Dans la région du Sahel, au Sénégal, les tensions sociales s’intensifient entre agriculteur·rices et éleveur·euses en raison de la crise climatique. Depuis quelques années, le photojournaliste Andrea Ferro documente ces réalités, dont il présente un extrait, ce mois-ci, sur les dernières de couverture du woxx.

Depuis 2018, le photojournaliste Andrea Ferro couvre les droits humains et les impacts sociaux des conflits. (Copyright : Natalia Sancha)
woxx : Vous êtes originaire d’Italie, mais voyagez la plupart du temps et avez couvert un grand nombre de pays, de l’Inde au Sénégal, en passant par le Sri Lanka et le Liban. Qu’est-ce qui vous pousse à réaliser des reportages à l’étranger ?
Andrea Ferro : C’est une question à laquelle je réfléchis souvent. La photographie me donne la possibilité d’aller chercher d’autres endroits où je me sens chez moi, comme le Sénégal, pays où je suis retourné et où j’ai travaillé le plus souvent. J’ai grandi en Italie, mais j’ai toujours eu le sentiment de ne pas y être à ma place. En ce moment, je n’arrive pas à y rester. Le climat politique me pèse beaucoup, et il y a quelque chose qui m’attire vers l’extérieur. Peut-être qu’un jour, dans l’avenir, cela changera, mais pour le moment, même si certaines régions m’attirent particulièrement, ma photographie reste nomade.
Comment choisissez-vous les pays et les sujets que vous couvrez dans vos reportages ?
Je pense qu’il n’y a pas de recette unique. Parfois, c’est le fruit des aléas de la vie. Il y a des éléments indispensables, pourtant, comme l’intérêt pour un pays et sa culture, ainsi que les sujets qui peuvent être développés ou encore des événements particuliers. Je dois ressentir un lien avec ce qui se passe et avec ceux dont je souhaite raconter l’histoire.
Le journalisme pratiqué par des journalistes privilégiés qui voyagent beaucoup et se rendent dans d’autres pays pour couvrir des événements est parfois critiqué comme du « journalisme parachute », une approche qui conduit à des reportages biaisés ou peu approfondis. Comment évitez-vous de tomber dans ce « parachutisme » ?
Je pense que cette critique doit être replacée dans son contexte, car, aujourd’hui, la crise des ressources dans les médias affecte également le travail d’approfondissement. Il y a des journalistes qui travaillent uniquement sur l’actualité et qui, évidemment, ne passent pas beaucoup de temps au même endroit, car ils couvrent des événements précis et se déplacent au gré de l’actualité. Mais il y en a aussi qui arrivent après, s’appuient sur ce premier travail fourni par les autres et puis approfondissent. Nous, journalistes étrangers, n’avons souvent pas les mêmes problèmes que ceux qui vivent sur place, surtout dans les zones de conflit ou de guerre. Certains s’investissent pleinement dans un pays ou une région en s’y installant pour une longue durée. D’autres fois, il n’est pas facile de prolonger le séjour autant qu’on le souhaiterait, notamment parce que, outre la viabilité financière, il y a d’autres histoires que l’on souhaite suivre. Mais ce qui ne doit jamais manquer, c’est le respect pour les histoires et pour les personnes.
Souvent, les journalistes étrangers travaillent aussi en étroite collaboration avec des « fixeurs », une pratique peu connue du grand public. Qu’en est-il dans votre cas ?
En général, j’essaie de rester le plus longtemps possible dans les régions où je travaille et j’essaie toujours de créer des contacts avec des locaux, par exemple d’autres journalistes, surtout quand je viens d’arriver. Il arrive aussi que certaines personnes qui t’aident sur le terrain en tant que fixeurs deviennent, avec le temps, tes amis les plus chers. C’est ce qui s’est passé, par exemple, au Sénégal, après plusieurs années et de nombreux voyages. Là-bas, je travaille souvent avec différentes personnes, notamment Amadou et Cheikh, mais surtout Ousmane, qui a été mon premier fixeur dans le pays et qui est devenu un très bon ami. Ce sont eux qui m’ont le plus aidé, et je sais que je peux compter sur eux, tout comme eux, lorsqu’ils ont besoin d’aide, peuvent également me contacter. Retourner en Italie ou être ailleurs ne signifie pas que je me déconnecte des personnes que j’ai rencontrées : nous restons en contact, car quand on partage du temps sur le terrain en travaillant, on tisse des liens beaucoup plus étroits que dans d’autres contextes, notamment parce qu’une confiance bien plus grande s’établit.
« Il y a très peu de choses qui me font rester concentré aussi longtemps au même endroit. »
Vous réalisez principalement des reportages photo. Qu’est-ce qui vous fascine dans la photographie ?
La photographie nous oblige parfois à sortir de notre zone de confort. Surtout lorsqu’il s’agit de photographier des personnes et de se rapprocher de leur histoire. Cela permet de s’immerger dans de nouveaux contextes et de rencontrer des personnes que l’on n’aurait jamais eu l’occasion de rencontrer dans la vie, ou du moins très difficilement. Si l’on se retrouve dans des situations de risque, il y a toujours derrière tout cela un intérêt profond pour le sujet que l’on est venu raconter. Depuis tout petit, j’ai toujours été assez hyperactif et j’avais du mal à me concentrer longtemps sur quelque chose, et l’appareil photo me permet de m’arrêter, de mettre de côté le superflu et de me concentrer sur un instant précis. Il y a très peu de choses qui me font rester concentré aussi longtemps au même endroit.
Vous créez aussi des photographies plus artistiques. À partir de quel moment le photojournalisme devient-il de l’art ?
À vrai dire, je ne peux pas me sentir plus éloigné d’un artiste. J’ai beaucoup de respect pour l’art, et cela représente pour moi une pratique très différente de celle du journalisme. Un artiste peut venir du photojournalisme et inversement, mais quand on fait du journalisme, on ne fait pas intentionnellement de l’art ; quand on fait du journalisme, on a un objectif précis. L’art n’a peut-être rien à accomplir. Il n’a pas à raconter une histoire, contrairement à une photo de presse, qui doit informer et communiquer quelque chose.
Pour les « backcovers » du woxx, vous avez sélectionné quatre photos issues d’une série sur les tensions sociales entre agriculteur·rices et éleveur·euses au Sahel occidental. La sélection comprend la photo d’un homme qui a perdu sa main lors d’un affrontement violent. Comment décidez-vous s’il faut photographier un moment violent ?
La photo est un portrait de l’homme à la main amputée, car cela fait partie de sa réalité. En tant que photojournaliste, tu es témoin de la violence passée, de ce qui reste. La décision de ce qu’il faut montrer et comment dépend toujours du contexte. Il y a des moments où tu as plus de temps pour réfléchir et d’autres – par exemple lors d’une manifestation violente dans la rue – où tu n’as pratiquement pas le temps ; tu prends des photos, que ce soit des manifestants ou des gens autour, et tu te mets à l’abri pour ne pas être blessé toi aussi. Mais on peut raconter une histoire de violence sans la montrer directement, en capturant plutôt son impact et ses conséquences. Au final, il s’agit de choisir des photos qui respectent toujours les sujets. Le reste dépend de la déontologie personnelle de chaque journaliste. Dans le cas de l’homme sans main, nous avons passé une journée entière ensemble à parler, à faire connaissance. Il m’a raconté son histoire, et je l’ai photographié dans différentes situations. J’ai tenu à inclure cette photo car elle met en lumière des aspects qui me semblent importants dans ce travail : j’admire le fait qu’il ait conservé la volonté de continuer à cultiver sa terre, sans se laisser abattre par ce qu’il a subi. Ce qui lui pèse le plus aujourd’hui, c’est plutôt la stigmatisation dont il fait l’objet au sein de sa communauté depuis sa mutilation.
« On peut raconter une histoire de violence sans la montrer directement, en capturant son impact et ses conséquences. »
Que souhaitez-vous que retiennent les lecteur·rices qui découvrent la série ?
Ce que j’ai toujours gardé à l’esprit tout au long de ce travail – et qui m’a paru difficile –, c’est de ne pas présenter les deux parties comme deux entités distinctes toujours en conflit. Il s’agit de deux composantes de la société sénégalaise qui, historiquement, ont toujours collaboré très étroitement. Ce que je voudrais transmettre, ce n’est pas la division actuelle, mais le fait que les deux groupes sont tous deux touchés par le changement climatique, ce qui les met en concurrence pour les mêmes ressources. Récemment – je travaille sur cette série depuis les premiers mois de 2025 –, le gouvernement sénégalais a commencé à discuter de la création de voies de transhumance pour les éleveurs tout en limitant l’expansion des champs et des cultures, car les agriculteurs dépassent parfois leurs limites. Il est essentiel pour tous de renouer le dialogue afin de sortir de ces fractures qui se creusent.
À propos de l’artiste
Après des études d’architecture en Italie et en Espagne, Andrea Ferro se consacre entièrement à la photographie à partir de 2018. « Je ne me voyais pas travailler en studio d’architecture ou, plus généralement, sous quelqu’un d’autre, et la photographie m’offre la liberté de découvrir et de voyager. Elle m’a aussi permis de mieux me connaître », explique-t-il au woxx. Des premiers reportages photo sur une zone urbaine en déclin démographique au sud de Valence, en Espagne, puis un autre sur des centres d’accueil pour réfugié·es dans le nord de l’Italie éveillent sa soif. Depuis, il réalise des reportages sociaux sur les droits humains, la crise climatique et les conséquences des conflits, surtout en Afrique, en Asie et au Moyen-Orient. Plus d’informations : www.andreaferrophoto.com et sur Instagram : @andreaferrophotography

