Ce mois de juillet, le woxx accueille l’été avec des illustrations contemplatives et paisibles d’Ana Gaman. En conversation, la graphiste parle avec nous du répit que lui procurent l’art et la nature.

La graphiste et l’illustratrice Ana Gaman, dans son atelier. (Copyright : Ana Gaman)
woxx : Vous travaillez comme graphiste à temps plein et faites de l’illustration sur votre temps libre. Pourquoi vous tourner vers cette dernière forme d’art ?
Ana Gaman : Vers 2020, j’avais beaucoup de temps libre, comme beaucoup de gens qui se sont retrouvés confinés. Petit à petit, j’ai commencé à explorer l’univers de l’illustration, car j’avais l’impression que cela me permettait de m’exprimer de manière bien plus créative que le graphisme pur. L’illustration répond toujours à un objectif précis, fourni par un client par exemple, mais elle se situe à mi-chemin entre les deux univers de l’art et du design. Je suis attirée par cette approche plus artistique du travail et j’espère donc m’orienter progressivement vers l’illustration en tant que freelance.
Vos illustrations sont très précises et géométriques, et on y perçoit une certaine rationalité. Comment avez-vous commencé dans le monde de l’art ?
J’ai passé une grande partie de mon enfance et de mon adolescence en Roumanie. Ce n’est qu’en arrivant au Luxembourg et en intégrant l’École européenne que j’ai découvert les cours d’art et la possibilité d’en faire un métier. À l’époque, je m’intéressais beaucoup aux mathématiques et à la physique, mais j’aimais aussi l’art ; un professeur m’a donc conseillé de m’orienter vers le design, puisqu’il s’agit d’une discipline plus rationnelle et plus précise. Ma méthode de travail est restée la même : je commence par un croquis au crayon, puis je le retrace systématiquement sur l’iPad pour que les traits soient d’une grande précision. Ensuite, je réalise plusieurs études de couleurs afin de déterminer celles qui conviennent le mieux à l’illustration. Je ne me lance dans l’illustration finale qu’une fois que je suis sûre des traits et des couleurs.
Votre travail se caractérise par ses couleurs vives. Pour les backcovers du woxx, pourtant, vous ne pouviez travailler qu’avec des nuances de gris et la couleur verte du woxx. Comment s’est déroulé ce processus ?
Au début, j’ai été un peu sceptique et je me suis dit que ces illustrations ne ressembleraient pas à mes travaux habituels en couleur. Mais j’ai commencé par revoir certaines des œuvres que j’avais déjà réalisées et j’ai remarqué que je pouvais isoler certains éléments et les mettre en valeur tout en laissant les autres parties en noir et blanc. Je me suis demandé : quel est l’élément clé de l’illustration et comment le mettre en équilibre avec le reste de la composition ? Cela m’a ouvert de nouvelles perspectives, car certaines illustrations ont soudain gagné en puissance. Je vais donc sans aucun doute continuer à travailler avec cette approche aux couleurs limitées.

« La nature peut transformer ce que nous voyons en quelque chose de nouveau », dit l’illustratrice Ana Gaman. (Copyright : Ana Gaman)
D’où vous est venue l’idée de cette série ?
Ces illustrations traitent toutes de notre relation avec la nature, et de la façon dont celle-ci peut transformer ce que nous voyons en quelque chose de nouveau. Certaines sont des représentations plus directes de la nature en tant que source de vie et d’énergie, comme celle avec le soleil, où j’ai voulu capturer la sensation de se réveiller en sentant la chaleur du soleil sur soi. D’autres illustrent le besoin d’un espace sûr pour s’épanouir, quel que soit notre environnement, ce que j’ai représenté à l’aide de l’image d’un récipient ou en représentant une femme qui se fond dans la nature. Cette dernière illustration est davantage une étude des formes et elle s’inspire d’un récent voyage que j’ai fait aux îles Canaries, où mon mari a pris une photo de moi à côté d’un immense monstera.
La troisième illustration de cette série est un peu plus mystérieuse. Vous y représentez une femme dans une forêt, les pieds dans l’eau.
Il s’agit de l’illustration consacrée aux inondations. Il y a quelques années, nous avons été touchés par les inondations au Luxembourg. L’eau est montée jusqu’à notre garage et a détruit presque tout ce que nous y avions. Nous n’étions même pas chez nous à ce moment-là et n’avons constaté les dégâts qu’à notre retour des vacances. C’est le sujet de cette illustration, qui fera partie d’une série : les catastrophes naturelles font désormais partie de notre réalité. Je pense que l’art est une forme de thérapie pour beaucoup d’artistes et j’ai ressenti souvent le besoin de mettre quelque chose sur le papier afin de l’assimiler et de pouvoir tourner la page.
« Ce n’est pas tant ce que l’on voit et ce que l’on dessine qui compte, mais plutôt la manière dont on représente ce que l’on observe. »
Quelle est votre relation personnelle avec la nature ?
J’ai toujours aspiré à un lien plus profond avec la nature. Ayant grandi à Bucarest, j’étais entourée par la ville, la circulation et les voitures. Mais quand j’étais enfant, ma famille passait l’été à la campagne. Pour moi, c’était toujours la meilleure période de l’année. Non seulement c’étaient évidemment les vacances, donc tout le monde était très heureux, mais nous étions toujours dehors, à la montagne, à faire des barbecues et à explorer les grands espaces. J’ai toujours eu cette envie d’en profiter davantage, tout au long de l’année. La nature est un espace où l’on se sent soi-même, sans stress ni dates limites. La vie y semble plus lente et j’aime laisser la nature m’inspirer pour la représenter de différentes manières.
On sent bien ce désir de respirer dans les illustrations. Faut-il y voir une envie de s’évader, d’échapper même, des temps politiques et instables que nous vivons ?
Oui, je crois. Je suis de près ce qui se passe dans le monde et cela nous affecte manifestement, moi et les autres. Pourtant, je pense que les artistes ont la responsabilité de voir le côté positif et de montrer ce que le monde pourrait être. Pour moi, ceci est plus important que de se concentrer sur les aspects négatifs, car d’une certaine manière, ces derniers me semblent s’auto-alimenter. Si nous mettons toujours l’accent sur le négatif, nous ne trouverons jamais de solutions. Bien sûr, nous devons être conscients des problèmes et nous devons en parler. Mais en tant qu’artistes, je pense que c’est notre devoir d’imaginer et de montrer l’utopie.
Comment parvenez-vous à concilier cette volonté de représenter un monde utopique aux couleurs vives et le fait de vous inspirer de phénomènes tels que les catastrophes naturelles ?
Généralement, en ajoutant un personnage dans mes illustrations. Il y a toujours un être humain qui observe, qui réfléchit, et qui, je l’espère, pourrait aussi passer à l’action. Je pense que c’est ainsi que je contrebalance le côté négatif de certains sujets. En tant qu’illustrateur, il est important d’interpréter la réalité, car ce n’est pas tant ce que l’on voit et ce que l’on dessine qui compte, mais plutôt la manière dont on représente ce que l’on observe.
Les personnages que vous choisissez de représenter sont souvent des femmes ou des figures féminines. Dans quelle mesure avez-vous l’impression que votre travail représente et reflète votre propre personnalité ?
C’est vrai, je suis fascinée par le dessin des femmes et de leurs corps. Parfois, je dois me rappeler de ne pas dessiner une figure féminine, mais un homme ou quelqu’un d’autre, afin de m’entraîner également à dessiner d’autres corps et d’autres personnages. Mais je pense que la figure féminine inspire les artistes depuis très longtemps, il est donc naturel d’y être attirée. Personnellement, j’aime beaucoup dessiner des vêtements, ajouter des couleurs et des motifs amusants, et cela me semble plus facile à faire lorsque mon personnage est une femme. Parfois, je dessine sur un personnage quelque chose que j’aimerais porter dans la vraie vie ! Je pense donc que mon travail me reflète beaucoup : j’aime être avec des amis, mais aussi seule et mes personnages sont souvent solitaires, contemplatifs. Il y a une stabilité dans le calme et une sorte de force tranquille inhérente aux femmes. C’est ce que j’essaie de montrer, comme un reflet de notre lien avec la nature.

