Le 25 avril : un millefeuille luso-luxembourgeois

von | 16.05.2024

La rĂ©volution portugaise de 1974 est actuellement au centre d’une exposition Ă©laborĂ©e par le National- musĂ©e, qui raconte son histoire Ă  travers de multiples perspectives.

Rouge et vert : l’affiche de l’exposition. (Reproduction : BNL.)

IntĂ©grer le 25 avril, voire l’histoire portugaise plus gĂ©nĂ©ralement, dans l’histoire luxembourgeoise, tel Ă©tait l’ambition exprimĂ©e par les commissaires de l’exposition « La rĂ©volution de 1974, Isabelle Maas et RĂ©gis Moes. Des rues de Lisbonne au Luxembourg Â», lors de sa prĂ©sentation Ă  la presse. Cette ambition renvoie aux tendances d’une historiographie ne se limitant plus Ă  un (seul) cadre national, mais voulant montrer les croisements et intersections, voire l’enchevĂȘtrement des Ă©vĂ©nements et Ă©volutions historiques de deux ou plusieurs espaces gĂ©ographiques. « Entangled History Â», voilĂ  le terme anglophone d’une Ă©cole historiographique qui s’est fortement dĂ©veloppĂ©e Ă  partir du dĂ©but du 21e siĂšcle, sur fonds d’un intĂ©rĂȘt croissant pour les liens transnationaux historiques, par exemple ceux créés par le colonialisme.

Opération de séduction

L’histoire de la fin de la dictature de AntĂłnio de Oliveira Salazar et de la rĂ©volution du 25 avril 1974 se prĂȘte Ă  merveille pour une telle approche, car c’est pour Ă©chapper aux alĂ©as Ă©conomiques ou politiques du rĂ©gime portugais que dĂšs les annĂ©es 1960, nombre de personnes ont quittĂ© leur pays en direction, entre autres, du Luxembourg. Le concept d’une histoire croisĂ©e a Ă©galement comme effet agrĂ©able qu’une plus large frange de la population se sent interpelĂ© par le sujet. Dans ce cas-ci, le public potentiel est quantitativement considĂ©rable, car comme le souligne l’équipe du NationalmusĂ©e, dans son dossier de presse, on veut approcher notamment les « plus de 150.000 personnes ayant des racines familiales au Portugal ou dans les anciennes colonies portugaises et qui sont donc hĂ©ritiĂšres d’une maniĂšre ou d’une autre des Ă©vĂ©nements du 25 avril 1974 Â».

Le MusĂ©e semble ainsi vouloir continuer Ă  donner son apport pour attirer une partie de la population jusqu’ici peu ciblĂ©e par les instituts culturels officiels. Tout a commencĂ© avec l’exposition « Portugal, Drawing the World Â» en 2017, produite au Portugal et reprise ensuite par le MNHA (voir woxx n° 1427), qui transmettait cependant le discours classique de l’empire colonial comme nation de navigateurs, qui auraient apportĂ© la civilisation vers les territoires colonisĂ©s. Le Portugal a encore Ă©tĂ© au centre des expositions de MĂ©moshoah et des Archives nationales de 2020 (« Portugal et Luxembourg – pays d’espoir en temps de détresse Â» et « Aristides de Sousa Mendes Â»), sur les rĂ©fugié·es du Luxembourg au Portugal pendant la DeuxiĂšme Guerre mondiale.

Comme le dĂ©crit la « Revue » au dĂ©but des annĂ©es 1970, les Portugais·es doivent souvent faire face Ă  une situation sociale difficile et Ă  l’attitude xĂ©nophobe de la sociĂ©tĂ© luxembourgeoise. (Reproduction : NationalmusĂ©e.)

Mais l’exposition actuelle se consacre pour la premiĂšre fois Ă  l’histoire contemporaine, avec la vocation expresse de connecter l’histoire de l’immigration portugaise au Luxembourg Ă  celle du basculement de l’ancienne dictature vers une dĂ©mocratie libĂ©rale. En effet, le Luxembourg a Ă©tĂ©, depuis le dĂ©but des annĂ©es 1960, un des pays qui ont accueilli un nombre croissant de personnes quittant le Portugal de Salazar pour Ă©chapper ou bien Ă  la pauvretĂ© ou bien Ă  la police politique, voire les deux Ă  la fois (voir woxx n° 1782). D’ailleurs, pour le grand-duchĂ© de l’époque, en manque de main-d’Ɠuvre, l’immigration portugaise constituait un rĂ©servoir de plus en plus important.

L’opĂ©ration de sĂ©duction d’un nouveau public, palpable dĂ©s le vernissage de l’exposition, qui a accueilli pas moins de 700 personnes, s’exprime aussi par le fait qu’elle est prĂ©sentĂ©e en français et en portugais. Elle est de plus flanquĂ©e d’un programme d’accompagnement extensif qui propose, Ă  cĂŽtĂ© d’une sĂ©rie de confĂ©rences, un week-end portes ouvertes pour le jour de la fĂȘte nationale portugaise avec visites thĂ©matiques, musique et morue. Cette offensive cadre cependant mal avec le fait que pour une visite rĂ©guliĂšre de l’exposition, le prix d’entrĂ©e est de 7 euros.

EngrĂšnement

Mettre en scĂšne l’ambition d’une histoire croisĂ©e dans une exposition n’est cependant pas un exercice simple, puisque entre l’évolution politique et sociale au Portugal et au Luxembourg et l’expĂ©rience des Ă©migré·es du Portugal venu·es au Luxembourg, qui traduit les relations complexes entre ces deux mondes, de frĂ©quents changements de perspective s’imposent. L’engrĂšnement des diffĂ©rentes strates de cette narration a des consĂ©quences sur la dramaturgie de l’exposition, car pendant la visite, on est souvent confrontĂ© Ă  des ruptures du fil de la narration. Sur quelques 200 m2, sont traitĂ©s des sujets aussi divers que le systĂšme de l’État policier du rĂ©gime, les guerres du Portugal contre ses colonies indĂ©pendantistes depuis le dĂ©but des annĂ©es 1960, l’émigration et l’exil de la jeunesse portugaise vers les pays de l’Europe de l’Ouest et du Nord, la situation catastrophique en matiĂšre de logement des immigré·es au Luxembourg, le rĂŽle plus qu’ambigu du consulat portugais au grand-duchĂ©, le vĂ©cu de la rĂ©volution au Portugal et au Luxembourg, le rĂŽle du 25 avril dans le discours de la gauche rĂ©volutionnaire luxembourgeoise, le devenir des nouveaux États indĂ©pendants africains ou encore l’émergence d’une vie culturelle portugaise au grand-duchĂ©.

L’installation pose le contraste entre le film de la journĂ©e mouvementĂ©e du 25 avril et le caractĂšre figĂ© des commĂ©morations de la rĂ©volution. (Photo : © Tom Lucas – MNAHA)

Le choix d’une scĂ©nographie trĂšs sobre aide cependant Ă  maĂźtriser la complexitĂ© de la matiĂšre – les couleurs dominantes sont le noir, le blanc, le gris, dont ressort parfois le rouge flamboyant, symbole de la rĂ©volution. Si quelques Ɠuvres d’art de la collection du NationalmusĂ©e ont Ă©tĂ© intĂ©grĂ©es, la seule mise en scĂšne plus importante est l’installation qui accompagne le panneau sur la journĂ©e du 25 avril au Portugal : sur fond de matĂ©riel vidĂ©o de l’époque donnant un aperçu de l’ambiance dans les rues de Lisbonne, l’installation consiste en un poste de radio posĂ© sur un socle, flanquĂ© Ă  gauche et Ă  droite de bouquets d’Ɠillets. Le cadre solennel voire figĂ© qui contraste avec les images pleines d’émotion et de mouvement renvoie vers une pĂ©trification du 25 avril qui, au fil des commĂ©morations, risque de perdre son allure et sa signification radicales.

La complexitĂ© du contenu fait peut-ĂȘtre que certains aspects ne sont qu’à peine effleurĂ©s. Mais l’examen assez superficiel d’élĂ©ments plus dĂ©licats, comme par exemple les relations Ă©conomiques que le Luxembourg officiel a entretenu avec la dictature de Salazar, ou la volontĂ© affichĂ©e lors de la ratification de l’accord de main-d’Ɠuvre en 1972, « de ne pas recruter de travailleurs de couleur », laisse le public sur sa faim. Le rĂŽle de la police politique PIDE au Luxembourg et ses relations avec la police luxembourgeoise avant la rĂ©volution est Ă©voquĂ©, mais on aurait voulu en savoir plus sur ce rĂŽle, crucial pour l’histoire de l’immigration et de l’exil des premiĂšres annĂ©es d’immigration portugaise. Un autre exemple est la crĂ©ation, en 1968, de l’« Ă©cole portugaise Â», des cours extra-scolaires de langue et de culture portugaise. L’exposition renvoie Ă  cette initiative du consulat portugais, mais ne dĂ©crit pas l’influence voire la pression qui est ainsi exercĂ©e par les autoritĂ©s portugaises sur les enfants portugais et leurs familles.

Le texte de l’exposition est plus explicite sur le dĂ©roulement des guerres coloniales menĂ©es par le Portugal : «L’armĂ©e portugaise commet de nombreuses exactions (recours Ă  la torture, massacres de population civiles, utilisation d’armes chimiques, etc). L’AssemblĂ©e gĂ©nĂ©rale de l’ONU condamne ces violations des Droits de l’Homme Ă  plusieurs reprises. Ceci n’empĂȘche pas le gouvernement luxembourgeois d’intensifier ses relations officielles avec le Portugal Ă  la mĂȘme Ă©poque. Â»

« C’est leur histoire Â»

« C’est leur histoire » : 14 tĂ©moignages racontent le vĂ©cu de la rĂ©volution, de ses antĂ©cĂ©dents et de ses consĂ©quences. (Photo : rw)

Une section importante de l’exposition est constituĂ©e par la mise Ă  disposition, sous le titre « C’est leur histoire Â», de 14 tĂ©moignages, pour la plupart de personnes portugaises vivant ou ayant vĂ©cu au Luxembourg. Au-delĂ  de permettre aux tĂ©moins de l’époque de se rĂ©approprier leur histoire, les interviews servent Ă©galement Ă  approfondir des sujets difficiles comme le racisme prĂ©sent dans la sociĂ©tĂ© luxembourgeoise de l’époque envers les personnes de couleur, mais aussi plus gĂ©nĂ©ralement le rejet des personnes portugaises.Certains tĂ©moignages font aussi ressortir les attitudes parfois ambigĂŒes des personnes portugaises vis-Ă -vis du colonialisme et de la guerre coloniale.

Dans cette salle sont Ă©galement proposĂ©s les seuls Ă©lĂ©ments interactifs de l’exposition. Le public peut rĂ©pondre Ă  diffĂ©rentes questions, par exemple : « La rĂ©volution a-t-elle eu un impact sur votre parcours / votre famille ? Â» Les visiteurs et visiteuses de l’expo sont Ă©galement invité·es Ă  « raconter leur histoire Â» sur une fiche Ă  attacher sur un mur blanc. En fait, la plupart des rĂ©ponses sont plutĂŽt de brefs messages, plus ou moins profonds. Parmi eux, une prise de position se dĂ©gage du reste : « O 25 de Abril nasceu em África ! Â» (Le 25 avril est nĂ© en Afrique ! Â»). En effet, ce sont les mouvements indĂ©pendantistes africains qui, en rĂ©ponse au colonialisme portugais brutal, ont Ă©tĂ© un facteur primordial dans le processus d’effondrement du rĂ©gime. Et si les guerres coloniales menĂ©es par le rĂ©gime de 1961 Ă  1974, pour lesquelles les jeunes hommes portugais ont payĂ© le prix fort, constituent un catalyseur central de la remise en question du rĂ©gime de Salazar, on parle beaucoup moins des victimes du cĂŽtĂ© des Africain·es, dont le chiffre a Ă©tĂ© autrement plus Ă©levĂ©.

« Le 25 avril est nĂ© en Afrique ! » L’un des messages laissĂ©s en conclusion de l’exposition renvoie sur les liens entre la rĂ©volution et le combat pour la fin du colonialisme portugais. (Photo : rw)

Au Portugal, le discours dominant sur la rĂ©volution de 1974 s’épargne souvent de revenir sur ces aspects. Le sujet du colonialisme est longtemps restĂ© tabou et il est toujours glorifiĂ© par toute une frange de la population. Au Luxembourg, comme le rappelle le texte de l’exposition, la proportion de rĂ©sident·es portugais·es ayant votĂ©, lors des rĂ©centes Ă©lections lĂ©gislatives au Portugal, pour le parti d’ultra-droite Chega, qui dĂ©plore ouvertement la perte des colonies, est d’ailleurs impressionnante. Le sujet du colonialisme sera approfondi par certaines des confĂ©rences qui rehaussent le trĂšs riche programme d’accompagnement.

L’exposition est ouverte jusqu’au 5 janvier 2025. Le programme des confĂ©rences accompagnant l’exposition peut ĂȘtre consultĂ© sur www.nationalmusee.lu/fr/programme Les tĂ©moignages sont consultables sur la chaĂźne Youtube du NationalmusĂ©e.

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