Les effets inflationnistes de la fermeture du détroit d’Ormuz contraignent Luc Frieden à convoquer une tripartite. Les prix de l’énergie et le pouvoir d’achat sont au centre des discussions. La première réunion a eu lieu ce mardi 12 mai. Un tour de chauffe, où le Statec et le ministère de l’Énergie ont présenté la situation économique du pays et ses perspectives à l’aune du conflit au Moyen-Orient.

Sans tapis rouge ni paillettes : la montée des marches de Luc Frieden vers la réunion tripartite à l’European Convention Center Luxembourg, ce 12 mai. (Photo : Gilles Kayser)
La première réunion du Comité de coordination tripartite de l’ère Frieden s’est tenue dans l’enceinte plutôt inhabituelle de l’European Convention Center Luxembourg, au Kirchberg, ce mardi 12 mai. Le premier ministre s’est fait prier pour convoquer cette tripartite, réclamée de toutes parts, mais l’attaque israélo-américaine contre l’Iran, fin février, a également rebattu les cartes au Luxembourg. Il devenait donc difficile d’éviter cet exercice voué au consensus. Le gouvernement au grand complet, les syndicats OGBL, LCGB et CGFP ainsi que l’Union des entreprises luxembourgeois (UEL) reprennent le chemin d’un dialogue social écorché depuis l’entrée en fonction de la coalition CSV-DP.
Pas d’étincelles lors de ce rendez-vous, au cours duquel il s’agit de poser un constat économique et de présenter les scénarios plus ou moins sombres en fonction de la durée du conflit au Moyen-Orient. Selon le décryptage livré aux participant·es par le directeur du Statec, Tom Haas, et par le commissaire au gouvernement à l’Énergie, Simeon Hagspiel, la fermeture du détroit d’Ormuz par l’Iran affecte déjà l’économie nationale et le fera davantage encore dans les mois à venir. Le risque est un choc inflationniste majeur. Si les prix à la pompe n’ont jusqu’à présent pas grimpé au niveau de 2022 et 2023, les automobilistes en payent déjà clairement la facture.
Deux hypothèses sont sur la table pour les mois à venir : la première – optimiste – table sur une fin rapide de la guerre, d’ici début juin. Dans ce cas, le Statec prévoit une inflation autour de 2,5 % en 2026, ce qui aboutirait au paiement de deux tranches d’index : une première, déjà prévue, au 1er juin et une seconde au deuxième trimestre 2027. Dans ce cas, le Luxembourg maintiendrait une croissance positive et un taux de chômage inchangé autour de 6 %. Dans un scénario moins optimiste, où le conflit se prolongerait au moins jusqu’à la fin du mois d’août, l’inflation se situerait autour de 4 % en 2026 et entraînerait trois tranches d’indexation : celle du 1er juin à venir, une seconde au troisième trimestre 2026 et une autre encore au troisième trimestre 2027. Ce scénario comprend aussi le risque d’une récession. Pas question, pour autant, de toucher au principe de l’index, insiste Luc Frieden ce mardi, après la réunion.
Sur le plan énergétique, le Luxembourg est, dans l’UE, le deuxième pays le plus dépendant de ses importations, derrière Malte. Cette dépendance s’exerce essentiellement à l’égard des énergies fossiles, représentant 59 % de la consommation d’énergie du grand-duché. Pour l’instant, il n’y aurait pas lieu de paniquer : l’approvisionnement en carburant est assuré, mais il pourrait faire défaut pour le diesel et le kérosène si le conflit perdure.
Lecture divergente de la situation
À la sortie de la rencontre, qui a débordé d’une heure sur l’agenda prévu, les mines sont plutôt graves. Le président de l’UEL, Michel Reckinger, se dit secoué par la perspective de trois indexations des salaires. Évoquant « des conséquences problématiques », il précise que son organisation va « analyser les choses en fonction des entreprises », tandis que les syndicats vont le faire « en fonction des salariés ». Une façon de reconnaître que chacun est dans son rôle, la question du pouvoir d’achat ne pouvant être éludée, selon lui. Le discours tranche quelque peu avec les sorties à l’emporte-pièce contre les syndicats dont il était devenu familier ces dernières années. Ce changement de ton intervient alors qu’il lâchera son poste de président de l’organisation patronale le 1er octobre. Il y sera remplacé par Marc Lauer, qui vient du monde des assurances.
Pour les syndicats, le temps presse à la sortie de l’entrevue. Nora Back et Patrick Dury sont attendus aux alentours de 18h par plusieurs centaines de délégué·es et membres de leurs centrales, rassemblé·es dans un hôtel de Dommeldange. L’événement avait été programmé avant l’annonce de la tripartite. Au menu, un meeting de l’Union des syndicats pour réclamer une hausse de 300 euros du salaire minimum, l’une de ses revendications phares du moment. « Nous avons évidemment une lecture de la situation qui diffère de celle du gouvernement et de l’UEL », constate Nora Back, la présidente de l’OGBL, précisant que les syndicats ont fait leur propre présentation au cours de la réunion, en l’orientant sur le niveau des salaires et sur les inégalités.
En amont de la tripartite, l’Union des syndicats avait demandé à élargir l’ordre du jour au-delà de la seule question de la crise provoquée par le blocage du détroit d’Ormuz. « Nous sommes confrontés à une succession de crises qu’on ne peut pas isoler l’une de l’autre », analyse Patrick Dury, le président du LCGB. « Si l’on veut avancer sur le fond, il faut traiter les problèmes structurels comme le logement, la santé ou le chômage. » Les syndicats sont déterminés à porter ces points à l’ordre du jour lors des prochaines réunions tripartites des 2 et 3 juin. Mais le premier ministre veut circonscrire celui-ci à la seule question de l’énergie et de l’inflation, arguant que la tripartite est un instrument de crise destiné à contrer des revers conjoncturels.
Le consensus n’est pas tout à fait à portée de main. Luc Frieden veut tout de même y travailler, assure-t-il après une réunion qu’il a qualifiée de « très utile ». Le premier ministre joue gros, alors qu’il atteint des sommets d’impopularité et que le CSV touche à son plus bas niveau historique dans les sondages (voir l’encradré). Pour Luc Frieden, cette tripartite doit avoir pour objectif « d’aider les gens qui souffrent de l’inflation, tout en assurant la survie des entreprises, afin qu’elles puissent créer des emplois ».
Rien de très original à ce discours, si ce n’est que le chef du gouvernement précise que la « plus-value d’une tripartite est de nous obliger à trouver des solutions ensemble, et, dans ce sens, tous les points de vue sont utiles ». Une façon de signifier qu’il ne ferme la porte à aucun sujet. Y compris ceux portés par les syndicats ? Il ne le dit pas. Mais il veut se montrer transparent en partageant avec le public les données du Statec et du ministère de l’Énergie (sur le site du ministère d’État), afin que tout le monde puisse s’emparer du sujet. Luc Frieden veut laisser du temps au temps pour parvenir à un accord, loin de la stratégie du « je consulte puis je décide seul » qu’il avait appliquée l’an dernier à l’issue de deux « tables rondes sociales ». Avant les prochaines réunions tripartites des 2 et 3 juin, Luc Frieden précise qu’il a d’ores et déjà demandé aux partenaires sociaux « d’alléger leurs agendas dans la semaine suivante, pour mener les négociations dans les meilleures conditions ». Est-ce le métier qui rentre ? À suivre et à voir.

