MYRIAM TONELOTTO: „Aux antipodes du reportage“

Faire un film documentaire sur le lobbying – la réalisatrice Myriam Tonelotto a relevé le défi quant au contenu et quant à la forme

woxx: Votre film documentaire s’appelle „Lobbying, au delà de l’enveloppe.“ Quelle enveloppe?

Myriam Tonelotto: L’enveloppe symbolise les dessous-de-table, les sommes versées en tant que commission illicite dans les affaires de corruption. Mon film est né d’une demande d’Arte Deutschland, qui préparait une soirée thématique consacrée à la corruption. Ils avaient un premier film sur la „Spendenaffäre“, le financement occulte des partis allemands. Ils voulaient que je fasse une sorte de „best of“ des affaires de corruption françaises. Mais je ne voyais pas ce que je pouvais apporter de nouveau par rapport au travail de spécialistes comme Denis Robert.

Alors j’ai eu l’idée d’aller voir ailleurs, du côté du lobbying. Grâce aux discussions avec mon père, qui est fonctionnaire européen, j’ai été sensibilisée à ce type de déficit démocratique dans les institutions de l’Union européenne. Car si de petites affaires de corruption éclatent et retiennent l’attention des médias, elles ne portent que sur quelques millions d’euros.

Cela représente tout de même beaucoup d’argent …

Un million comme dessous-de-table, ça peut paraître énorme, mais c’est dérisoire par rapport aux enjeux politico-économiques du lobbying. Les médias adorent les affaires, mais des sujets plus complexes, moins médiatiques, comme les circuits de blanchiment ou le lobbying, ne sont presque jamais traités. Dans le lobbying, il manque l’élément du crime qu’est l’enveloppe. Les dessous de table, les enveloppes n’ont plus cours. Il s’agit d’échanges de services bien compris. Face à ce phénomène, il faut cesser de se voiler la face, il faut être prêt à s’intéresser à des sujets „ennuyeux“ comme l’Europe. Et cela vaut plus encore pour les journalistes.

Vous avez été journaliste vous-même. Pourquoi précisez-vous que votre film est „aux antipodes du reportage“?

Aujourd’hui le reportage télévisé se rapproche plus du conte que de l’information. Dans une interview, quand on filme en plan très serré, avec une voix prise de très près, on a un effet comme de voix intérieure. Le spectateur est plus facilement amené à adhérer aux propos de la personne interviewée. Au contraire, j’ai filmé à partir d’une certaine distance, le spectateur voit le lieu, réalise que c’est un ailleurs, et il peut prendre ses distances par rapport à l’interviewé. Je ne prétends pas détenir la vérité, je présente une série d’interviews mises en perspective par les animations. Après, c’est au spectateur de se faire son opinion.

Justement: quelle est la raison d’être de ces séquences animées?

Pour relier les interviews, j’aurais pu mettre des plans prétextes, des ordinateurs, des banques, des couloirs et un gros plan sur le drapeau européen. Cela emmène les spectateurs dans une espèce de pseudo-réalité. En voix off, j’aurais fourni des chiffres, fait des commentaires sur des images apparemment neutres.

J’ai procédé différemment, avec une histoire de fiction qui donne une lecture particulière des interviews. Par exemple, après avoir vu les banquiers qui expliquent tout ce qu’ils font pour lutter contre la corruption et le blanchiment, la séquence animée dit: ce n’est pas vrai. L’animation montre un petit bonhomme qui va désespérément chercher de compte en compte l’information qu’il recherche. Il se perd dans d’immenses armoires avec plein de cartons correspondant à des comptes dans les différents paradis fiscaux. Voilà ce qui arrive, par exemple, à un juge essayant de retrouver les rétro-commissions taiwanaises versées dans le cadre de l’affaire Elf. L’animation tient lieu de commentaire, mais affiche sa subjectivité.

Concrètement, qu’avez vous trouvé en menant vos recherches sur le lobbying?

Le lobbying est un phénomène diffus, il y a peu d’éléments concrets pour l’épingler au plan juridique. Prenez le cas de ce haut fonctionnaire de la Commission européenne, victime de pressions pour qu’il abandonne la rédaction de la directive interdisant le cadmium. Il s’agit d’un métal hautement toxique, utilisé dans les piles rechargeables. Cet homme a fait l’objet d’une campagne de dénigrement orchestrée par des cabinets de lobbying. Mais on peut difficilement pointer du doigt l’auteur de ces pressions. Il faudrait prouver que telle personne de tel cabinet, ayant facturé ses services à tel groupe industriel, a contacté tel politicien afin de mettre à mal tel projet de loi.

Il y a un échange permanent de personnel entre le monde politique et le monde économique. Par exemple Sir Brittan, après avoir été commissaire européen, se retrouve à la tête de divers groupes d’intérêt financiers. Comme par hasard, les lois émises sous sa direction sont favorables à ces mêmes groupes. Beaucoup de fonctionnaires à la Commission agissent de manière semblable. Quelle indépendance ont ces gens?

Est-ce vraiment nouveau? De telles connivences entre élites ont toujours existé.

Le terme de lobbying est ancien. Il provient des Etats-Unis, où le président Grant recevait des groupes d’intérêt non dans ses bureaux, mais de manière informelle, dans le lobby, dans le hall d’entrée d’un hôtel à deux pas de la Maison Blanche. Ce qui est nouveau, c’est la systématisation de ces liens d’influence à travers les agences de lobbying. Il ne s’agit plus de complicités entre anciens camarades de grandes écoles, mais de grands groupes qui payent pour un travail de professionnel. Et cela se fait sur le long terme: l'“European Roundtable“, très puissant lobby regroupant les plus grandes entreprises européennes, oeuvre depuis 15 ans à promouvoir l’idée d’une privatisation de l’éducation, par exemple.

Si cela se fait à travers la compétence et les arguments, où est le mal? Les ONG peuvent faire de même.

Le budget d’une simple veille législative sur un petit secteur représente 50.000 euros par an. Seules les très grandes ONG peuvent tenir le coup. La question, c’est de savoir quelle sorte de démocratie on veut. Avec les mécanismes du lobbying, l’influence est équivalente à l’argent. Pour Alcatel, qui souhaite continuer à utiliser du cadmium dans ses piles, payer un cabinet de lobbying est un investissement. S’ils gagnent, cet argent n’est pas perdu, il y a un retour sur l’investissement. Pour nous, citoyens de base, c’est différent. Si des ONG doivent entretenir des permanences à Bruxelles, simplement pour qu’on ne nous pollue pas ou qu’on ne brade pas l’éducation de nos enfants, ce n’est pas un investissement économique.

Le Film parle beaucoup de Bruxelles, mais aussi du Grand-Duché. Sous quels aspects?

Le Luxembourg occupe une place centrale dans le film, c’est une plaque tournante de l’argent et de la finance. Il est vrai qu’il existe 13 paradis fiscaux à l’intérieur de l’Union européenne, sans compter les nouveaux adhérents comme Chypre ou Malte, et, évidemment, la Suisse. Il faudrait d’ailleurs plutôt les appeler paradis bancaires et judiciaires, parce que ce qui est en cause, ce n’est pas tant la législation fiscale, c’est que dans ces pays, remonter la trace de l’argent sale ou occulte est quasiment mission impossible.

Dans le film, le Luxembourg apparaît juste après les superbes déclarations des politiciens sur la lutte contre la corruption. Prétendre lutter contre la corruption sans remettre en cause l’existence des paradis judiciaires, c’est d’une hypocrisie absolue. Lucien Thiel, porte-parole des banquiers luxembourgeois, nous explique que le Luxembourg a un système de juridiction en cascade, où rien ne peut passer. On se demande pourquoi on embête le Luxembourg … Le juge Jean de Maillard, qui travaille sur les affaires de corruption, estime que le Luxembourg est bien pire que la Suisse, du point de vue de l’opacité des circuits financiers, de la non-coopération judiciaire.

En tant que réalisatrice ne vous mettez-vous pas dans la position de celle qui a tout compris?

Pas du tout. J’ai fait appel à des personnalités très calées dans ce domaine. Moi, je suis là pour vulgariser, rendre accessibles des phénomènes très opaques. D’ailleurs le générique de fin renvoie à des livres. Le film ne peut qu’éveiller l’intérêt – pour comprendre, pour développer leur propre analyse, les gens doivent lire!

Cela étant, j’ai travaillé pendant deux ans sur ce film. Ce que j’essaye de vous expliquer par la parole, je le fais beaucoup mieux en filmant. Et avant même d’approcher ce sujet comme journaliste, ma démarche, mon interrogation a été celle d’une citoyenne.


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