Les accusations de dysfonction-nements dans une pharmacie de la capitale soulèvent des questions quant au contrôle et à  la réglementation du métier.

Sorciers des temps modernes, les pharmaciens pratiquent un art bien réel et utile. A condition qu’ils maîtrisent la préparation de leurs potions.
La pharmacie, tout comme le cabinet mĂ©dical, ne sont pas forcĂ©ment des lieux oĂą l’on se rend de gaietĂ© de coeur. Ces endroits sont indispensables, mais l’on prĂ©fĂ©rerait faire l’Ă©conomie du dĂ©placement, pour ne pas parler d’Ă©conomies tout court. Quoi qu’il en soit, l’on attend en ces lieux l’apport d’une certaine quiĂ©tude, celle-lĂ mĂŞme qui fait dĂ©faut aux client-e-s les plus angoissĂ©-e-s.
Toutefois, dans une pharmacie de la capitale, depuis quelques mois, cette quiĂ©tude n’est plus de mise. Tout a dĂ©butĂ© il y a un peu plus de deux ans, lors du changement de propriĂ©taire. Monsieur K., pharmacien de son Ă©tat, avait dĂ©crochĂ© le gros lot de la corporation en se voyant attribuer, aux alentours de la soixantaine, une de ces concessions tant convoitĂ©es.
Mais selon nos diverses sources (dont nous ne pouvons Ă©videmment pas divulguer l’identitĂ©), le climat agrĂ©able qui rĂ©gnait dans cette pharmacie s’est rapidement dĂ©gradĂ©.
Les critiques Ă l’encontre de K. fusent de toutes parts. Une personne a par exemple Ă©tĂ© particulièrement choquĂ©e par des propos racistes tenus en plein service. Une des « blagues » consistait Ă expliquer Ă un client de faire avaler Ă des personnes de couleur des pilules Ă base de lessive afin de leur blanchir la peau. Sans parler de comportements douteux vis-Ă -vis du personnel fĂ©minin.
La dĂ©gradation de l’atmosphère semble se manifester aussi sur le plan des rapports de travail : en une annĂ©e, quatre membres du personnel quittent la pharmacie ou se font licencier sous des prĂ©textes qu’ils jugent fallacieux et dont ils contestent la vĂ©racitĂ©. Et ils retournent le couteau en accusant K. de dilettantisme et de graves lacunes en matière de pharmacologie. D’ailleurs, ce dernier a fait lui-mĂŞme l’objet d’un licenciement voilĂ une quinzaine d’annĂ©es pour avoir administrĂ© de mauvais mĂ©dicaments Ă un patient. Un ancien employeur l’aurait mĂŞme dispensĂ© de tenir les gardes de nuit, ne le sentant pas capable de rĂ©pondre correctement Ă cette responsabilitĂ©.
Il serait Ă©galement contrevenu Ă l’obligation de tenir ouverte son officine aux heures prĂ©vues en fermant boutique un quart d’heure Ă l’avance, en entonnant un joyeux « Feierowend ! ». Il faut savoir que la pharmacie reste un service public, mĂŞme si elle est gĂ©rĂ©e comme une entreprise privĂ©e.
Et il s’agit aussi d’une question de santĂ© publique. La pharmacie en question, accueille un grand nombre de toxicomanes ou de personnes Ă problèmes plus dĂ©licats. Selon plusieurs sources, Monsieur K. aurait montrĂ© d’Ă©normes incompĂ©tences en matière de stupĂ©fiants. Une histoire qui nous a Ă©tĂ© rapportĂ©e l’illustre assez bien : lors de la visite d’une cliente rĂ©gulière qui Ă©tait en train de soigner sa dĂ©pendance, Monsieur K. se serait montrĂ© dans l’incapacitĂ© de lui dĂ©livrer les produits de substitution. Finalement, il lui aurait administrĂ© les mauvais produits, ce qu’elle remarqua et lui aurait fait comprendre lors d’une visite ultĂ©rieure. Refusant de reconnaĂ®tre son erreur, il l’aurait chassĂ©e de sa pharmacie tout en refusant de lui rendre l’ordonnance. Selon nos renseignements, la cliente en question ne serait pas une affabulatrice mais connue du personnel depuis des annĂ©es pour son sĂ©rieux.
En tout cas, l’accumulation de problèmes liĂ©e Ă la nouvelle direction de la pharmacie a conduit, en plus de la dĂ©mission et des licenciements de quatre personnes, Ă une pĂ©tition lancĂ©e par un membre du personnel et qui a recueilli plus de 200 signatures Ă©tayant les diverses accusations. Depuis le mois de janvier, la Division des pharmacies et des mĂ©dicaments (DPM) du ministère de la SantĂ© – l’organe en charge de contrĂ´ler, entre autres, le bon fonctionnement des pharmacies – a ainsi diligentĂ© une enquĂŞte. Dans ce contexte, elle aurait aussi recueilli quatre plaintes dĂ©posĂ©es par des clients de la pharmacie.
Une procĂ©dure est donc enclenchĂ©e : la DPM a ainsi fait parvenir son rapport au Collège mĂ©dical, qui devrait faire parvenir son avis sous peu au ministre de la SantĂ©. ContactĂ© par le woxx, Mars di Bartolomeo nous a confirmĂ© qu’il connaissait l’affaire, mais qu’il ne pouvait pas se prononcer en cours de procĂ©dure. Il a toutefois assurĂ© qu’il suivait ce dossier complexe de près et qu’il n’hĂ©siterait pas Ă prendre les mesures qui s’imposent s’il s’avĂ©rait que le problème reprĂ©sentait un danger pour la santĂ© publique.
Un système perfectible
De toute Ă©vidence, l’affaire fait des remous dans le secteur pharmaceutique. Lorsque nous avons contactĂ© le Syndicat des pharmaciens du Luxembourg (SPL) – qui regroupe uniquement les pharmaciens titulaires d’une officine, donc le « patronat », en quelque sorte – l’accueil ne fut pas des plus chaleureux et ils se sont refusĂ©s Ă tout commentaire, nous enjoignant mĂŞme Ă ne pas rĂ©diger l’article. Nous en avons pris note. Ce genre de comportement n’est en tout cas pas propice Ă dissiper la rĂ©putation d’opacitĂ© de cette profession. Et l’on peut Ă©galement se demander si la prĂ©sence de l’ancien employeur de Monsieur K. au sein du conseil d’administration du Collège mĂ©dical pourrait influencer la procĂ©dure.
Que les multiples accusations Ă l’encontre de Monsieur K. soient vĂ©ridiques ou pas, la question du système d’octroi des officines se fait pressante. En effet, le système est similaire Ă celui des concessions des Ă©tudes de notaires. Si environ un tiers des pharmacies peut ĂŞtre achetĂ© ? mais pour cela, il faut disposer de fonds importants – les deux tiers restants sont des concessions. Les pharmaciens sont ainsi placĂ©s sur listes d’attentes et les concessions sont attribuĂ©es grosso modo selon un système de points basĂ© sur l’anciennetĂ©. Or, Ă la vue des accusations portĂ©es Ă l’encontre de Monsieur K. et de son passĂ© avĂ©rĂ© (un licenciement), l’on se demande si le système ne mĂ©riterait pas une rĂ©forme plus consĂ©quente. Selon le ministre, ainsi que la DPM, ce genre de cas est extrĂŞmement rare et le système aurait fait ses preuves quant Ă sa capacitĂ© de filtrage. Si des exceptions devaient toutefois voir le jour, le ministre aurait, au bout de la procĂ©dure, et suite Ă une rĂ©cente rĂ©forme de la lĂ©gislation, des pouvoirs assez Ă©tendus pour pouvoir agir de manière « expĂ©ditive ». Mais d’un autre cĂ´tĂ©, c’est peut-ĂŞtre aussi le principe mĂŞme de la libĂ©ralitĂ© de certaines professions de santĂ© qui devrait ĂŞtre questionnĂ©. Qu’est-ce qui justifie le caractère libĂ©ral de la profession de mĂ©decin ou de pharmacien ?
La question qui se pose est si l’Etat dispose des moyens suffisants afin de contrĂ´ler de tels agissements. Depuis 1989, la DPM compte quatre pharmaciens inspecteurs, ce qui serait insuffisant. L’on peut en effet lire dans le rapport de 2009 du Collège mĂ©dical : « Vu que notre cadre actuel est trop restreint pour effectuer toutes les tâches qui incombent Ă notre division, nous avons engagĂ© via l’ADEM deux employĂ©es sous un contrat CAT qui est pourtant limitĂ© Ă un an au maximum pour assurer, entre autres, l’envoi journalier des vaccins et pour tenir Ă jour les donnĂ©es informatiques ». Et si l’on dĂ©nombrait en 1989 environ 70 officines Ă travers le pays, elles sont au nombre d’environ 90 actuellement. Aux yeux de certains, le vote de la loi sur les biocides aurait apportĂ© une charge de travail supplĂ©mentaire qui nĂ©cessiterait l’embauche d’au moins quatre pharmaciens inspecteurs supplĂ©mentaires. La question se pose ainsi aussi concernant le contrĂ´le pharmaceutique des mĂ©decins qui font souvent l’objet de dĂ©marchages de cette industrie qui n’hĂ©site pas Ă employer les gros moyens et parfois les gros cadeaux susceptibles d’aider certains mĂ©decins Ă se montrer plus coopĂ©ratifs. Ces pratiques sont-elles contrĂ´lĂ©es ? « Elles sont rĂ©glementĂ©es », nous rĂ©pond-on, « mais contrĂ´lĂ©es, c’est une autre histoire. »

