaise de l’université de Toronto. Mon professeur a été Marshall McLuhan, l’auteur de l’expression désormais célèbre „global village“. Canadien d’origine protestante converti au catholicisme, ses écrits sont sibyllins, oraculaires. D’après McLuhan, le „global village“ électronique amenait à l’échelle planétaire les commérages du village et signifiait juste le contraire d’un retour à une unicité psychique comme, par exemple, celle de l’époque des cathédrales.

J’ai lu les auteurs préférés de McLuhan: Joyce, Eliot, Pound, Wyndham Lewis, William Butler Yeats. Grâce aux lectures conseillées par McLuhan, j’ai pu comprendre que James Joyce proposait à l’Europe le projet d’une langue européenne, hétéroclite et musicale, à réaliser par des artistes et non par le „fiat“ d’un quelconque grammairien.

Peut-être un jour une telle langue universelle „Made in Europe“ se trouvera sur l’agenda bruxellois!

Vous parliez de
cannabis …

Je suis contre: bronchite, bronchite chronique, emphysème, cancer des poumons. Le discours de la légalisation me semble peu logique. A la légalisation, je préférerais la sacralisation. Et puis, il y a des substances sacrées auxquelles le commun des mortels fait bien de ne pas toucher. Il y a une clef pour comprendre la problématique de la drogue, il s’agit d’un essai d’Aldous Huxley paru en 1954, intitulé „Les portes de la perception“. Si le législateur voulait bien considérer l’argument contenu dans cet ouvrage – l’Humanité cherche des relaxants du conscient supérieurs à l’alcool – et si on avait des éducateurs formés à traiter cet argument et à bien le critiquer à l’école, il suffirait d’une génération pour trouver la bonne solution à cette grande crise sociale que représentent les drogues. La civilisation occidentale a mis mille ans pour progresser du Colisée à la cathédrale. Regardez bien la cathédrale. C’est un convertisseur: sur l’autel, le prêtre convertit la force du vin en radiation civilisatrice. „Sanctus, Sanctus, Sanctus“: voilà une politique de la drogue!

Et pour les temps modernes? Quel „aggiornamento“ possible?

Je suggère la lecture des livres d’un élève de Carl Jung, Karl Kerényi, sur les Mystères d’Eleusis. Attention aux commandements des Mystères: „arrehton“ et „aporrehton“. Les drogues supérieures à l’alcool sont aussi bien plus complexes. Peut-être un jour le bouddhisme, par exemple celui pratiqué par les Tibétains, nous servira de tour de contrôle.

C’est quoi, mourir?

Se distancer. Fermer les yeux. Voir la planète, le système solaire, la galaxie que nous habitons, devenir toujours plus petits. Le temps et l’espace se télescopent. L’infiniment grand et l’infiniment petit se rejoignent. L’Univers n’est que bienveillance. Mourir est un luxe.

Interview
Paca Rimbau Hernández


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