Backcover : Samantha Wilvert

von | 30.04.2025

Par le biais d’une photographie posée, Samantha Wilvert explore les perceptions autour d’endroits peu, voire mal représentés dans l’imaginaire public. Entretien avec l’artiste, qui, ce mois de mai, présente une série inédite sur les dernières pages du woxx.

L’appareil de l’artiste : lourd et dotĂ© de 10 photos seulement par film, il apporte ce regard posĂ©, devenu caractĂ©ristique des Ĺ“uvres de Wilvert. (© Samantha Wilvert)

woxx : Samantha, vos sĂ©ries Â« Les Provinces Â» et « Les enfants de Corbusier Â» immiscent le public dans des quartiers et des citĂ©s particulières, comme Briey. Quel est votre rapport Ă  ces lieux ?

Samantha Wilvert : C’est tout d’abord une prĂ©fĂ©rence personnelle : j’aime l’architecture et, parmi les architectes, Le Corbusier est un des plus connus. Quand j’ai appris qu’il y avait cette CitĂ© radieuse Ă  Briey, Ă  environ 40 minutes de chez moi, je suis allĂ©e la visiter plusieurs fois. Je l’ai trouvĂ©e fascinante : il y a cinq citĂ©s en tout, mais celle Ă  Briey est la seule qui se trouve au milieu de la forĂŞt, dans un village un peu perdu.

Qu’est-ce qui vous fascine dans l’architecture de cet endroit ?

Principalement la fonction de l’architecture, qui est toujours pensĂ©e pour certaines personnes. Le bâtiment de la CitĂ© radieuse est très brut. Or, en regardant mes photos de cette citĂ©, les personnes ont souvent l’impression que c’est un peu utopique, du fait que la plupart de ces photos ont jusqu’à prĂ©sent toujours Ă©tĂ© prises en Ă©tĂ© ou par beau temps. Mais j’ai des amis qui y sont allĂ©s quand il pleuvait et, dans ce cas, le gros bloc en bĂ©ton peut faire peur. Je trouve ce jeu de perceptions et de projections par ceux qui n’y habitent pas intĂ©ressant. On peut penser que quelqu’un qui vit dans un immeuble pareil est issue de classe populaire, alors que ce n’est peut-ĂŞtre pas du tout le cas. Ce qui influence cette idĂ©e, c’est l’architecture. Il y a bien sĂ»r aussi le design de la citĂ©, qui pour moi est très attirant. J’essaie alors de dĂ©cortiquer un peu ces perceptions afin de voir si l’objectif de Le Corbusier a finalement Ă©tĂ© atteint.

Ces sĂ©ries explorent-elles alors surtout la fonction d’architecture « sociale Â» ?

Elles sont avant tout un commentaire. Quand j’étais Ă  l’universitĂ©, j’habitais Ă  Laxou, juste Ă  cĂ´tĂ© de Nancy. Il y a un quartier qui s’appelle Â« Les Provinces Â». Au moment d’y dĂ©mĂ©nager, on me dĂ©conseillait d’y habiter, on me disait que c’était le « ghetto Â» de Nancy. Alors qu’il n’y avait rien d’inhabituel. J’ai voulu casser ce stĂ©rĂ©otype. Par exemple, il y avait bien des jeunes qui vendaient de la drogue dans le quartier. Mais il faut se rappeler que c’est un quartier populaire de la ville et qu’il s’agit juste de personnes qui, contrairement Ă  d’autres, n’ont pas les moyens de s’installer Ă  Nancy. Dans mes projets personnels, je me sens obligĂ©e d’informer le public et de donner une voix Ă  ceux qui n’ont pas les mĂŞmes moyens de s’exprimer.

Vous apportez un regard extĂ©rieur, mais vous vous sentez responsable de raconter la perspective des habitant·es. Comment alignez-vous vos intentions avec le fait de ne pas habiter dans ces endroits ?

L’appareil de l’artiste : lourd et dotĂ© de 10 photos seulement par film, il apporte ce regard posĂ©, devenu caractĂ©ristique des Ĺ“uvres de Wilvert. (© Samantha Wilvert)

Je trouve cette question très compliquĂ©e. Il y a des moments oĂą je questionne mon travail. Je pense qu’il faut trouver le juste milieu et ne pas ignorer les gens qui vivent dans ces quartiers, afin que cela devienne plus proche d’une collaboration. Ces Ă©changes ne lĂ©gitiment pas ma position, certes, mais le moins que je puisse faire avec mon privilège, c’est d’essayer de donner une voix Ă  ces gens Ă  travers ces sĂ©ries : c’est pourquoi j’apporte beaucoup d’importance au fait de parler avec les habitants. Je toque aux portes – mentalement, le processus est dur parce qu’on peut toquer Ă  30 portes et il y n’en a qu’une ou deux qui s’ouvrent – puis je parle avec eux pendant plusieurs heures ; il arrive que je ne fasse mĂŞme pas de photos. Par exemple, j’ai passĂ© trois heures chez la dame âgĂ©e qu’on voit dans « Les provinces Â», alors que j’ai filmĂ© peut-ĂŞtre 20 minutes Ă  peine.

En mai, vous prĂ©sentez cinq images inĂ©dites dans le woxx. D’oĂą est venue l’idĂ©e de cette sĂ©rie ?

Ces derniers mois, j’ai continuĂ© Ă  travailler dans la CitĂ© radieuse. Je n’avais donc pas de nouvelle sĂ©rie Ă  prĂ©senter dans le woxx. Cela m’a poussĂ©e Ă  aller chercher dans mes archives. C’est lĂ  que j’ai retrouvĂ© cette sĂ©rie, que j’avais faite en deuxième annĂ©e d’universitĂ©, en 2021 ou en 2022. En la revoyant, j’ai eu l’impression que ce n’était pas moi qui l’avais faite, parce que le sujet est si diffĂ©rent de ce que je fais maintenant. Mais cette redĂ©couverte m’a motivĂ©e Ă  essayer de trouver de nouvelles idĂ©es.

Elle se dĂ©marque en effet des autres sĂ©ries : elle est plus fantastique, voire théâtrale. Reconnaissez-vous toutefois des similitudes avec vos Ĺ“uvres plus rĂ©centes ?

(© Samantha Wilvert)

On y retrouve l’idĂ©e de narration et de quelque chose de très posĂ© et de rĂ©flĂ©chi. Cela est principalement dĂ» Ă  l’appareil que j’utilise encore. Ce qui est curieux, c’est que j’avais créé la sĂ©rie pour l’universitĂ© : le but Ă©tait de rĂ©aliser un magazine pour une marque de jeans sur le thème « We Are Animals Â» (« Nous sommes des animaux Â», n.d.l.r) – d’oĂą le port des jeans et des masques de la part des personnages. Ce n’est que des annĂ©es plus tard que je me suis rendue compte qu’il y a beaucoup plus derrière la sĂ©rie que des photos commerciales. Les masques permettent notamment de questionner l’humain et l’animal en nous. J’avais jouĂ© avec cet inversement Ă  l’époque, mais n’avais pas rĂ©alisĂ© tout ce que cela pouvait provoquer. C’est pourquoi j’ai trouvĂ© intĂ©ressant de montrer cette sĂ©rie ouverte Ă  toute interprĂ©tation dans un journal.

Vous avez dit que la série vous a motivée à trouver d’autres idées. Avez-vous déjà des projets en tête ?

Quand j’ai re-dĂ©couvert cette sĂ©rie, je me suis dit qu’il fallait que je rĂ©apprenne Ă  faire des photographies sans cette recherche approfondie derrière, qui, parfois, est plutĂ´t un frein. J’aimerais bien retourner Ă  l’exploration et l’expĂ©rimentation et voir oĂą cela me mène. De mĂŞme pour le cĂ´tĂ© théâtral de la sĂ©rie : je photographie plutĂ´t la rĂ©alitĂ© telle qu’elle est, mais il y a aussi une approche documentaire qui raconte la rĂ©alitĂ© sans forcĂ©ment la photographier, par exemple par une mise en scène, comme le fait le photographe Jeff Wall. Parfois, ces images sont plus fortes, parce qu’on peut « contrĂ´ler Â» la façon de relater la rĂ©alitĂ©. PlutĂ´t de prendre en photo un moment, on le confectionne.

À propos de l’artiste

NĂ©e Ă  Esch, Samantha Wilvert grandit au Luxembourg et fait un bachelor en photo et images animĂ©es Ă  Nancy, de 2020 Ă  2023. Pendant ces Ă©tudes, elle se spĂ©cialise dans la photographie documentaire et commence Ă  documenter la vie dans des quartiers mal connus d’un public plus aisĂ©. MĂ©diatrice Ă  mi-temps Ă  la Konschthal Ă  Esch, elle combine son travail d’accueil du public avec des ateliers et des cours ainsi que ses projets personnels. Sa sĂ©rie « Les enfants du Corbusier Â» est Ă  voir dans le cadre de l’exposition « Novum Aspectum Â» de la CitĂ© de l’Image Ă  Clervaux, jusqu’au 7 septembre. Plus d’informations : www.samanthawilvert.com

 

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