NI VU NI CONNU: METIERS SANS VISAGE (3): Au-delĂ  du masque

von | 19.09.2003

Oscar GarcĂ­a MartĂ­n a 33 ans, il vit au Luxembourg depuis 1993. Enfant immigrĂ© en Belgique, une des voix espagnoles du petit train de la PĂ©trusse, animateur de radio, doubleur de films, figurant, comĂ©dien, interprète, traducteur, un vĂ©ritable „spĂ©cialiste“ dans des mĂ©tiers sans visage.

Oscar GarcĂ­a MartĂ­n, multitalent qui voudrait, en plus, savoir chanter de l’opĂ©ra.

woxx: Quelle impression vous donne votre voix dans le petit train de la Pétrusse?

Oscar GarcĂ­a MartĂ­n: Je ne l’aime pas! Je la trouve artificielle. Depuis lors, j’ai beaucoup travaillĂ© ma voix. J’ai Ă©tudiĂ© au Conservatoire, je joue du théâtre et j’apprends Ă  chanter. En fait, la voix qui me plaĂ®t vraiment est celle de MĂ©lusine, qui est celle d’Alicia de Medina Rosales. Et j’aime bien la partie qui s’est ajoutĂ©e rĂ©cemment, avec deux nouvelles voix. J’aime l’idĂ©e de ce train. Elle est très originale car elle ne se fixe pas sur les monuments, mais raconte d’une façon dynamique l’histoire de la ville, tout en y impliquant les voyageurs. Cela a Ă©tĂ© aussi mon premier travail comme traducteur au Luxembourg. Ça me plaisait bien, de savoir que quelque chose de moi resterait après mon dĂ©part. J’ignorais alors que j’allais rester au Luxembourg et je voyais ce travail comme une sorte de trace de mon passage.

Vous aviez déjà été au Luxembourg avant?

Oui, en 1983, je suis venu avec une excursion de Liège et les bâtiments du Kirchberg m’ont effrayĂ©. „Quelle horreur!“, me suis-je dit.

Vous ĂŞtes comĂ©dien au Luxembourg …

En fait, j’ai dĂ©butĂ© quand j’avais onze ans, Ă  l’Ă©cole, Ă  AlmerĂ­a, avant de partir en Belgique. Comme j’Ă©tais un enfant plutĂ´t rond, on m’a choisi pour le rĂ´le de Sancho Panza, dans une reprĂ©sentation du „Quichotte“!

Au Luxembourg, j’ai jouĂ© avec deux troupes de théâtre en espagnol, le „Teatro Español de Luxemburgo“, dirigĂ© par PĂłllux Hernúñez et „Theatrum“, dirigĂ© par May Sánchez. Et j’ai travaillĂ© aussi en français, dans „Les Vacances“ de Jean-Claude Grumberg, sous la direction de Philippe Noesen, et dans „La nuit au cirque“ d’Olivier Py, sous la direction de Paul Kieffer. Actuellement, je participe au projet „Dancing“, une pièce qui sera prĂ©sentĂ©e l’annĂ©e prochaine au Grand Théâtre et qui est dirigĂ©e par Paul Kieffer.

Et votre voix en français?

Je la sens moins spontanĂ©e, moins naturelle qu’en espagnol. On dit que j’ai un lĂ©ger accent, pas très dĂ©fini. Mais je crois qu’elle passe bien. L’annĂ©e dernière un technicien m’a dit, Ă  propos de ma voix dans „La nuit au cirque“, qu’il Ă©tait impressionnĂ© par la sensibilitĂ© qu’elle transmettait. J’ai Ă©tĂ© très surpris et très flattĂ©!

Le comĂ©dien a-t-il un visage ou n’est-il plutĂ´t qu’un masque, au sens grec du terme?

Je crois que l’acteur n’est qu’un intermĂ©diaire entre l’auteur et le public. Il met en jeu son corps, sa voix, son intelligence, … , afin de transmettre le message destinĂ© par l’auteur au public. Il n’a aucune fonction crĂ©ative. On dit „crĂ©er un personnage“, mais finalement l’acteur ne dit rien du sien. Il sert une idĂ©e, celle de l’auteur, voire du directeur. Quelque part, l’acteur est une marionnette.

Le public, a-t-il un visage?

Pas pour moi. La salle est un mur. Cependant, je peux Ă©tablir des rapports individuels. J’aime beaucoup communiquer et cela me rassure, de trouver des regards qui me disent: „Ce que tu transmets m’intĂ©resse“.

Dans le domaine artistique, qu’est-ce que vous aimeriez faire?

J’aimerais ĂŞtre clown, pouvoir travailler dans un cirque, faire rire les enfants et les adultes. J’aimerais Ă©galement chanter et travailler dans une comĂ©die musicale. Et j’aimerais, encore plus, chanter de l’opĂ©ra. Ce serait aussi une façon de montrer Ă  mon père qu’il a tort quand il affirme que je ne sais pas chanter. Pourtant, du cĂ´tĂ© maternel de ma famille il y a une belle tradition de chanteurs de flamenco.

Dans une traduction, que reste-t-il d’Oscar GarcĂ­a?

La responsabilitĂ© de sa qualitĂ©. La traduction est une activitĂ© très „ouvrière“. A la Commission europĂ©enne, nous traduisons des textes souvent lĂ©gislatifs et nous ne pouvons qu’ĂŞtre fidèles. Bien sĂ»r, nous ne sommes pas des machines et chacun laissera passer
quelque chose de soi. Mais, comme les acteurs, nous ne sommes qu’une voie de communication.

Votre père Ă©tait maire de El Ejido (AlmerĂ­a). Un jour il a dĂ©cidĂ© d’aller Ă  Liège et il y a emmenĂ© sa famille. Vous y ĂŞtes arrivĂ© en 1983, Ă  l’âge de 13 ans. En tant qu’enfant d’immigrĂ©s, vous faites encore une fois partie d’un collectif sans visage …

Oui, je fais partie de ceux qui sont partis d’une rĂ©gion, presque toujours contre leur volontĂ©, et qui arrivent dans des pays oĂą ils ne sont personne, oĂą ils n’ont pas de racines, oĂą on les regarde bizarrement et oĂą il faut se dĂ©brouiller.

Quels sont vos souvenirs des premiers temps Ă  Liège, lorsque vous Ă©tiez le „nouveau“ de la classe et de surcroĂ®t Ă©tranger?

J’Ă©tais Ă  l’Ă©cole de jĂ©suites „Saint Servais“, la mĂŞme oĂą avait Ă©tudiĂ© Simenon. La première chose qu’on m’a demandĂ© c’Ă©tait si je savais torĂ©er. Et moi, je n’avais jamais Ă©tĂ© dans une arène! On rigolait beaucoup de mon accent. Au dĂ©but, je me fâchais un peu, mais petit Ă  petit j’ai dĂ©passĂ© ce problème. Je crois mĂŞme que cela m’a motivĂ© Ă  apprendre plus vite le français. J’Ă©tais en pleine adolescence et entourĂ© seulement par des garçons. Je me suis rĂ©fugiĂ© dans le jeu d’Ă©checs, l’une de mes passions. Mon Ă©cole avait une très bonne rĂ©putation dans ce domaine, car elle avait toujours produit de très bons joueurs. Je me suis inscrit dans l’Ă©quipe et nous sommes devenus les champions francophones. C’est comme ça que je me suis intĂ©grĂ© Ă  Liège. J’allais au club, j’Ă©tais avec des garçons belges. L’alternative aurait Ă©tĂ© de frĂ©quenter la „Casa de España“, d’aller aux fĂŞtes organisĂ©es par les immigrĂ©s espagnols, de sortir avec d’autres jeunes d’origine espagnole. Mais cela ne m’intĂ©ressait guère, car je prĂ©fĂ©rais construire quelque chose pour moi, en regardant vers l’avant, sans la nostalgie du passĂ©.

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