Les problèmes de personnel au TICE sont un serpent de mer. Un piquet de protestation organisé en septembre 2025 devait ouvrir un débat sur les conditions de travail au sein du réseau de bus du sud du pays. Mais la direction joue la montre, alors que le TICE changera de statut en 2027. L’État fera alors son entrée dans la structure, mais pour l’instant il ne dévoile rien de ses intentions, ajoutant au flou ambiant.

Le siège du TICE à Esch-sur-Alzette. L’an prochain, l’État deviendra partie prenante dans le syndicat du réseau de bus du sud du pays. Il prévoit d’injecter 700 millions d’euros dans la structure. (Photo : Léo-Paul Hoffmann)
L’été dernier, les employé·es dénonçaient déjà les dérives autoritaires de leur direction. Les sanctions disciplinaires sévères et disproportionnées, les convocations systématiques chez le médecin de contrôle et une communication unilatérale témoignent de la méfiance dont fait preuve la direction du TICE envers son personnel. Une enquête interne commandée en octobre 2024 avait démontré une hausse impressionnante de départs et dessinait les contours d’une crise sociale au sein du réseau d’autobus.
Par ailleurs, le syndicat intercommunal se rétrécit à vue d’œil. Depuis le début de l’année, le transport scolaire a été repris par le secteur privé et les bus de nuit ont été supprimés. Le président du TICE et échevin de Kayl, Marco Lux, aurait jugé ces lignes nocturnes inutiles, alors que sa commune profite d’un partenariat avec Sales-Lentz pour assurer le transport de nuit jusqu’à Luxembourg-ville.
« En privatisant des lignes, les communes se déresponsabilisent. Si le transport privé ne fonctionne pas, c’est la faute de l’entreprise. Alors qu’au TICE, la faute retombe sur les communes qui sont membres du syndicat intercommunal. »
Alain Rolling, secrétaire général du service public à l’OGBL
« Les gens ne font pas que fuir l’entreprise en courant, il y a aussi de plus en plus de demandes de temps partiel qui doivent être compensées », explique Théo Schickes, représentant du personnel à la Fédération générale de la fonction communale (FGFC). Par conséquent, les conducteurs et conductrices de bus sont en flux tendu pour assurer l’offre de transport et sont parfois rappelé·es d’urgence pendant leurs jours de repos. Ainsi, un cercle vicieux s’engage dans lequel des personnes exténuées se déclarent malades et sont remplacées par du personnel censé récupérer pendant ses jours de repos.
Face à des conditions de travail en régression et au silence répété de la direction, la FGFC avait organisé un piquet de protestation devant les locaux de la direction, le 19 septembre 2025. Celui-ci n’aurait pas eu grand effet, selon Théo Schickes : « Après la manifestation, nous avons demandé une entrevue d’urgence. La direction nous a proposé un délai de deux mois, ce qui n’était pas vraiment ce que nous imaginions en termes d’urgence. » Depuis, l’atmosphère avec la direction serait devenue encore plus tendue. Les employé·es ne sont plus mis au courant des plans de la direction. « Nous découvrons les offres d’emploi dans la presse », indique Théo Schickes.
En respect de la procédure, la FGFC a alors demandé la convocation de l’Office national de conciliation. Refusée en décembre, la demande permettant d’organiser une réunion avec le bureau du TICE n’a abouti qu’après une seconde tentative. Théo Schickes rapporte ses impressions de l’entrevue du 24 juin de cette année : « Nous y sommes allés avec l’espoir de trouver un accord. Mais nous voulions également sentir que le bureau est prêt à bouger, et il faut dire que, lors de cette première entrevue, ce n’était pas le cas. » Une nouvelle rencontre a eu lieu ce 16 juillet. En amont, la FGFC se dit déterminée à aller jusqu’à la grève en cas d’échec des négociations.
Le projet 2027
Finalement, ces réunions de conciliation pourraient, quoi qu’il arrive, s’avérer vaines. En novembre 2025, l’État a signé, avec les neuf communes gestionnaires, la création d’un nouveau « syndicat mixte » pour le TICE en 2027. Cette nouvelle formule s’accompagne d’une reprise du financement à hauteur de 80 % par l’État. En échange d’une enveloppe de 700 millions d’euros, le gouvernement prendra la main sur les décisions futures du TICE et nommera la direction. Le caractère « communal » du TICE restera cependant intact. Les employé·es communaux ne deviendront pas des fonctionnaires d’État. La convention signée en novembre 2025 prévoit une reprise sur dix ans avec une possibilité de reconduction. Un changement salué par Théo Schickes qui considère que « le président actuel et sa direction doivent être remplacés ». Une position que partage également Alain Rolling, secrétaire central de l’OGBL. Dans ses déclarations au woxx, il souligne en outre le besoin de professionnalisation du bureau du TICE : « Nous n’avons pas besoin d’un politique qui cumule les mandats, mais d’un fonctionnaire dont c’est le seul travail. »
Si rien ne change, la nouvelle direction héritera des mêmes problèmes. Alain Rolling souhaite anticiper la transition vers un nouveau régime et régler la crise au plus vite. Malheureusement, il semblerait que le gouvernement et le bureau du TICE se renvoient la balle afin de jouer la montre. « Quand on s’adresse au ministère de l’Intérieur, on nous dit d’aller voir le bureau du TICE, et celui-ci nous raconte qu’il ne peut plus rien faire avant la reprise. C’est dommage, car au final, ce sont les chauffeurs qui en pâtissent », conclut le secrétaire de l’OGBL.
« Bring Back The Buses »
L’étatisation du syndicat intercommunal ne plaît pas à tout le monde. Carole Thoma, de Déi Lénk, explique dans un entretien au woxx que « la forme que prendra la structure dépossédera les communes d’une compétence dont elles ont l’expertise ». La porte-parole du parti de gauche précise cependant qu’une professionnalisation des dirigeant·es serait légitime au vu de la taille actuelle du TICE. D’après la conseillère communale de Dudelange, Déi Lénk « milite pour assurer la survie des services publics ». C’est pourquoi le parti a lancé la campagne « Bring Back the Buses » il y a un mois. Sous forme de pétition en ligne, la campagne veut créer une mobilisation autour des bus de nuit. « Il y a des jeunes qui ne peuvent plus sortir le soir pour faire la fête, et même les adultes sont obligés de prendre leur voiture pour aller boire un verre », déplore Carole Thoma.
Une idée que soutiennent l’OGBL et Alain Rolling, même si ce dernier garde quelques réserves par rapport à la réalisation du projet : « Le danger de cette initiative est que, avec notre effectif actuel, nous serions obligés de supprimer des lignes de jour. Celles-ci seraient récupérées par le privé alors que le public conduirait sur les pires horaires (la nuit). Je pense que nous devons d’abord récupérer les lignes que nous avons perdues, engager plus de chauffeurs de bus et investir davantage dans les infrastructures avant de réintroduire les bus de nuit. » Alors que les équipes se trouvent déjà en sous-effectif, cette initiative nécessiterait des embauches supplémentaires.
Vite, des ressources humaines !
En juin, la direction a publié des offres d’emplois. Cela répondrait à un besoin longuement attendu, selon la FGFC : « En décembre, nous avions déjà envoyé une note à la direction concernant le manque de personnel. Il a fallu attendre le mois de mars pour qu’elle confirme que nous étions, effectivement, en sous-effectif. » Cependant, il y a anguille sous roche. Les offres d’emplois proposent uniquement des contrats à durée déterminée. Le TICE peine donc à recruter les conducteurs et des conductrices du privé déjà en CDI, qui ne veulent pas prendre le risque de quitter leur poste pour un CDD. La FGFC demeure dans le brouillard concernant le recrutement : « Nous ne savons même pas combien de postes sont proposés, ni même si ces CDD ont vocation à se transformer en CDI. »
À ce sous-effectif, s’ajoute une autre source de tension : les convocations systématiques chez le médecin du travail, y compris lors de la présentation d’un certificat médical. Après le piquet de protestation, la direction se serait calmée pendant quelques mois avant de « recommencer en début d’année » raconte Théo Schickes au woxx. Il pointe du doigt la différence de traitement avec les Autobus de la ville de Luxembourg (AVL) : « Je peux vous assurer que les AVL n’envoient pas leurs employés chez le médecin de contrôle. »
À six mois de la bascule vers le syndicat mixte, le TICE est à un moment charnière de son existence. Le personnel est pris en étau entre deux temporalités. D’un côté, il réclame des solutions concrètes à des problèmes concrets. De l’autre, l’État entreprend une réforme structurelle dont l’issue reste floue. L’enjeu dépasse la question des conditions de travail. Le gouvernement prévoit l’arrivée du tram et souhaite doubler la fréquentation des transports en commun dans le sud du pays d’ici 2035. Cela signifie que le personnel devra augmenter en conséquence. « J’ai cru comprendre que le TICE assurera les connexions entre le pôle d’échange à Foetz et les différentes communes. On fera donc moins de grandes lignes », ne peut que supposer Théo Schickes de la FGFC.

