MUDAM: Hors du frigidaire

Le Mudam, ouvrira enfin ses portes au public
le 2 juillet. L’occasion pour le woxx de s’entretenir avec Marie-Claude Beaud, sa directrice.

Le Mudam commence à prendre des contours. Tout comme sa directrice, croquée ici par le peintre Jean-Christophe Massinon.

woxx: Quel est le rôle d’un musée d’art moderne, excepté celui d’exposer des tableaux et autres objets abstraits?

Marie-Claude Beaud: Dans une cité il y toujours des lieux incontournables, et le musée en fait partie. C’est le cas toujours, du trésor des Athéniens jusqu’au Guggenheim. C’est pourquoi, le mot musée garde toujours une notion de frigidaire, si l’on veut. Il a forcément une connotation vieillote et poussiéreuse. Et pour changer ça, les gens ont d’abord commencé par changer les noms. Par exemple, ce n’est pas pour rien que le Centre Pompidou ne s’appelle pas musée. Au 20e siècle les gens ont toujours essayé d’échapper à cette notion de musée, qui nous renvoyait au musée du 19e. Même si, ici dans tous les cas, il y a un certain nombre de gens qui ont toujours ce modèle en tête. Un modèle qui sert à être copié et admiré, un support à l’éducation stricte du langage artistique.

Quelque chose d’assez mort finalement.

Oui, mais c’est aussi lié à notre civilisation de vouloir présenter des certitudes. C’est-à-dire qu’il y a une histoire de l’art unique, occidentale, dominante, qui est le résultat de toute une tradition politique. Car l’art n’est pas en dehors d’un système politique ou d’un système de pensée. Si on regarde la France par exemple, vous trouvez tout un tas de maisons de jeunes et de maisons de la culture qui ont essayé d’ouvrir le plus possible le monde artistique au public.

Ces initiatives venaient des communistes et des socialistes, et se situaient dans des villes comme Le Havre ou Grenoble, donc des bastions de la gauche. Et les musées par rapport à ça, sont souvent restés refermés sur une position essentiellement passéiste et patrimoniale. Là dedans il y avait des gens très bizarres qui
s’occupaient d’art moderne, et qui disaient que le langage continue à se faire, qu’il est soumis à une évolution constante et qu’il faut en tenir compte. Et puis il y a eu ce concept formidable, exposé au Moma de New York: High and Low, une exposition entre la culture populaire et la culture cultivée.

Quelle culture pour le Mudam alors?

Moi, j’ai la prétention de penser que le Mudam va
essayer de présenter les choses d’une façon un peu plus ouverte.

Comment voulez-vous y parvenir? Par un agencement original des oeuvres?

Le choix des oeuvres, c’est déjà important. Aller chercher les oeuvres peut-être là où elles sont les plus pertinentes par rapport à la civilisation contemporaine. Pourquoi exposer Michel Majerus par exemple? Au départ, il n’a pas vraiment été compris ici, dans son pays d’origine. Parce qu’il travaillait avec l’urbain et dans le langage qui venait du surf, de tout ce qui était skate, son et musique. Il était de là, fondamentalement. Et pour mieux se confronter à cela il est allé à Berlin, dans cette ville qui a quand même conservé une bonne partie de sa culture populaire. Ce rapport qui est pensé par les artistes comme la bande dessinée, les films d’animations et les nouvelles technologies a encore renforcé cela. Mais ici ça ne touche pas un certain pan de la population. Pas qu’ici d’ailleurs. Comme le disait un ami luxembourgeois: „En proportion il y a moins de cons, mais vous les rencontrez plus souvent.“ C’est vrai qu’il y a toujours la même proportion de gens plus ou moins partout qui ne veulent pas comprendre. Pourtant, au Luxembourg, il y a une réelle proximité, qui explique pourquoi il y a du consensus. Sinon, ce serait une tuerie interminable.

Comment fonctionne la coopération avec les autres institutions luxembourgeoises? Comme le Casino par exemple?

On a déjà commencé, et on ne va pas s’arrêter en si bon chemin. C’est aussi une des qualités du Luxembourg et une chance incroyable que les gens qui sont responsables des équipements culturels, comme la Philharmonie, le Grand Théâtre, le Casino, puissent se rencontrer tous les mois et partager les mêmes points de vue. Déjà avant d’exister on travaillait avec eux. Par esprit de survie bien sûr, mais aussi par nécessité de dialogue. Si on ne collabore pas avec les autres, on est vite mort. Avec le Casino, c’est passionnant, car on partage, mais dans d’autres moments on se sépare, sans que ce soit nécessairement un drame. Cela peut être dû à une différence dans les goûts, mais aussi dans le fonctionnement. Car nous on collectionne, ce qui présume déjà une autre façon de travailler.

C’est vrai que c’est une petite première pour le Luxembourg.

Non, le musée national a collectionné et collectionne. Il s’est surtout concentré sur la peinture française des années 70, ce qui est assez marrant pour moi. De plus ils étaient plutôt portés sur la figuration critique, comme Fromanger par exemple, ce qui ne correspondait pas vraiment à ce que j’aime dans l’art français de l’époque. Mais c’était assez intéressant de voir ces tableaux hors contexte, carrément de l’extérieur.

Et la situation du Mudam par rapport à l’extérieur? Le Centre Pompidou de Metz par exemple: une chance ou une concurrence?

Par orgueil je n’ai jamais pensé en termes de concurrence. Non, sérieusement, ce qui m’intéresse, c’est les échanges qui se font au Luxembourg s’élargissent aussi à la Grande Région. Mais quand je parle de Grande Région, je ne veux pas forcément dire Luxembourg et Grande Région, capitale européenne de la culture en 2007. Pour moi la Grande Région c’est aussi Maastricht, Rotterdam ou encore la Suisse et Strasbourg. Tout comme la forte communauté artistique à côté de Düsseldorf. Dans l’art contemporain, en allant d’Anvers à Düsseldorf et de Maastricht à Reims, on a de quoi s’occuper, et le public aussi. Tout n’est peut-être pas au même niveau, mais ça change énormément. Cette région est tout à fait comparable à ce qu’on peut trouver dans le Sud-ouest, entre le Pays basque et le Portugal, en passant par l’Espagne, le sud de l’Italie et le sud de la France. Une région d’échanges. Une année culturelle comme 2007 n’invente peut-être rien, mais sert à renforcer des choses qui existent. En ce qui concerne les arts du spectacle ou la musique par exemple, c’est peut-être différent. Mais pas dans mon domaine.

Donc, cette année culturelle est un peu superflue après tout?

Non, pas vraiment, il y a une année culturelle, je suis là, je participe. Mais il y toujours une volonté politique derrière. On le sait très bien. Il ne faut pas être naïf, mais il ne faut pas cracher dans la soupe non plus. Ce que je ne fais pas. Je sais que je ne serai pas une bonne fonctionnaire européeene chargée de la culture. Par contre, dans mon métier, je peux travailler à améliorer les connaissances des autres. Ce que j’ai pu apprécier avec le Casino, c’est surtout leur travail avec les ex-pays de l’Est. Enrico Lunghi, leur directeur artistique (qui siège aussi au conseil d’administration du Mudam, ndlr) a une très grande connaissance de ces pays. Tandis que moi, j’ai beaucoup voyagé dans les pays asiatiques, ce qui fait que je connais bien ces milieux artistiques, du Japon à Singapour et la Chine, qui sont plus développés. C’est aussi comme ça que les choses se mélangent et avancent. Je me dis qu’en ce moment, être un jeune curateur ça doit être de la pure folie. Toutes les informations que vous recevez. C’est dingue.

Comment faire passer cette énorme multiplicité au public?

Cela prend du temps, je pense. Mais il faut maintenir le cap.

Vous vous attendez à qui alors à partir du 2 juillet?

Il y aura ceux qui sont curieux, et puis ceux qui se promèneront au Kirchberg le dimanche. Et encore ceux qui connaissent des artistes. Il faudra créer ce public progressivement. Au début, la première semaine, il y aura peut-être beaucoup de monde, après il faudra maintenir l’intérêt.


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