POLITIQUE CULTURELLE: Renvois de balle

von | 28.01.2010

Comme toujours lorsqu’il faut faire des Ă©conomies, c’est la culture qui trinque – alors que le gouvernement pourrait parfaitement aussi faire payer cela Ă  d’autres. A commencer par lui-mĂŞme.

Hätten se dach nĂ«mmen…

Le musĂ©e de la forteresse est certainement l’institution culturelle la plus connue du pays. Pourtant, ses statistiques de visites s’approchent de zĂ©ro et personne ne pourrait dire quelle exposition on y a vue en dernier. C’est simple: il n’y en a pas tout simplement pas eu. Comme l’a relevĂ© la dĂ©putĂ©e libĂ©rale Anne Brasseur lors de son intervention au sujet du musĂ©e, il aura fallu moins de temps Ă  Vauban pour construire la forteresse de la ville de Luxembourg, qu’aux Luxembourgeois pour y installer un musĂ©e.

Certes, construire et Ă©laborer un musĂ©e qui se veut aussi identitaire est une chose dĂ©licate avec laquelle il fait bien de prendre son temps. Surtout dans la rĂ©alitĂ© multiculturelle des prĂ©sents. Pourtant, la raison du perpĂ©tuel inachèvement de ce pauvre petit musĂ©e est ailleurs. Car le concept du musĂ©e n’est toujours pas très net pour tous les concernĂ©s – comme l’a dĂ©montrĂ© Octavie Modert en rĂ©pondant aux attaques d’Anne Brasseur.

Et pour cause : l’histoire de l’Ă©laboration du musĂ©e de la forteresse est plus que pĂ©nible. Un petit rappel s’impose ici. C’est en 1997 que le gouvernement dĂ©cida d’amĂ©nager un musĂ©e dans le rĂ©duit du Fort ThĂĽngen. Mais cette idĂ©e fut loin de faire l’unanimitĂ©. Au contraire : les initiatives comme « Fangeren ewech vun den dräi Eechelen Â» et d’autres dĂ©-sapprouvaient l’idĂ©e que l’Etat transforme cette bâtisse historique. Mais ce n’est pas seulement le fait de vouloir en faire un musĂ©e qui heurta la conscience publique. Dès le dĂ©but, le vers Ă©tait dans le fruit aussi quant Ă  l’organisation interne du projet. Ainsi en 1997, Paul Reiles – alors directeur du MusĂ©e d’Histoire et d’Art de la ville de Luxembourg – a fait remarquer, dans une missive adressĂ©e au ministre de la culture, que la meilleure solution serait de placer ce nouveau musĂ©e sous la tutelle de son musĂ©e et d’en faire une annexe. Il n’a jamais reçu de rĂ©ponse. Jusqu’en 2009. Car l’annĂ©e dernière et face au fiasco que gĂ©nĂ©rait le projet, la ministre de la culture Octavie Modert avait dĂ©cidĂ© d’adapter la proposition datant d’une bonne douzaine d’annĂ©es. A l’Ă©poque, le gouvernement avait choisi de confier la gestion au Service des Sites et Monuments. A posteriori, ceci se rĂ©vĂ©lait ĂŞtre une grave erreur, aux vues des errances qu’a connu le projet entretemps. En effet, les Ă©quipes en charge d’Ă©laborer le projet n’ont fait que tourner Ă  vide autour et aucune n’a vraiment su ou pu imposer un concept clair et net. Malheureusement, ces experts ont aussi coĂ»tĂ© des fortunes et certains d’entre eux ont bossĂ© pendant des annĂ©es, tandis que les responsables savaient dĂ©jĂ  qu’ils n’allaient pas approuver leurs idĂ©es.

D’autres erreurs grossières ont Ă©tĂ© commises dans la planification aussi bien que dans la rĂ©alisation du projet. Ainsi, une passerelle projetĂ©e entre le Mudam et le musĂ©e de la forteresse qui n’a jamais Ă©tĂ© construite. Ou encore le fait qu’une grue louĂ©e mais plus utilisĂ©e a Ă©tĂ© « oubliĂ©e Â» par les responsables. Les rĂ©novations successives, les diffĂ©rentes mises en espace et les travaux interminables ont par ailleurs dĂ©jĂ  commencĂ© Ă  abĂ®mer le bâtiment historique. Les murs sont humides, certains carrĂ©ment pourris et les accès pas vraiment sĂ©curisĂ©s aux normes. Certains de ces dĂ©gâts proviendraient – toujours selon Anne Brasseur – du fait que les services des sites et monuments louaient la forteresse Ă  des particuliers.

La faute est dans le système

La liste exhaustive des fautes commises sur ce projet serait trop longue pour cet article. Retenons qu’en fin de compte, le contribuable luxembourgeois aura payĂ© l’addition salĂ©e de quelques 41 millions d’euros pour un musĂ©e – rappelons-le – dont il ne sait toujours pas quoi faire. Mais qu’il faut peu ou prou mener Ă  terme.

Face Ă  cette dĂ©bâcle, les accusations fusent de toutes parts. Car il faut bien trouver un responsable. La victime dĂ©signĂ©e semble ĂŞtre Georges Calteux, l’ancien chef du service des sites et monuments. Mais voilĂ , celui-ci a Ă©tĂ© envoyĂ© en retraite et ne peut donc plus ĂŞtre responsable – d’autant plus que le musĂ©e de la forteresse n’est plus sous la tutelle de son ancien service. De mĂŞme pour les ministres de la culture successifs : tous peuvent tirer leur Ă©pingle du jeu en disant avoir hĂ©ritĂ© d’un dossier empoisonnĂ© et qu’ils ont essayĂ© de mener Ă  bien, sans pourtant rĂ©ussir. Quant aux intouchables fonctionnaires du ministère de la culture, n’en parlons mĂŞme pas?

S’il y a une conclusion logique Ă  tirer de tous ces renvois de balle, c’est de se dire que la faute est bel et bien dans le système. Beaucoup trop longtemps, les responsables mais aussi l’opinion publique et la sociĂ©tĂ© civile ont fermĂ© les yeux. Après tout, il s’agissait d’un projet de prestige national et tant que l’excĂ©dent budgĂ©taire Ă©tait ce qu’il Ă©tait, pas grand monde ne s’intĂ©ressait de près Ă  ce que devenaient les Trois Glands.

Or, comme tout le monde sait, nous vivons une pĂ©riode de vaches maigres et le prestige national n’est plus vraiment de mise face au chĂ´mage et au risque de paupĂ©risation de la population. Il faut donc faire des Ă©conomies et le budget culturel est aussi dans le viseur des comptables Ă©tatiques. Ainsi, Jean-Louis Schiltz, le prĂ©sident de la fraction du CSV a-t-il Ă©mis l’idĂ©e que peut-ĂŞtre la Rotonde 2 – un des hauts-lieux de l’annĂ©e culturelle 2007 – ne sera pas rĂ©amĂ©nagĂ©e. Alors que les responsables du CarrĂ© Rotondes, l’institution culturelle qui doit pĂ©rĂ©nniser le legs de l’annĂ©e culturelle, l’attendaient pour cette annĂ©e. Rappelons au passage que leur location actuelle – l’immeuble Paul Wurth – n’est que provisoire et n’appartient pas Ă  l’Etat et devra ĂŞtre rendu un jour ou l’autre au propriĂ©taire. Rappelons aussi que l’histoire de ce centre culturel a Ă©tĂ© un franc succès. Non seulement l’Exit07, le cafĂ©-concert, fait une excellente programmation, mais aussi et surtout Traffo, le théâtre pour jeunes unique en son genre au pays, est devenu une rĂ©elle institution mĂŞme au-dĂ©lĂ  de la capitale. On peut donc dire que le travail du CarrĂ© Rotondes est pertinent et touche de près la population intĂ©ressĂ©e. Bref, tout ce qu’un bon centre culturel devrait ĂŞtre et tout ce que le musĂ©e de la forteresse n’est pas.

Mais que fait le gouvernement ? Au lieu de soutenir une structure qui fonctionne bien, il dĂ©cide d’accorder une « dernière Â» rallonge au dĂ©sastreux musĂ©e de la forteresse. Cela revient Ă  prĂ©fĂ©rer l’image du prestige national – qui est tout de mĂŞme une chose qui sonne creux – Ă  une rĂ©elle investition dont sa population profite et profitera. Un peu comme si les leçons du dĂ©sastre des Trois Glands n’avaient pas Ă©tĂ© suffisantes, on continue comme avant.

Pourtant, il y auraient d’autres solutions au problème, comme commencer par une rĂ©vision du budget culturel, sans pour autant saborder la forteresse. .

En rĂ©ponse Ă  une question parlementaire du dĂ©putĂ© ADR Gast GibĂ©ryen, tous les ministères ont dĂ» dĂ©tailler leurs subsides et leurs conventions. Et en parcourant les pages de la rĂ©ponse obtenue par Octavie Modert, on tombe sur plus d’une idĂ©e oĂą l’on pourrait faire des Ă©conomies, sans pourtant trop entraver la vie culturelle de la majoritĂ© de la population. Ne serait-ce que pour les fabriques d’Ă©glises qu’on trouve dans les listes. Quel est leur apport culturel ? L’Eglise catholique est dĂ©jĂ  conventionnĂ©e avec moults autres ministères et n’a pas vraiment besoin de vampiriser encore le budget culturel. On pourrait encore biffer d’autres projets qui ne remplissent qu’une fonction de prestige, voire touristique. Comme le festival DirActor’s Cut par exemple – qui sert plutĂ´t Ă  dorer le blason de quelques politiciens et producteurs locaux au lieu d’avoir vraiment un impact sur la scène culturelle. Il faudrait passer au peigne fin toutes les investitions et Ă©tablir de nouveaux critères sociaux, Ă©ducatifs et scientifiques au lieu de conventionner Ă  tort et Ă  travers, sans vraiment avoir de plan Ă  suivre.

Mais cela, c’est une autre histoire. En attendant, on pourra toujours admirer quelques magnifiques passes entre politiciens quand il s’agira de dĂ©terminer qui est le responsable de la mort d’institutions culturelles pertinentes.

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