CINEMA REGIONAL: Que du cinéma!

Le cinéma Ariston à Esch-sur-Alzette va renaître de ses cendres. C’est du moins ce que promettent ses nouveaux locataires.

Quand les exploitants font leur cinéma entre eux, les salles restent vides. Entretemps
l’Ariston attend sa renaissance promise. (photo: Christian Mosar)

L’histoire du cinéma Ariston est à l’image de la ville d’Esch: toujours prête à rebondir sur ce qu’on croyait établi. Construit et fondé en 1962 par les oeuvres paroissiales Sacré-Coeur, l’Ariston a d’abord été un cinéma „normal“ de l’époque – conçu aussi comme un moyen d’éducation populaire. Mais il a vite connu le même déclin que la ville d’Esch pendant les difficiles années 1970. La concurrence de la télévision et les plus grandes salles à Luxembourg-Ville, dont l’offre était beaucoup plus riche et diversifiée, ont fait disparaître presque tous les cinémas de province. La crise a eu ses effets pervers, si l’on veut, sur la programmation des quelques salles qui restaient. Pour survivre l’Ariston a ainsi programmé essentiellement des films érotiques. Ceux-ci n’étaient pas chers pour les frais locatifs et garantissaient du moins une minorité d’entrées. Pas étonnant que les croyants qui se rendaient à l’Eglise Sacré-Coeur de l’autre côté de la rue s’offusquaient de voir „leur“ cinéma muté en lieu de débauche. Mais le curé de l’époque – quelqu’un d’assez libéral d’après ce qu’on raconte aujourd’hui – incitait sa clientèle à ignorer les affiches si cela les vexait. La petite Babylone du quartier Grenz rapportait toujours aux oeuvres paroissiales, qu’il y soit montrés des films moraux ou porno. Le rideau final ne tombera qu’en 1986, date à laquelle le bailleur a déclaré forfait, même le cul n’étant plus ce qu’il était. Pendant les cinq années à venir, l’Ariston ne montrera pas de films, mais servira à la communauté du quartier en tant que salle de réunion, de fête et de théâtre amateur.

Give-Give

Le grand retour se fait en 1991, quand Utopia S.A. prend les commandes de la salle et de la programmation. Avant que cela ne puisse se faire de longues discussions et négociations avaient été entamées à partir de 1989. Elles réunissaient les oeuvres paroissiales, des responsables de la ville d’Esch et du ministère de la culture, ainsi que l’asbl Centre de Diffusion et d’Animation Cinématographique (CDAC). Qui n’ont pas abouties, sinon au résultat qu’il serait mieux de laisser la salle à un exploitant privé.

Jusqu’ici tout va bien. Ce n’est qu’après la prise en charge par Utopia que les choses se compliquent et que les propos des différents acteurs commencent à se contredire.

Dans un communiqué de presse, publié à l’occasion de la fermeture de l’Ariston, Utopia accuse à plusieurs reprises la ville d’Esch et le propriétaire – les oeuvres paroissiales – de refus de collaboration pour les tentatives de sauvetage de la salle, toujours déficitaire d’ailleurs. Pire encore, dès l’année 2000 le propriétaire de la salle aurait essayé de mettre la firme à la porte, car il aurait été „inquiet par la perspective de la réalisation par Utopia S.A. d’un multiplexe à Belval“, selon le même communiqué. A ce moment un autre bail a été signé entre les oeuvres paroissiales et l’exploitant Caramba, le troisième acteur de cette tragi-comédie. Commence alors une bataille juridique au cours de laquelle Utopia fera valoir ses droits et restera l’exploitant de la salle jusqu’à la fin mai 2006. Une autre tentative de se mettre d’accord avec les repsonsables de la ville, du ministère de la culture et le propriétataire pour tenter de sauver l’Ariston en le transformant en „structure non-commerciale“, a échouée en 2004. Toujours le refus catégorique de la ville d’Esch. A la fin du bail en 2006 l’exploitant Utopia a donc finalement quitté l’Ariston au profit de Caramba, qui en rouvrira les portes vers la fin du mois de juin.

Que s’est-il passé? Une chose est sûre: si le propriétaire redoutait de laisser au même exploitant sa salle et le multiplexe à Esch-Belval dans l’esprit de la libre concurrence et de la diversité, c’est raté. Celui-ci ne sera finalement pas construit par Utopia, mais par Caramba. Ce petit exploitant, quoique plus ancien que les autres, a de grands plans pour la ville d’Esch. „L’Ariston restera une salle de cinéma commerciale jusqu’en 2008, quand le multiplexe ouvrira ses portes. Après on le transformera en salle de cinéma d’art et d’essai“, raconte Raymond Massard, le chef de Caramba et d’ajouter, „j’ai fait dans le commerce du cinéma avant tous les autres, je sais ce qu’il faut faire pour sauver cette salle.“ Ainsi l’Ariston montrera les films plus longtemps, organisera des événements dans le genre des sneak previews, fera des efforts de communication et sera restauré grâce à un subside du ministère de la culture. Pour lui les choses sont claires: „Par tous les moyens légaux possibles, Utopia a tenté de nous tenir hors de l’Ariston. Maintenant que ceux-ci sont épuisés nous pouvons enfin mener l’Ariston vers des jours meilleurs.“ Selon Massard, l’Ariston n’aurait pas besoin de subsides pour survivre, celui du ministère étant une aide ponctuelle servant uniquement à améliorer l’équipement de la salle. De plus il accuse Utopia de vouloir le bloquer par tous les moyens, „beaucoup de gens ayant travaillé avec eux au début occupent maintenant des postes-clefs dans diverses institutions. C’est ça qui nous rend la vie difficile. Ainsi je ne peux même pas envisager une coopération avec le CNA pour la période après 2008. Le CNA s’est toujours montré hostile envers nos initiatives.“ En tout cas la ville d’Esch ne semble pas être infiltrée par l’Utopia, sinon Caramba ne pourrait probablement pas envisager des collaborations – il existe des projets pour un cinéma en plein air cet été – que Massard décrit comme étant nés d’une situation „give-give“.

Autre son de cloche du côté des perdants dans cette affaire, Nico Simon administrateur d’Utopia S.A.: „Si Monsieur Massard se croit poursuivi par tout le monde, c’est son problème“ ironise-t-il. „Cette histoire du bail signé avec Caramba en 2000, c’est le monde à l’envers. Nous étions bailleurs jusqu’à ce moment et la loi nous donne le droit d’allonger la location de cinq ans. Si les oeuvres paroissiales se sont laissées entraîner jusqu’à signer un autre contrat de location, celui-ci n’était pas valable.“ Il confirme qu’en 2004 lors des discussions qui devaient muter l’Ariston en „structure non-commerciale“, le propriétaire se serait soudainement souvenu des papiers signés avec Caramba. „Il nous importait à ce moment de sauvegarder le cinéma dans le centre-ville. Si dans une perspective commerciale le projet est intenable, il me paraît normal que le secteur public apporte sa contribution.“ Quant à savoir pourquoi l’Ariston n’était plus rentable, Simon évoque la surdimension de la salle, impossible sinon difficile à remplir ainsi que le matériel technique un peu vétuste.

Indignation aussi du côté de la commune: „Nous avons bien essayé de faire de la médiation entre Utopia et les oeuvres paroissiales. Mais ces gens n’avaient manifestement plus grand chose à se dire“, explique Guy Assa, responsable des relations publiques de la ville. Et de s’étonner des accusations de la part d’Utopia contre la ville. „Nous avons des centaines de commerçants à Esch. Si on se mettait à subventionner tous les commerces qui vont mal, on s’arrêterait là. Exploiter une salle de cinéma relève toujours d’une activité commerciale et donc privée.“ D’autant plus que le responsable du ministère de la culture avait promis des subventions ponctuelles – les mêmes dont profite Caramba en ce moment – si un accord avait été trouvé.

En tout cas, les sorts de l’Ariston et de la ville d’Esch sont toujours liés. Espérons que l’essor promis par tout le monde se fera, sur les écrans comme dans les rues.


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