INTERMITTENT-E-S: Le bout du rouleau?

L’industrie luxembourgeoise du cinéma sombrerait dans une crise, en tout cas c’est ce qui se dit dans les milieux. Qu’en est-il sur le terrain?

Fleuron national ou machine à précarité? L’industrie cinématographique fait rêver les communicants, tandis que pour les intermittents, le rêve peut aussi devenir un cauchemar.

Etre la sécrétaire particulière de Demi Moore doit être un job qui paie bien. Du moins dans la réalité. En ce qui concerne le domaine de la fiction, les différences sont palpables.

Claire Thill est une jeune actrice, et lorsque la boîte de production lui a proposé le rôle de la sécrétaire de Demi Moore dans son dernier film tourné au Luxembourg, dans le cadre d’une de ces co-productions dont notre industrie cinématographique nationale est si friande, elle n’a pas hésité une seule seconde.

Le hic: quant à sa paie, au moment où sont écrites ces lignes, elle n’en sait toujours rien. Ce qui ne veut pas dire qu’elle ne sera pas exonérée, mais que – et c’est d’usage dans ces milieux – elle ne saura le montant de son cachet qu’après la fin du tournage.

Alors que la diva hollywoodienne ne sort pas les pieds du lit en-dessous d’un certain montant de dollars, notre actrice ne sait pas encore combien ces journées perdues au tournage – finalement elle n’aura eu qu’un rôle de figurante – lui rapporteront. A la base on trouve deux sortes de figurants: il y a ceux qui aiment se retrouver dans la compagnie des stars, et donneraient leur dernière chemise pour participer à un tournage, avec l’espoir d’être peut-être découvert-e-s. Et il y a les professionnel-le-s, qui n’espèrent peut-être pas moins une découverte avec ascension fulgurante dans le star system médiatico-spectaculaire, mais qui, à la différence des premiers, doivent boucher leurs fins de mois avec ce qu’ils gagnent sur les plateaux et dans les salles de théâtre.

„Au casting, on trouvait la crème de la profession“, raconte-t-elle, „alors que les seuls rôles qui restaient à pourvoir valaient juste un peu mieux qu’une simple figuration.“ Dans sa vie de tous les jours, Claire ne rêve pas forcément de Hollywood, mais est plutôt attirée par la profession d’actrice de théâtre. L’excursion dans le domaine restreint des „grands“ n’aura donc été pour elle qu’une affaire de curiosité et un exploit à additionner à son CV.

Demi Portion

Au ministère, la responsable lui a conseillé de demander le statut d’intermittente – donc de travailleuse intellectuelle indépendante – plutôt que celui d’artiste professionnelle. S’il est vrai que dans son quotidien professionnel, elle alterne des boulots alimentaires d’assistante à la mise en scène et „vrais“ rôles, il reste difficile pour elle de trouver un équilibre financier stable.

Autrement dit, elle correspond parfaitement à ce nouveau terme à la mode au moins depuis les manifestations anti-CPE en France: précaire. La précarité n’est pas vraiment une nouvelle expression traduisant le mot plus ancien de pauvreté, mais elle relève d’un malaise plus subtil et plus profondément enraciné dans la société d’aujourd’hui. Il s’agit de l’insécurité non pas au travail, mais du travail. En d’autres mots: c’est l’envers négatif de ce que les esprits libéraux appellent la „flexibilité au travail“, qui peut justifier des choses assez diverses: licenciement sans préavis, corvéabilité accrue du salariat, mais aussi une plus grande liberté et indépendance face aux employeurs. Ce qui, dans le domaine des arts du spectacle devrait constituer plutôt un atout. Et le statut d’intermittent est le cadre légal crée par l’Etat afin de donner une existence à ces gens-là.

Mais selon Jean-Claude Schlim, le président d’Atac (non, pas la chaîne d’hypermarchés, mais l’Association des techniciens et acteurs de cinéma), qui défend les intérêts des actifs sur le terrain, l’intermittence est sur le point de disparaître: „C’est dû à une crise générale qui frappe le secteur du cinéma au Luxembourg, provoquée par la faillite d’une grande boîte et les difficultés à survivre de quelques autres. Ce système ne peut fonctionner que si l’entourage est sain et marche bien. Or, ce n’est pas le cas pour le moment. Mais à une époque où le terme de crise est devenu un des plus fréquents, si on se réfère à l’état de l’économie nationale, nous sommes un des derniers secteurs pris en compte.“ Même si le statut reste une bonne idée, Jean-Claude Schlim estime que face aux problèmes massifs dans la branche, les fonds résérvés aux indemnités des intermittents en rupture de travail ne vont bientôt plus suffire. „Il y en aura beaucoup qui en voudront aux boîtes de production à cause de leur mauvaise gestion, mais aussi aux hommes politiques qui ont voulu voir trop grand, et rêvé d’Hollywood. Ils auraient plutôt dû assurer la place du pays dans le monde du cinéma“. Selon lui, le temps du „grand cinéma“ au Luxembourg serait révolu, même si cela n’empêcherait pas cette industie à continuer d’exister, mais à un autre niveau.

Pourtant le milieu luxembourgeois a ses particularités. Elles sont surtout liées à la taille du pays qui fait que certaines choses, considérées comme allant de soi dans les milieux culturels internationaux ne le sont pas forcément au Grand-Duché. Par exemple, les troupes d’acteurs sont mixtes, car une bonne partie des gens sur scène ne sont pas des professionnels mais des amateurs – aussi talentueux soient-ils – qui gagnent assez d’argent à côté pour se permettre de ne pas prendre tous les engagements et de ne pas trop dépendre des instances en jeu. Ce qui a détâché sur les mentalités, créant ainsi un climat plutôt défavorable à ceux et celles qui veulent vivre de leur art. Car si une part des artistes crée sur la base du „bénévolat“, les vrais réflèxes et les vraies relations de travail tardent à s’installer. Comme si au Luxembourg une bonne partie des créateurs préférerait „jouer“ à l’artiste, plutôt que de prendre le risque de s’y frotter vraiment.

Bien sûr, du côté officiel on tente de remédier à ces problèmes. D’autant plus que le secteur – cinématographique surtout – est en train de devenir une des images de marque du pays, depuis la création du fameux „tax shelter“, qui permet aux boîtes de production de baisser les frais, mais aussi de planifier plus grand. En plus de ces cadeaux fiscaux, l’Etat essaie aussi d’investir dans ce secteur par la voie de subventions et d’accords avec ses voisins – comme la France par exemple, qui a par ailleurs longtemps tardée à vouloir coopérer avec le Luxembourg, voyant dans ce nain voisin un satellite hollywoodien ne correspondant pas aux exigences artistiques de la Grande Nation.

Pour ceux qui dépendent directement de l’industrie du spectacle, existe une loi instaurant le statut de l’artiste professionnel indépendant et l’intermittent du spectacle. Créé en 1999 et modifié en 2004, ce texte ne fait certainement pas l’unanimité dans les milieux, même si la majorité s’accorde à dire que c’est mieux que rien. „Pour l’instant, j’ai toujours trouvé de nouveaux engagements, je n’ai donc jamais dû demander les indemnités prévues par mon statut.“ déclare Claire Thill. Quant au cas où elle ne serait plus engagée pendant un certain temps, la loi prévoit que l’intermittent puisse profiter durant 121 jours d’un salaire minimum, sous condition d’avoir travaillé pendant 80 jours. Mais si après ces quatre mois l’intermittent ne retrouve pas de travail, il pourra toujours se mettre dans la file des sans-emplois avec ou sans diplômes, le chômage des universitaires – lui aussi – étant un phénomène grandissant.


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