Concert : pour De La Soul, le rap est toujours une fĂȘte

von | 18.10.2024

Formation iconique et parmi les plus influentes de la culture hip-hop, De La Soul Ă©tait sur la scĂšne de la Rockhal, le 9 octobre dernier. EntourĂ©s de neuf musiciens, les rappeurs new-yorkais ont livrĂ© un spectacle rĂ©jouissant et festif, Ă  l’occasion des 35 ans de la sortie de « 3 Feet High and Rising Â», leur premier album.

Posdnuos, Maseo et leurs musiciens sur la scĂšne de la Rockhal, le 9 octobre, ultime date de leur tournĂ©e europĂ©enne. (Photo : Fabien Grasser)

Trois adjectifs rĂ©sument la prestation livrĂ©e par De La Soul Ă  la Rockhal le 9 octobre : festive, joyeuse et positive. Trente-cinq ans aprĂšs la sortie de son premier album, « 3 Feet High and Rising Â», le groupe de rap new-yorkais conserve l’esprit singulier qui l’avait propulsĂ© au firmament de l’univers hip-hop, dont il avait brisĂ© les codes Ă  la fin des annĂ©es 1980. « On espĂšre que vous ĂȘtes lĂ  pour faire la fĂȘte Â», lance d’emblĂ©e Posdnuos en entrant sur scĂšne, aux cĂŽtĂ©s de son comparse, DJ Maseo, avec lequel il partage aussi le micro. Le message est parfaitement reçu par les quelques centaines de spectateurs·trices rassemblé·es dans la salle du Club de la Rockhal. Pendant une heure trente, l’ambiance est bien Ă  la fĂȘte pour un public aux Ăąges variĂ©s, rĂ©unissant aussi bien des ados que son lot de quinquas forcĂ©ment un peu nostalgiques. Preuve que De La Soul est une rĂ©fĂ©rence au-delĂ  des gĂ©nĂ©rations dans l’histoire de ce genre musical, devenu le plus Ă©coutĂ© au monde en l’espace de cinq dĂ©cennies.

Mais le spectacle n’a rien d’une visite au musĂ©e menĂ©e par des vĂ©tĂ©rans du rap sur le retour, dont le seul but serait de faire tourner le tiroir-caisse. Le scĂ©nario n’avait pourtant rien d’improbable. Depuis une bonne dizaine d’annĂ©es, nombre de « papys Â» du rock et de la pop reforment leurs groupes pour des tournĂ©es au cours desquelles ils se contentent le plus souvent de dĂ©cliner les best of de leurs rĂ©pertoires, ne proposant rien de franchement neuf. Ces concerts revival font le bonheur d’un public autant enivrĂ© par l’alcool que par les succĂšs musicaux passĂ©s, qui leur rappellent leur jeunesse. Pour les tourneurs et les artistes, cette recherche du temps perdu s’avĂšre trĂšs profitable, et c’est d’ailleurs souvent la seule raison d’ĂȘtre de ces retours. L’annonce de la reformation d’Oasis, au mois d’aoĂ»t, en est la parfaite illustration, la promesse de gains gigantesques pour une sĂ©rie de concerts programmĂ©s en 2025 ayant suffi Ă  rĂ©concilier Liam et Noel Gallagher, les frĂšres ennemis pourtant rĂ©putĂ©s irrĂ©conciliables de la britpop.

Pour De La Soul, la question de la nouveautĂ© artistique Ă©tait doublement lĂ©gitime. Le dernier album du groupe, « And the Anonymous Nobody
 Â», Ă©tait sorti en 2016. Il annonçait un renouveau prometteur, aprĂšs des opus dĂ©cevants par leur tonalitĂ© sacrifiant au R&B commercial. Mais aucun nouveau projet n’a vu le jour depuis. Surtout, l’an dernier, le groupe a perdu son troisiĂšme membre, David Jude Jolicoeur, mort d’une insuffisance cardiaque Ă  l’ñge de 55 ans. Dans les interviews qu’ils ont accordĂ©es ces derniers mois, Posdnuos (Kelvin Mercer de son vrai nom) et Maseo (Vincent Mason) ont rĂ©pĂ©tĂ© que cette tournĂ©e est aussi un hommage Ă  leur ami, qui, avant son dĂ©cĂšs, n’a cessĂ© de dire qu’il Ă©tait impatient de retrouver la scĂšne, dont il Ă©tait privĂ© ces derniĂšres annĂ©es en raison de sa maladie.

De la couleur et des fleurs

Contrairement Ă  de nombreux anciens rockeurs, les rappeurs new-yorkais ne s’étaient jamais sĂ©parĂ©s. Cette tournĂ©e mondiale, qui cĂ©lĂšbre officiellement le 35e anniversaire de « 3 Feet High and Rising Â», s’inscrit donc dans une continuitĂ© qui se dĂ©cline d’abord sur la scĂšne, Ă  laquelle ils vouent un attachement viscĂ©ral. Et cela se voit : lors de leur concert Ă  Esch, l’échange avec le public est permanent. Posdnuos et Maseo, aux indĂ©niables talents de comĂ©diens, maĂźtrisent Ă  la perfection le dialogue bienveillant, l’humour taquin et les tendres provocations, auxquels rĂ©pond l’enthousiasme d’un public incontestablement conquis.

Et c’est encore sur scĂšne que De La Soul se renouvelle, en s’adjoignant neuf musiciens. Un bassiste, un batteur, un guitariste, un claviĂ©riste, une section cuivre et des percussionnistes accompagnent et complĂštent les sons balancĂ©s par Maseo depuis ses platines et consoles. Cette association renforce la coloration soul, funk et jazz de la musique de la formation, dont c’est la marque de fabrique groovy depuis ses dĂ©buts.

De La Soul est nĂ© de la rencontre de trois lycĂ©ens au milieu des annĂ©es 1980, dans l’État de New York, plus prĂ©cisĂ©ment Ă  Amityville − la ville de « La Maison du diable Â», pour ceux qui possĂšdent la rĂ©fĂ©rence. AprĂšs la rĂ©alisation d’une maquette en 1988, le groupe enregistre « 3 Feet High and Rising Â» en 1989, avec le producteur Prince Paul, qui y apporte son art des samples, multipliĂ© Ă  un rythme sans prĂ©cĂ©dent jusque-lĂ  dans le rap. L’album connaĂźt un succĂšs mondial quasi immĂ©diat avec des titres phares comme « The Magic Number Â» ou « Eye Know Â», qui distille son texte sur l’air entraĂźnant de « The Dock of the Bay Â», d’Otis Redding. Certains morceaux sont entrecoupĂ©s de courts sketches humoristiques, un autre signe distinctif qui fera bien des Ă©mules.

Le rap, c’est aussi la culture hip-hop et son esthĂ©tique. LĂ  encore, « 3 Feet High and Rising Â» innove et surprend par sa pochette fleurie aux couleurs vives, Ă  contre-courant d’un rap qui devient alors de plus en plus revendicatif et agressif sur la cĂŽte Est, tandis qu’en Californie dĂ©bute la percĂ©e du gangsta rap, lequel glorifie fric, banditisme, violence et machisme. Des tendances qui vont peu Ă  peu s’imposer commercialement dans le rap, mais auxquelles ne cĂšde pas De La Soul. Le groupe revendique son pacifisme ainsi que son cĂŽtĂ© gentiment dĂ©jantĂ© et dĂ©crĂšte « l’ùre de la marguerite Â» (Daisy Age), ce qui vaudra aux trois musiciens le surnom de hippies du rap.

Dédicaces et vannes

Trente-cinq ans plus tard, cette originalitĂ© anime et caractĂ©rise toujours De La Soul. Sans que cela ne paraisse dĂ©suet ou cĂ©der Ă  une facilitĂ© routiniĂšre. Sur la scĂšne de la Rockhal, les rappeurs revisitent leur rĂ©pertoire en rĂ©servant une place particuliĂšre Ă  leur premier opus. Ils prennent le temps de s’arrĂȘter pour dĂ©dicacer les albums que brandissent des spectateurs·trices du premier rang. Les vannes que se lancent Posdnuos et Maseo, Ă  l’évidence improvisĂ©es, tĂ©moignent de la persistance d’un esprit potache en rien surjouĂ©. À leurs cĂŽtĂ©s, les musiciens apportent chacun leur touche personnelle au spectacle.

Pour sa tournĂ©e europĂ©enne, dont Esch est l’ultime date, le groupe est rejoint sur scĂšne par Pharoahe Monch, autre rappeur new-yorkais quinquagĂ©naire. Moins connu du grand public, il est adoubĂ© dans le milieu du rap pour sa rhĂ©torique et l’excellence de ses rimes. Sa prestation plus classique et ses textes plus Ăąpres tranchent nĂ©anmoins avec la gaietĂ© et la fraĂźcheur de De La Soul et casse quelque peu le rythme festif du concert.

En premiĂšre partie, les Luxembourgeois de De LĂ€b ont parfaitement assurĂ© la transition vers De La Soul, avec un rap aux accents souvent joyeux et souriants. Leur prestation a avantageusement prĂ©parĂ© le public Ă  la suite de cette soirĂ©e assurĂ©ment placĂ©e sous le signe de la fĂȘte. On en redemande.

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