La ville d’Esch-sur- Alzette, dans le cadre des festivitĂ©s de son centenaire, accueille le „Flamenco Festival Esch“. L’occasion pour le woxx de se pencher sur cet art plus mĂ©connu qu’il ne paraĂ®t.

Le flamenco au Luxembourg? C’est possible, et l’allure peut ĂŞtre tout aussi fière qu’en Andalousie. (photo: Ecole de danse Pascale Schmit)
„No canto por que me escuchen
ni para lucir la voz“
(Je ne chante pas pour qu’on m’Ă©coute
ni pour faire valoir ma voix).
Il est tout Ă fait possible de prĂ©senter le flamenco et ses dĂ©rivĂ©s en long et en large. On peut Ă©crire son histoire, la réécrire mĂŞme. On peut lui consacrer des anthologies entières, comme l’ont fait par exemple Antonio Machado et Alvarez „DemĂłfilo“ Ă la fin du 19e siècle. Mais on peut aussi, Ă l’image de la „copla“ mentionnĂ©e ci-dessus, rĂ©sumer le „cante“ flamenco en quelques mots. Et surtout, surtout, ne pas tenter de l’expliquer. Ne pas comprendre le flamenco, c’est ne pas y ĂŞtre accessible. Ce n’est pas un crime, mais dans ce cas, mieux vaut passer Ă autre chose.
Car si l’Espagne est une destination touristique de masse très prisĂ©e, qu’il est facile de se laisser charmer par quelques notes de guitare Ă consonnance „hispanique“ et que les Gypsy Kings ont cartonnĂ© Ă travers le monde, le flamenco pur et dur n’a rien d’aisĂ©. Les responsables du Circulo cultural Antonio Machado, association qui promeut depuis 1976 la diffusion de la culture et de la langue espagnole au Luxembourg, en sont conscients. „Notre intĂ©rĂŞt principal est de faire connaĂ®tre le chant flamenco qui est particulier, unique et finalement très minoritaire“, explique JesĂşs Iglesias del Castillo, membre de l’association qui s’est posĂ© comme dĂ©fi de „crĂ©er un public pour le chant“. Le Festival Flamenco, qui dĂ©butera ce vendredi Ă Esch-sur-Alzette pour se terminer le dimanche 20 mai, sera une de ces occasions de relever le dĂ©fi.
Mais d’oĂą vient-il?
Cette volontĂ© de faire dĂ©couvrir ce flamenco „le plus dur“, selon les termes de del Castillo, se traduira par une confĂ©rence sur l’histoire du „Triangle d’or“ de GĂ©rard Goutierre, journaliste et critique musical, le jeudi 18 mai Ă la Kulturfabrik. Que l’on se rassure, ce triangle n’a rien Ă voir avec la culture d’opiacĂ©s en Asie du Sud-Est. Il s’agit en fait des trois pĂ´les essentiels du flamenco: le fameux quartier de Triana Ă SĂ©ville, ainsi que les villes de Jerez de la Frontera et de Cadix.
Si l’on peut dĂ©terminer d’une manière certaine l’ancrage gĂ©ographique du flamenco, son origine est matière Ă des dĂ©bats interminables. En effet, les thĂ©ories les plus originales se succèdent, se superposent, se mĂ©langent. A commencer par la thèse flamande, Ă©tymologie oblige. Pour certains, ce seraient les Flamands – los Flamencos – qui auraient apportĂ© cette danse dans la suite de Charles Quint au 16e siècle. Plus sĂ©rieusement, les Flamands en question auraient plutĂ´t Ă©tĂ© ces Gitans ayant servi dans l’armĂ©e des Flandres. A leur retour en Andalousie, jouissant de privilèges octroyĂ©s par le roi pour les services rendus, ils tinrent Ă se distinguer des Gitans ordinaires en se qualifiant eux-mĂŞmes de „Flamencos“. Cette thèse tient debout, d’autant plus que le flamenco verra le jour dans ces grandes familles privilĂ©giĂ©es.
Vient la thèse arabe, très populaire mais nĂ©anmoins controversĂ©e. S’il est indĂ©niable que la prĂ©sence des Arabes du 7e au 15e siècles sur les terres d’al-Andalus a laissĂ© des traces persistantes – il suffit pour cela de se rendre Ă Grenade pour s’en rendre compte – le flamenco n’a fait son apparition que très tardivement, au 17e siècle. Il n’est donc pas Ă©tonnant de dĂ©tecter des similitudes plus frappantes entre la musique arabe et les airs typiquement andalous qu’avec le vĂ©ritable flamenco, d’une rythmique diffĂ©rente. Ironie de l’histoire, certains tenants de la thèse arabe ont invalidĂ© leurs arguments en comparant la danse des Gitanes aux danseuses du ventre orientales … en oubliant que celles-ci, les „ghawazi“, Ă©taient normalement d’origine tsigane! Ce qui propulse Ă nouveau le flamenco vers le berceau gitan, Ă savoir le monde indo-iranien. Comme souvent, on attribue aux Arabes des trouvailles venues de Perse ou de plus loin.
Difficile donc de cerner avec prĂ©cision les racines du flamenco. Est-il pour autant plus facile d’en donner une dĂ©finition plus claire? Nul doute en tout cas que le flamenco est bien plus qu’un chant ou une danse, c’est une attitude, un mode de vie façonnĂ© dans les tavernes et les rues des villes andalouses. Le „tĂo flamenco“ (le type flamenco) vit de fĂŞtes et dans l’instant, ressent les Ă©motions Ă fleur de peau, trouve du plaisir dans les larmes, est en quĂŞte de sensualitĂ© et haĂŻt la routine. En s’imbibant de solides gorgĂ©es de Jerez pour atteindre une sorte de transe, le „cantaor“ recherche le „duende“, qui est au flamenco ce que le point „G“ est Ă l’acte sexuel. Le flamenco est en quelque sorte une Ă©tonnante Ă®le de libertĂ© sur cette terre, l’Andalousie, qui a hĂ©bergĂ© les trois religions du Livre – celles qui font des hommes des moutons et traduisent plaisir par dĂ©pravation.
Etre flamenco*
Quoi qu’il en soit, le flamenco comprend trois Ă©lĂ©ments essentiels: le chant, accompagnĂ© de „palmas“ – le fameux claquement de mains -, la danse („baile“), et l’utilisation de la guitare, apparue tardivement. Dans une logique puriste, celle des „cabales“, on a tendance Ă circonscrire le flamenco aux origines gitanes. Ainsi, ce qui se rapproche trop de chants et de danses issus du folklore andalous, comme les „sevillanas“, est dĂ©fini comme „aflamencado“. Pascale Schmit, professeure de flamenco dans la capitale, dont les Ă©lèves danseront dans le cadre du festival, prĂ©fère aussi rester dans l’authentique: „Nous proposons des bulerĂas, des farrucas, des siguiryĂas. Mais chez nous, ni sevillanas, ni castagnettes!“. Pas de rumba donc, le genre catalan popularisĂ© par Chico et les Gypsy Kings, prĂ©dominant dans la rĂ©gion entre Arles et Perpignan. Il convient nĂ©anmoins de savoir jusqu’oĂą peut aller une certaine rigiditĂ© aux relents parfois dogmatiques. L’esprit flamenco meurt-il Ă chaque innovation? Après tout, il a très bien su s’accomoder de l’accompagnement Ă la guitare. Quant Ă Pascale Schmit, elle ne dĂ©daigne pas non plus l’ajout de percussions lors de ses cours.
Mais le mĂ©lange des genres peut aller plus loin. De grands noms du flamenco n’hĂ©sitent d’ailleurs pas Ă innover. Ce fut le cas de CamarĂłn de la Isla, lĂ©gende du flamenco disparu Ă 41 ans, qui, en plus de ses cheveux clairs et de son teint pâle – d’oĂą son nom qui signifie „crevette“ – n’avait pas peur d’ajouter un peu de rock Ă son flamenco. De nos jours, on peut Ă©galement citer le groupe très jazzy Ketama, un des meneurs de la scène du „nouveau flamenco“ depuis une bonne vingtaine d’annĂ©es.
Pour ce qui est des controverses entre puristes et „expĂ©rimentalistes“, le flamenco ne fait pas bande Ă part. Ces dĂ©bats ont lieu dans tous les domaines musicaux. Ainsi en est-il Ă©galement du phĂ©nomène de commercialisation. Que faire en effet du proverbe qui dit que le „flamenco ne mange pas“? Depuis l’Ă©poque franquiste, le flamenco a pu compter sur un certain appui, notamment financier, de la part des autoritĂ©s publiques. Evidemment, Franco entendait promouvoir cet art dans une optique strictement nationaliste, en le dĂ©finissant comme typiquement espagnol. Dans un autre ordre d’idĂ©es, plus lucratif, l’Espagne dĂ©mocratique et particulièrement le gouvernement de l’autonomie andalouse, a bien compris l’intĂ©rĂŞt du flamenco dans sa politique touristique. Aujourd’hui, les artistes flamencos peuvent se prĂ©valoir des meilleurs cachets du royaume. Mais cette mise en avant d’artistes flamenco a son prix, notamment celui d’une certaine vulgarisation. Il faut bien attirer le public. Comme le prĂ©cise JesĂşs Iglesias del Castillo: „Le flamenco le plus pur n’intĂ©resse pas la politique“. Et c’est peut-ĂŞtre mieux ainsi.

