Bruno Baltzer: EYETALKS AT ALFA

von | 31.05.2002

NĂ© en Provence, la terre des olives, Bruno Baltzer s’est installĂ© au Luxembourg en 1995. Polyvalent et curieux, il aime bien regarder les gens dans les yeux.

L’œil, ornement du visage, vitrine de l’âme, parle. Lisez donc ce que celui de Bruno Baltzer a Ă  vous dire.
(photographie eyetalks)

Mon œil, ton œil, etc.

woxx: Pourquoi l’œil?

Bruno Baltzer: Je vis Ă  travers mon Ĺ“il. C’est mon Ĺ“il qui va parler Ă  travers la photo. L’œil est plus que l’organe d’un sens, qui nous permet de nous situer dans l’espace, de reconnaĂ®tre et de distinguer les choses. Un regard c’est comme une connexion entre deux appareils informatiques, une camĂ©ra digitale et un ordinateur. En quelques instants, on peut communiquer Ă  l’autre des millions d’informations. L’idĂ©e de „Eyetalks“ c’est justement de saisir cette communication, ce dialogue entre les autres grâce Ă  leur Ĺ“il, sans avoir besoin de parler.

D’oĂą t’est venue l’idĂ©e de „Eyetalks“?

J’aime les portraits. J’en fais pour avoir plus d’amis, parce que j’aime bien me rapprocher des gens. Ma première photo, en fait, a Ă©tĂ© celle d’un Ĺ“il. J’aime rĂ©duire au maximum les Ă©lĂ©ments contenus dans le portrait, pour que celui-ci soit vraiment minimaliste. Je me suis rapprochĂ© toujours plus et, Ă  la fin, je n’ai fait que l’œil. Un cadrage magnifique pour rentrer dans l’autre. Et, ce qui est formidable, c’est que nous ne nous sommes jamais vus de si près. Ou bien, on voit tout son visage ou, si on est trop collĂ© au miroir, on se voit flou. Et si je regarde mon Ĺ“il dans un miroir, je ne regarde que l’œil au milieu. Dès que je dĂ©cale le regard, je ne le vois plus.

Pendant une semaine, tu as fait environ 170 photos. Les gens, sont-ils venus spontanément?

C’Ă©tait extra! On a invitĂ© les clients et les amis de la brasserie Alfa, ainsi que les miens, Ă  venir poser. Je leur ai communiquĂ© mon besoin et ils ont acceptĂ© de participer. On gardera l’anonymat. Chaque Ĺ“il a un code et on pourra le trouver en consultant le site www.eyetalks.net. Il n’y a que le ou la titulaire qui pourra dire „ça, c’est mon Ĺ“il“. Avec la possibilitĂ© par la suite de l’envoyer Ă  son amant-e, Ă  ses ami-e-s, Ă  sa famille. Et avec une grande surprise le jour du vernissage, le 7 juin (ndlr: l’expo restera ouverte jusqu’au 23 juin). Je ferai des tirages grand format des yeux et je les installerai sur la façade. L’installation durera quatre semaines. Chaque semaine, il y aura un nouvel accrochage et le dernier correspondra Ă  la fĂŞte de l’Alfa, au vernissage de „Eyetalks“ et au lancement de „eyetalks.net“.

Mais, Ă  quoi cela sert, un Ĺ“il anonyme? Quelle est la valeur d’un Ĺ“il mĂ©connaissable?

Ce n’est pas qu’on ne le reconnaĂ®t plus, mais c’est qu’on ne le connaĂ®t pas. Une fois qu’on a Ă©tĂ© mis en face de soi, on se reconnaĂ®t, on reconnaĂ®t la lĂ©gèretĂ©, l’inclinaison ou la souffrance. Moi-mĂŞme, une fois qu’on m’a dit quel Ă©tait mon Ĺ“il je m’y suis reconnu, mais pas avant. Je te mets au dĂ©fi de te reconnaĂ®tre.

Question obligée: Pourquoi es-tu devenu photographe?

A cause des femmes.

Je ne comprends pas

Si je n’Ă©tais pas photographe, je traĂ®nerais dans les bistrots. En fait, j’ai trouvĂ© un job: je fais des photos dans des restaurants. C’est joindre l’utile Ă  l’agrĂ©able.

„Waat gelift“?

D’accord, je le dirai de façon orthodoxe: je ne pouvais plus faire autrement.

C’est-Ă -dire?

Ça m’a plu et j’ai voulu m’y gratter. J’ai voulu comprendre un instrument, un mĂ©dium de communication. Cela m’Ă©tait beaucoup plus accessible que la peinture, que la musique, que la danse

A quel moment as-tu décidé vraiment de devenir photographe professionnel?

C’est une longue histoire qui a commencĂ© les annĂ©es 90 Ă  Paris. Ce qui me plaisait dans la photographie c’Ă©tait les très jolies filles.

Pour les prendre en photo?

Mais non, pour sortir avec elles.

Mais quel rapport avec la photo?

Aucun, sauf qu’elles aiment bien les photographes. J’ai fait mon apprentissage avec des photographes de mode et de publicitĂ©. J’Ă©tais en prĂ©sence de jolies „plastiques“, et Ă  l’Ă©poque j’Ă©tais particulièrement obnubilĂ© et endiablĂ© par les femmes. J’ai eu la chance – je ne le savais pas alors – de travailler avec de grands maestros, notamment avec Nick Knight et Javier Valhonrat. Le plus important que j’ai appris avec eux a Ă©tĂ©, que je pouvais rĂ©aliser ce que j’avais dans la tĂŞte. A l’Ă©poque je n’avais pas de formation artistique, mais plutĂ´t sensuelle ou d’adaptation. Ce sont mes capacitĂ©s automatiques.

Pendant dix annĂ©es, je n’ai plus fait de photos et tout Ă  fait par hasard, pour donner un coup de main Ă  un ami, qui m’a demandĂ© de faire une photo pour lui, je m’y suis replongĂ©. Ensuite, comme je travaillais dans le regrettĂ© cafĂ© de Dan, entre deux steaks je faisais un dĂ©veloppement et, entre deux journĂ©es de travail, je passais deux nuits Ă  photographier la ville, ses sculptures, plein de jolies choses. J’ai bien aimĂ© et je me suis dit que je pouvais gagner ma vie avec ça. Mais avec un cĂ´tĂ© artistique et, surtout, en gardant ma libertĂ©, en faisant de choix qui ne soient pas trop contraignants, pour avoir encore la chance d’apprendre.

Mais, tu arrives Ă  vivre de la photo? N’as tu pas besoin de faire „mariages, baptĂŞmes, communions“?

J’arrive Ă  vivre, sans les mariages, baptĂŞmes, communions. J’ai des clients, je fais comme tous les artistes. Parfois j’ai la chance d’ĂŞtre sponsorisĂ©, d’ĂŞtre suivi par le ministère de la Culture, d’avoir des contacts chouettes et intĂ©ressants. Et j’ai beaucoup d’Ă©nergie.

Cela signifie que tu peux vivre matériellement de ça?

Je dois vivre matĂ©riellement de ça. Je n’ai pas d’autre choix. Au moins pour faire la photographie que j’ai l’intention de faire.

C’est un principe: dans une journĂ©e on a 24 heures. Que l’on soit mĂ©decin, enseignant, journaliste, boulanger, plombier, maçon, gendarme, fille de joie, il faut l’ĂŞtre d’une façon professionnelle. Une partie très importante de ma vie est consacrĂ©e Ă  l’Ă©tude et au travail, ce qui reprĂ©sente au moins dix heures par jour, de travail, de recherche, de lecture, d’Ă©coute. Je me considère en pĂ©riode de formation. Cette exposition est en quelque sorte comme mon brevet de maĂ®trise, comme un point final d’une pĂ©riode de ma vie. Après „eyetalks at Alfa“ je serai diffĂ©rent.

Et par après?

Je ne sais pas. J’ai tant de projets. J’espère qu’on me reconnaĂ®tra et qu’on voudra travailler avec moi. Mon travail peut Ă©galement ĂŞtre moins „mondain“. J’aimerais travailler sur des arbres gĂ©nĂ©alogiques. Avec des yeux. Par exemple, l’arbre gĂ©nĂ©alogique de la famille grand-ducale simplement avec des yeux. La tradition du portrait dans les familles nobles me fascine.

Aimes-tu ĂŞtre „portraitĂ©“?

Oui, mais, bien sĂ»r, je ne veux pas ĂŞtre photographiĂ© par quelqu’un que je n’aime pas, autrement je n’ai pas de problème.

Tu n’as donc aucun projet concret après ça?

Après ça, on verra, après ça on vivra, après ça on continuera …

As-tu des rapports avec d’autres photographes?

Je suis un solitaire avec des partenaires. Je ne vais pas Ă  la chasse avec les gens qui ont les mĂŞmes capacitĂ©s que moi. Jusqu’Ă  prĂ©sent j’aime travailler en Ă©quipe, mais le photographe c’est moi.

La phrase du jour

La vie est belle, mais ce n’est pas pour ça qu’elle est facile !

Interview réalisée par Paca Rimbau Hernández

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