NI VU NI CONNU: METIERS SANS VISAGE (2): Une vie de cinéma

von | 12.09.2003

Depuis ses dĂ©buts aux „Vox“, Jean Defrang est devenu le projectionniste le plus rĂ©putĂ© du Luxembourg. Surtout Ă  cause de ses dĂ©buts aux cĂ´tĂ©s de Fred Jung, ancien et cĂ©lĂ©brissime directeur de la CinĂ©mathèque luxembourgeoise.

Jean Defrang sur le mĂ©tier de projectionniste de films: „Par le passĂ©, il fallait tout regarder, l’image, le projecteur, ce n’est plus comme ça aujourd’hui. Il n’y a plus de gens qui font ça avec leur coeur.“

woxx: Comment ĂŞtes-vous devenu projectionniste?

Jean Defrang: Aux dĂ©buts des annĂ©es 50, quand j’Ă©tais gosse, il y avait un cinĂ©ma de quartier Ă  la CĂ´te d’Eich, le „Florida“, oĂą l’on projetait des films d’action, comme „Zorro“ et j’y traĂ®nais tous les dimanches. Un jour – j’avais huit ans -, j’ai voulu voir l’appareil de projection et le propriĂ©taire du cinĂ©ma m’a autorisĂ© Ă  retourner les petites bobines. J’ai pu continuer. A dix ans, je pouvais mettre les films dans les machines.

Ensuite, quand j’Ă©tais Ă  l’Ă©cole, tout le monde voulait ĂŞtre employĂ© de banque ou de la poste. Moi, ça ne m’intĂ©ressait pas et, en 1961, je me suis prĂ©sentĂ© comme projectionniste au cinĂ©ma „Vox“ oĂą j’ai commencĂ© mon mĂ©tier d’opĂ©rateur. En 1962, je me suis prĂ©sentĂ© comme volontaire pour le service militaire, qui Ă©tait obligatoire Ă  l’Ă©poque. J’ai fait la demande pour aller Ă  Diekirch, car dans la caserne il y avait un cinĂ©ma oĂą l’on projetait les mĂŞmes films qu’au „Vox“. On m’a dit que c’Ă©tait trop loin de chez-moi. Il y avait quatre casernes: Ă  Diekirch, au centre-ville, Ă  Capellen et Ă  Walferdange. Et moi, j’habite Weimerskirch. Finalement, le chargĂ© du cinĂ©ma de la caserne de Diekirch a Ă©crit une lettre en ma faveur et j’ai pu faire l’armĂ©e au „Service de Loisirs“, Ă  Diekirch.

Et par après?

Je suis sorti de l’armĂ©e en janvier 1964. J’ai Ă©tĂ© embauchĂ© au cinĂ©ma „The Yank“, Ă  la place des Martyres, une salle art-dĂ©co très jolie. On y jouait des films d’action. Ce jour-lĂ , c’Ă©tait „Soliman le Magnifique“. Pendant cette pĂ©riode, j’ai fait mon brevet. A l’Ă©poque, il fallait avoir 21 ans pour avoir le certificat d’opĂ©rateur de cinĂ©ma, car c’est un travail qui exige une grande responsabilitĂ©. Comme il n’y avait pas de placeuse dans la salle et que nous, de lĂ -haut, nous voyions tout, il fallait faire attention, par exemple, si un homme importunait une femme, ou si quelqu’un avait trop bu et qu’il commençait Ă  gueuler … Parfois, il fallait le sortir du cinĂ©ma!

Pour mon père, le mĂ©tier d’opĂ©rateur de cinĂ©ma Ă©tait comme celui de forain. C’Ă©tait un travail pas sĂ©rieux, vous travaillez jusqu’Ă  minuit et le matin vous restez au lit …

En 1966, je suis passĂ© au cinĂ©ma „CitĂ©“, qui Ă©tait la meilleure salle de la ville. Il y avait les meilleurs spectacles, les meilleurs films, la technique Ă©tait au dernier point. Le premier film qu’ils ont jouĂ©, c’Ă©tait „ClĂ©opâtre“. J’y suis restĂ© plus de dix ans. On a fait des galas avec les „Soviet export films“, des films russes très importants comme „Guerre et Paix“ et „Les annĂ©es de feu“. Les Russes venaient avec une dĂ©lĂ©gation. Il y avait toujours une rĂ©ception, vraiment Ă  la russe, avec de la vodka et ça durait … Oh, lĂ  lĂ ! Mais les „Soviet export films“ n’Ă©taient un succès que pendant la soirĂ©e de gala. Après, la salle Ă©tait presque vide.

Pour d’autres films, c’Ă©tait diffĂ©rent. On a jouĂ© „Bonnie and Clyde“ pendant quatre semaines et, les week-ends, la salle de 800 places Ă©tait toujours pleine. On a fait une dĂ©coration ad hoc. On a mis un coffre-fort rempli d’argent qui en dĂ©bordait, des mannequins et une ancienne voiture. A l’Ă©poque, tous les gens avec lesquels j’ai travaillĂ© aimaient le cinĂ©ma. Parfois on faisait des projections pour le patron, pour 20 francs, pour aller boire un coup après. C’Ă©taient des projections privĂ©es pour voir les nouveaux films. Normalement ça se passait au „The Yank“, car c’Ă©tait son cinĂ©ma favori. On y restait jusqu’Ă  3 ou 4 heures du matin.

Les choses ont tellement changé?

Aujourd’hui, les gens font un boulot avec un horaire, ils poussent un bouton, ça tourne tout seul, ils ne regardent plus le film. Nous Ă©tions obligĂ©s de regarder toujours le film, c’Ă©tait un travail plus manuel. Il fallait changer les bobines toutes les vingt minutes. Il fallait rĂ©gler les lanternes, c’Ă©taient des lumières de charbon qu’il fallait contrĂ´ler, parce que si elles s’Ă©teignaient, la salle se retrouvait dans le noir et les gens sifflaient. Il fallait tout regarder, l’image, le projecteur, ce n’est plus comme ça aujourd’hui. Il n’y a plus de gens qui font ça avec leur coeur.

Avez-vous toujours pu gagner votre vie comme projectionniste?

En 1973, je suis allĂ© travailler dans les ateliers „Philips“, mais je continuais Ă  faire des projections dans la petite salle du Théâtre municipal, une fois par mois. On projetait des films art et essai, des classiques. LĂ , j’ai rencontrĂ© Fred Jung, programmateur du théâtre Ă  l’Ă©poque, qui poursuivait l’idĂ©e d’une CinĂ©mathèque nationale. J’avais dĂ©jĂ  eu contact avec lui, Ă  cause de son Ă©mission sur le cinĂ©ma Ă  RTL, oĂą il prĂ©sentait les nouveaux films qui passaient au Luxembourg. Il venait chercher des extraits de films au „CitĂ©“ et il les portait Ă  la tĂ©lĂ©vision.

A Mondorf, dans le parc, il y avait un cinĂ©ma – dommage, qu’ils aient tout dĂ©moli, lĂ -bas – oĂą Jung allait toujours quand ils projetaient un film qu’il n’avait pas vu. Un soir, quand il Ă©tait lĂ , l’opĂ©rateur a eu un problème et il a eu recours Ă  un de mes collègues de „Philips“, Charles Wunsch, aussi un fervent de cinĂ©ma. Jung lui a demandĂ© alors son avis sur une cinĂ©mathèque. Le lendemain, Charles m’a racontĂ© ça Ă  l’atelier et m’a demandĂ© si je voulais y participer. Finalement, on Ă©tait une dizaine Ă  constituer une a.s.b.l. qu’on a appelĂ©e la „CinĂ©mathèque de Luxembourg“. Il fallait qu’elle soit au centre-ville. La seule possibilitĂ©, c’Ă©tait l’ancienne salle du „Vox“, fermĂ©e depuis longtemps. Mais on pouvait la louer aux Pères rĂ©demptoristes, qui en Ă©taient les propriĂ©taires. La paroisse europĂ©enne y organisait des confĂ©rences et le samedi soir, on y faisait mĂŞme des messes! Cette cohabitation a durĂ© jusqu’Ă  la fin des travaux dans l’Ă©glise Ă  cĂ´tĂ©.

Et comment se sont passés les débuts de la Cinémathèque?

La programmation de la CinĂ©mathèque de la Ville de Luxembourg a dĂ©butĂ© en janvier 1975, avec une avant-première, „Lisztomania“ de Ken Russell. On a créé les cartes de membre – on pouvait donner 500 ou 1000 francs -, et on a continuĂ© avec des classiques français. Ensuite on a commencĂ© Ă  jouer des films muets avec accompagnement au piano. Le pianiste de l’Ă©poque Ă©tait Johnny Glesener, encore un fou de cinĂ©ma. Il ne regardait jamais les films Ă  l’avance, il me demandait juste de quoi il s’agissait. Il ne lui fallait voir que les premières images pour se mettre dedans. Quelle belle pĂ©riode!

Au dĂ©but, j’Ă©tais seul avec Fred Jung pour la CinĂ©mathèque. Je travaillais chez „Philips“ et je faisais les projections une fois par semaine. Plus tard, Fred Jung a Ă©tĂ© nommĂ© coordinateur culturel par la Ville de Luxembourg. La CinĂ©mathèque Ă©tait encore une a.s.b.l. privĂ©e et nous savions que nous ne pourrions pas tenir le coup Ă  la longue. Il fallait que la Ville ou l’Etat la prenne en charge. Fred Jung a fait un rapport. Encore une fois, le secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral de la Ville Ă©tait un fou de cinĂ©ma et il a tout de suite Ă©tĂ© d’accord. Un jour, il m’a dit: „Tu pourrais devenir projectionniste pour de bon?“ Et la Ville m’a engagĂ© comme „aide Ă  la CinĂ©mathèque“. Je touchais moins comme ouvrier de la Ville que chez „Philips“. Mais j’aimais tellement le cinĂ©ma …

(Deuxième partie de l’interview avec Jean Defrang, la semaine prochaine …)

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