L’humoriste français, connu pour ses positions virulentes, a vu nombre de ses reprĂ©sentations interdites.
Toujours est-il qu’il sera Ă la Maison de la Culture d’Arlon ce samedi 6 mars et que la salle affiche complet.
Comment DieudonnĂ© en est-il arrivĂ© lĂ ? Comment se fait-il que cet artiste, que l’ONU a qualifiĂ© d'“homme de bonne volontĂ© dans sa lutte contre le racisme“ se voit aujourd’hui accusĂ© d’antisĂ©mitisme? Lui qui a fait ses premiers pas sur scène – et accĂ©dĂ© Ă la cĂ©lĂ©britĂ© – en duo avec Elie Semoun, humoriste comme lui, et non moins juif? Aurait-il perdu la tĂŞte? S’agit-t-il d’un malentendu? D’une campagne marketing? De diffamation ?
DieudonnĂ© Mbala Mbala, nĂ© le 11 fĂ©vrier 1966 d’une mère bretonne et d’un père camerounais, a grandi dans la banlieue parisienne. DotĂ© d’un bagout hors pair, il a travaillĂ© tout d’abord comme commercial „de choc“, capable de vendre n’importe quoi Ă n’importe qui … Avant d’utiliser le rire comme arme de combat, il a militĂ© longuement pour l’intĂ©gration, notamment au sein de SOS-Racisme. C’est un humoriste exceptionnel qui, au delĂ de son langage „gonflĂ©“ est capable de faire rire aux larmes sans prononcer le moindre mot, juste en modifiant subtilement une expression du visage. Ses spectacles corrosifs, ses mots jouissifs et son regard sans complaisance sur l’Occident, IsraĂ«l et les Etats-Unis lui ont pourtant attirĂ© bien des foudres. C’est qu’il a une grande gueule. Et il n’Ă©pargne personne.
En 1997, il se prĂ©sente aux lĂ©gislatives dans la circonscription de Dreux oĂą sa liste obtient 7,74 pour cent, servant ainsi de barrage au Front National. Puis, il se met Ă transformer les casernes et les fermes abandonnĂ©es en espaces culturels alternatifs. Jusqu’ici, tout va bien.
Or, après sa dernière sortie politique en tant que candidat aux dernières prĂ©sidentielles, il revient en l’an 2000 avec un spectacle, „Pardon Judas“, suivi d’une campagne de promotion durant laquelle il n’Ă©pargne pas la religion de sa propre mère, et par la mĂŞme occasion le Vatican et le Pape. Cela lui vaut des lettres d’insultes qu’il publiera d’ailleurs dans un recueil.
Sa première condamnation remonte Ă 2001: trente mille francs d’amende pour diffamation raciale Ă l’Ă©gard des Blancs et des Catholiques. La plainte a Ă©tĂ© introduite par un groupuscule d’extrĂŞme-droite, „Alliance gĂ©nĂ©rale contre le racisme et pour le respect de l’identitĂ© française et chrĂ©tienne“, pour avoir qualifiĂ© les Blancs „d’esclavagistes“ et de „racistes“.
On ne peut pas toujours plaire
En 2003, le Parquet de la section anti-terroriste de Paris l’accuse „d’apologie d’actes terroristes“ suite Ă sa dĂ©claration: „Je prĂ©fère le charisme de Ben Laden Ă celui de George Bush.“ Toujours en 2003, lors de l’Ă©mission „On ne peut pas plaire Ă tout le monde“ sur la chaĂ®ne France 3, il prĂ©sente un sketch qu’il conclut, dĂ©guisĂ© en juif orthodoxe, par un jeu de mot faisant allusion au salut hitlĂ©rien: „Isra-Heil!“. Les contestations et plaintes gĂ©nĂ©rĂ©es par cette prestation sont telles qu’elles poussent l’humoriste Ă s’excuser publiquement. Ce qui ne fait pas changer d’avis plusieurs communes françaises qui annulent ses spectacles en prĂ©textant une „menace d’ordre public“.
DĂ©but janvier, l’humoriste dĂ©fie les associations sionistes en lancant, sur les ondes de Radio Monte Carlo: „Je me torche le cul avec le drapeau israĂ©lien“. Le 5 fĂ©vrier 2004, une centaine de personnes viennent perturber son spectacle Ă Lyon, en utilisant notamment des bombes fumigènes. Il y a plus de 900 personnes dans la salle – elles ne bougent pas. Enfin, le 10 fĂ©vrier passĂ©, la section suisse de la Licra (Ligue internationale contre le racisme et l’antisĂ©mitisme) porte plainte contre l’artiste pour ses propos tenus dans le Journal du Dimanche: „Ceux qui m’attaquent ont fondĂ© des empires et des fortunes sur la traite des Noirs. Ils m’accusent d’ĂŞtre antisĂ©mite. Cela n’a pas de sens…“. VoilĂ , en gros, les faits. Alors, DieudonnĂ©? AntisĂ©mite ou pas?
Certaines voix sont formelles. Selon Anne Audard, prĂ©sidente de la communautĂ© israĂ©lite libĂ©rale de Genève, DieudonnĂ© s’inscrit dans ce nouvel antisĂ©mitisme qui fait l’amalgame entre la politique actuelle d’IsraĂ«l et l’ensemble du peuple juif. Quant Ă la presse europĂ©enne de gauche, elle prend ses distances par rapport Ă l’humoriste. On lui reproche de vouloir tout et son contraire, „d’enchaĂ®ner les zigzags intellectuels, de reproduire jusqu’Ă la nausĂ©e la stratĂ©gie du coup d’Ă©clat permanent“, de jouer dĂ©sormais „dans le petit théâtre des calculateurs cyniques“, pour ne citer qu’une source. Quant Ă Elie Semoun, il se dit passablement irritĂ© par les propos de son compagnon de scène pendant quinze ans, qu’il ne comprend pas. MĂŞme l’humoriste Guy Bedos, un des modèles de DieudonnĂ©, et dont l’humour grinçant est tout aussi rĂ©putĂ©, lui suggère de se calmer ou alors de se recycler dans le mime. D’autres personnes engagĂ©es, comme l’intellectuel Jean Bricmont (*), sont plus nuancĂ©es.
Selon Bricmont, la culture occidentale a Ă©tĂ© façonnĂ©e par de vĂ©ritables apologies de l’esclavage ou du colonialisme, et nĂ©anmoins Ă©pargnĂ©es par la censure. Or, selon lui, la parole n’est pas l’action, et elle doit ĂŞtre protĂ©gĂ©e. S’exprimant sur le cas DieudonnĂ©, l’intellectuel Ă©met quelques remarques sur les propos incriminĂ©s: „Puisque Bush est incapable de voir un lien entre la politique des États-Unis et le 11 septembre et qu’il considère Sharon comme un homme de paix, pourquoi un humoriste ne pourrait-il pas ironiser sur ‚l’axe du bien amĂ©ricano-sioniste‘?“ Reste la comparaison entre IsraĂ«l et le nazisme. „Personnellement, je ne la ferais jamais, mais pas seulement parce qu’elle est choquante. Elle contribue Ă une dĂ©formation constante de la vision que nous avons de l’histoire.“
L’intellectuel est d’avis que le système de propagande occidental assimilerait tous ses adversaires Ă Hitler: „Qui Ă©tait le ‚Hitler sur le Nil‘ en 1956? Nasser, parce qu’il avait nationalisĂ© le canal de Suez. Après lui, vinrent le FLN, Milosevic, les Talibans, Saddam Hussein et d’autres. Tous furent des ’nouveaux Hitler‘.“ Le Pen aurait constamment Ă©tĂ© comparĂ© Ă Hitler lors de la dernière Ă©lection prĂ©sidentielle en France, sans que cela n’ait provoquĂ© de fortes protestations contre la banalisation du nazisme que cette comparaison impliquait. „Comment s’Ă©tonner alors si des gens qui se sentent solidaires des Palestiniens ou des Irakiens adoptent l’arc rĂ©flexe de la pensĂ©e occidentale, c’est-Ă -dire l’Ă©quation X=Hitler, mais en mettant Bush ou Sharon, IsraĂ«l ou les États-Unis Ă la place de X? Ce serait dĂ©placĂ©, et aussi une sĂ©rieuse erreur politique, qui reprĂ©senterait nĂ©anmoins le reflet, maladroitement inversĂ©, du discours dominant.“
Pour ce qui est du nĂ©cessaire combat contre l’antisĂ©mitisme, Bricmont doute que „l’annulation quasi systĂ©matique des spectacles d’un comĂ©dien qui n’a jamais eu sa langue en poche lorsqu’il abordait d’autres sujets qu’IsraĂ«l, va contribuer Ă faire changer d’avis ceux qui croient Ă l’existence d’un lobby juif contrĂ´lant les mĂ©dias et l’industrie du spectacle“.
Pour l’heure, le verbe acide et provocateur de DieudonnĂ© n’a pas cĂ©dĂ© aux pressions multiples. La polĂ©mique autour du comĂ©dien persiste, le doute quant Ă ses motivations profondes aussi. De lĂ Ă le traiter d’antisĂ©mite, il y avait un sacrĂ© pas. Il a Ă©tĂ© franchi.
Tahar Houchi, Genève, et Serge Garcia Lang
Professeur de physique thĂ©orique Ă l’UniversitĂ© de Louvain, Jean Bricmont contribue rĂ©gulièrement Ă des dĂ©bats et des plates-formes de rĂ©flexion Ă l’intĂ©rieur du mouvement anti-guerre. Il sera membre du Jury lors du „Brussels Tribunal“ du 14 au 17 avril 2004.
Il a notamment (co-)Ă©crit, en rĂ©action aux attentats du 11 septembre, avec Noam Chomsky, Anne Morelli et Naomi Klein, „La fin de la fin de l’histoire'“ (Editions Aden, 2001), un essai sur les dĂ©rives du post-modernisme, „Impostures Intellectuelles“ (Odile Jacob, 1997) ainsi qu’un dĂ©bat avec RĂ©gis Debray, „A l’ombre des Lumières“ (Odile Jacob, 2003).

